Au Kazakhstan, l’armée développe sa propre intelligence artificielle militaire
Au Kazakhstan, l'armée développe sa propre intelligence artificielle militaire

Le Kazakhstan prépare une intelligence artificielle spécialement destinée à ses forces armées. L’objectif est de disposer d’un système capable de traiter des informations militaires sans les transmettre à des services extérieurs. Cette initiative, révélée à l’occasion d’une nouvelle formation des soldats aux technologies numériques, marque une étape dans la stratégie de souveraineté technologique du pays. Elle intervient alors que les applications militaires de l’IA suscitent des préoccupations croissantes à l’échelle internationale.

Au Kazakhstan, l’armée développe sa propre intelligence artificielle

Le Kazakhstan veut faire entrer l’intelligence artificielle dans son armée sans compromettre la confidentialité de ses informations. Le 9 octobre 2026, le ministère de la Défense a annoncé le développement d’un système d’IA spécialement conçu pour les militaires. Cette technologie devra permettre aux forces armées d’utiliser des outils numériques avancés tout en conservant la maîtrise des données introduites dans le système. Une ambition qui répond à un enjeu particulièrement sensible : la protection des informations militaires face aux risques liés aux plateformes technologiques extérieures.

Cette annonce intervient parallèlement au lancement d’une formation spécialisée à l’Université Maqsut Narikbayev. Le programme vise à familiariser les militaires avec la création de logiciels, l’exploitation de données et l’automatisation de leurs tâches, peut-on lire dans le communiqué du ministère kazakhstanis de la Défense.

Une intelligence artificielle propre au ministère de la Défense

La principale nouveauté ne réside pas uniquement dans l’introduction de l’intelligence artificielle au sein des forces armées. Elle tient surtout à la volonté de concevoir un environnement numérique distinct, adapté aux exigences de confidentialité du secteur militaire. Le ministère de la Défense confirme ainsi travailler sur une solution réservée aux militaires, dont les informations saisies ne devraient pas être transmises à l’extérieur.

Cette architecture répond à une difficulté rencontrée par les organisations manipulant des données sensibles. Lorsqu’un utilisateur interroge un système d’intelligence artificielle externe, certaines informations nécessaires au traitement peuvent être communiquées à l’infrastructure du fournisseur, selon la configuration du service. Pour une institution militaire, cette situation peut soulever des questions de confidentialité, de contrôle des accès et de conservation des données.

Le Kazakhstan souhaite précisément limiter ce risque. En développant un dispositif spécifique, le ministère de la Défense entend rendre possible l’utilisation de l’IA dans un environnement compatible avec la protection de l’information militaire. À terme, les soldats pourraient mobiliser cette technologie pour traiter des documents, analyser des données ou concevoir des outils numériques sans devoir utiliser des plateformes externes ordinaires.

Au Kazakhstan, l'armée développe sa propre intelligence artificielle militaire

© Ministry of Defense of the Republic of Kazakhstan

Le principe est donc celui d’une intelligence artificielle adaptée aux besoins internes des forces armées. Il ne signifie pas nécessairement que tous ses composants seront développés au Kazakhstan. Les autorités n’ont pas précisé si le futur système utilisera un modèle national, une technologie existante adaptée aux besoins militaires ou une combinaison de plusieurs solutions. Elles n’ont pas davantage détaillé son infrastructure d’hébergement, ses mécanismes de sécurité ou son financement.

Autre point essentiel : aucune fonction de combat autonome n’a été annoncée. Le communiqué officiel ne mentionne ni sélection automatisée de cibles, ni pilotage d’armes, ni prise de décision létale. Les applications actuellement présentées concernent d’abord le traitement de l’information et l’amélioration des processus de travail. Une différence fondamentale dans un secteur où l’expression « IA militaire » recouvre des technologies très différentes.

Le Kazakhstan forme ses militaires à l’intelligence artificielle

Pour préparer cette transformation, les autorités misent d’abord sur les compétences humaines. Au total, 75 militaires doivent suivre une formation à l’Université Maqsut Narikbaye. Parmi eux figurent notamment des appelés des forces de défense aérienne et des forces terrestres. Les participants apprennent une méthode de programmation assistée par intelligence artificielle. Son principe est relativement simple : plutôt que de rédiger entièrement un programme informatique, l’utilisateur décrit en langage naturel ce qu’il souhaite obtenir. L’IA produit alors une partie du code nécessaire, que l’utilisateur peut examiner et modifier. Cette approche rend certains travaux de développement accessibles à des personnes ne disposant pas d’une formation approfondie en programmation.

L’enseignement ne se limite pas à la génération de code. Les militaires doivent également apprendre à analyser et visualiser de grandes quantités de données, à concevoir des applications et à automatiser des procédures administratives ou techniques. L’objectif est de leur permettre de créer des solutions adaptées aux problèmes qu’ils rencontrent dans leur activité quotidienne, plutôt que de dépendre systématiquement d’outils standardisés.

« Notre objectif est de donner aux militaires des compétences qu’ils pourront utiliser dans leurs activités quotidiennes de service », explique Sergueï Pen, vice-président de l’Université Maqsut Narikbayev chargé de la science, de l’innovation et de l’intelligence artificielle. L’université entend notamment aider les participants à franchir les premières difficultés techniques afin qu’ils puissent ensuite développer leurs propres projets.

Au Kazakhstan, l'armée développe sa propre intelligence artificielle militaire

© Ministry of Defense of the Republic of Kazakhstan

Pour le major Gani Kourganbaïev, officier du département de l’enseignement et de la science militaires, le principal intérêt réside dans la simplification du travail informatique. « Le programme écrit lui-même le code nécessaire, et l’utilisateur doit formuler correctement sa demande », explique-t-il dans cette même communication officielle. L’officier souligne également la possibilité de réunir plusieurs applications afin d’accomplir certaines tâches plus rapidement.

Cette formation s’inscrit dans AI-X, un programme déployé par l’université dans le cadre d’une expérimentation publique de trois ans. Les exercices utilisent notamment le laboratoire spécialisé AI Agentic Lab et les capacités informatiques de l’établissement. À l’issue du cursus, les participants doivent recevoir des certificats attestant de leur formation.

L’initiative traduit une évolution dans la manière dont les forces armées envisagent les compétences numériques. L’intelligence artificielle n’est plus uniquement présentée comme une technologie réservée aux informaticiens spécialisés. Elle devient un outil que des militaires issus de différentes branches pourraient apprendre à utiliser. Reste une exigence : la facilité de production du code ne garantit ni sa fiabilité, ni sa sécurité. Les applications créées dans un contexte militaire nécessitent des contrôles adaptés avant toute utilisation sur des données sensibles.

Pourquoi le ministère de la Défense veut maîtriser ses données

La création d’un outil national présente plusieurs intérêts pour une armée. Le premier concerne la confidentialité. Les documents internes, les procédures, les informations relatives au personnel ou les données opérationnelles éventuelles ne peuvent pas être traités de la même manière que des documents administratifs ordinaires. Leur circulation doit pouvoir être contrôlée.

Le deuxième enjeu est celui de l’autonomie technologique. Un système dépendant d’un fournisseur extérieur peut être soumis à ses conditions contractuelles, à ses restrictions d’utilisation ou à l’évolution de son infrastructure. Un dispositif conçu pour les besoins du ministère de la Défense pourrait offrir davantage de contrôle sur les fonctionnalités accessibles, les règles de conservation des données et les modalités de maintenance. Ce bénéfice reste néanmoins conditionné aux choix techniques qui seront effectivement retenus.

Enfin, un système spécialisé peut être configuré autour des procédures de l’institution qui l’utilise. Pour l’armée kazakhstanaise, cela ouvre la perspective d’outils adaptés à ses méthodes de travail et à ses exigences de sécurité. L’intérêt n’est pas seulement de disposer d’une réponse produite par un algorithme, mais de pouvoir intégrer l’IA dans des processus numériques dont les autorités maîtrisent les paramètres.

Cette initiative s’inscrit dans un mouvement national beaucoup plus large. Le Kazakhstan investit massivement dans la formation aux technologies d’intelligence artificielle. En 2026, plus de 70.000 personnes ont suivi des formations sur Astana Hub Education. Le programme Tech Orda a, pour sa part, formé environ 11.500 personnes depuis 2022, toutes spécialités confondues. Le taux d’emploi annoncé atteint 90% parmi les diplômés économiquement actifs. Ces résultats concernent l’ensemble des formations informatiques proposées, et pas exclusivement l’intelligence artificielle.

Dans l’enseignement supérieur, le programme AI-Sana a délivré 706.023 certificats lors de sa première phase. Il accompagne également l’expérimentation ou le déploiement de 442 solutions d’intelligence artificielle, annonce le ministère de l’Intelligence artificielle et du Développement numérique. L’administration publique participe à cette dynamique : environ 55.000 agents ont déjà suivi le programme AI Qyzmet.

Kazakhstan : l’IA militaire progresse malgré les réticences

À l’échelle internationale, l’essor de l’intelligence artificielle dans le domaine militaire suscite des réactions contrastées. Les gouvernements reconnaissent son potentiel pour l’analyse d’informations, l’identification de menaces ou l’assistance aux décisions. En revanche, les technologies capables d’agir sans intervention humaine suffisante soulèvent des interrogations beaucoup plus profondes. La principale ligne de fracture concerne la possibilité de confier à une machine des décisions ayant des conséquences directes sur des vies humaines.

La prudence n’empêche pas les investissements. Aux Pays-Bas, le système Nexus, conçu par l’entreprise néerlandaise Intelic pour connecter des radars, des capteurs et différents drones. La société bénéficie d’un contrat de 30 millions d’euros avec le ministère néerlandais de la Défense pour renforcer les capacités de défense aérienne. Son logiciel est progressivement utilisé en Ukraine, où la multiplication des équipements complique leur coordination.

L’enjeu est considérable dans un secteur qui compterait plus de 700 fabricants de drones en Europe. Au cours d’un essai réalisé aux Pays-Bas, l’intelligence artificielle a contribué à identifier une menace aérienne et à coordonner les équipements disponibles. La décision finale de lancer le drone intercepteur est toutefois restée entre les mains d’un opérateur humain. Cet exemple montre la diversité des usages militaires possibles. L’intelligence artificielle peut faciliter le partage d’informations entre plusieurs systèmes sans nécessairement décider elle-même de l’emploi de la force. Le projet kazakhstanais, tel qu’il est présenté aujourd’hui, relève d’une autre catégorie : celle des outils numériques destinés à soutenir le travail des militaires et à préserver la confidentialité de leurs informations.

Les inquiétudes internationales portent notamment sur la perte de contrôle des systèmes autonomes. Le 7 octobre, à Singapour, le ministre des Affaires étrangères Vivian Balakrishnan a averti que « la perte de contrôle constitue une menace réelle ». Il a également évoqué le risque de voir des acteurs étatiques ou non étatiques utiliser l’intelligence artificielle pour développer de nouvelles armes, notamment dans les domaines chimique et biologique.

Les entreprises spécialisées elles-mêmes adoptent parfois des restrictions. Anthropic vient de renforcer ses règles concernant l’utilisation de son intelligence artificielle pour concevoir des armes, développer certains composants logiciels d’armement ou équiper des véhicules autonomes. L’entreprise prévoit également des garanties particulières lorsque ses modèles sont associés à des dispositifs physiques susceptibles de provoquer des blessures. Certaines utilisations gouvernementales peuvent néanmoins faire l’objet d’aménagements contractuels encadrés.

Les préoccupations dépassent le seul secteur militaire. Le 7 octobre 2026, deux résolutions concernant l’intelligence artificielle et les droits humains ont été adoptées par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Ces textes ne constituent pas une interdiction des systèmes militaires, mais témoignent de la place croissante occupée par les questions de responsabilité, de contrôle et de protection des personnes dans les discussions internationales sur l’IA.

Le Kazakhstan participe lui-même à cette réflexion. Le 8 octobre 2026, lors d’une rencontre des dirigeants d’Asie centrale et d’Azerbaïdjan, le président Kassym-Jomart Tokaïev a souligné que son pays construisait progressivement « un écosystème complet d’intelligence artificielle ». Il a notamment rappelé l’adoption d’une loi nationale sur l’IA, le développement de la stratégie Digital Qazaqstan, le lancement de clusters de supercalculateurs et l’activité du centre international Alem.ai.

À cette occasion, le chef de l’État a proposé de renforcer les échanges entre les établissements scientifiques, les universités et les entreprises technologiques de la région. Il a également plaidé pour l’élaboration d’une déclaration sur l’utilisation responsable de l’intelligence artificielle par les pays d’Asie centrale et l’Azerbaïdjan. Cette initiative demeure au stade de proposition et vise notamment à développer des approches communes pour le contrôle des technologies jugées particulièrement sensibles.

Par Rodion Zolkin
Le 10/09/2026

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