L’Ouzbékistan lance un « Mois du nettoyage, de la bienveillance et de la charité »
L'Ouzbékistan lance un « Mois du nettoyage, de la bienveillance et de la charité »

À l’occasion du 35ᵉ anniversaire de l’indépendance, le président Shavkat Mirziyoyev a lancé le 16 juillet 2026 un ambitieux « Mois du nettoyage, de la bienveillance et de la charité » dans les mahallas (quartiers). Mais derrière ce discours inclusif et décentralisateur se cache une architecture de contrôle administratif sophistiquée, où chaque initiative locale répond à des objectifs mesurables, des supervisions multi-niveaux et des incitations conditionnelles.

La mahalla, « niveau de gouvernance le plus proche »

Lors de son allocution du 16 juillet 2026, Shavkat Mirziyoyev a déployé un argumentaire rodé autour de la proximité citoyenne. « La mahalla représente le niveau de gouvernance le plus proche du peuple. Les questions quotidiennes doivent se résoudre sur place, sans paperasserie inutile », a-t-il déclaré. L’Ouzbékistan compte aujourd’hui plus de 10.000 mahallas, structures administratives traditionnelles qui maillent villes et campagnes. Le président a martelé que « les résultats des réformes doivent avant tout être visibles dans les mahallas et se refléter dans l’humeur des gens ».

Le package annoncé semble généreux. Chaque « mahalla septé » (composé du président de la mahalla, de l’assistant de la mahalla, d’un animateur de jeunesse, d’une militante féminine, d’un inspecteur de la prévention, d’un travailleur social et d’un inspecteur des impôts) recevra une subvention de 10 millions de soums pour financer des projets sociaux et d’aménagement. Environ 100 services publics seront progressivement transférés à ce niveau local. Quatre concours annuels récompenseront la « Maison la plus soignée », la « Cour la plus aménagée », la « Rue la plus aménagée » et la « Mahalla exemplaire ». Les gagnants bénéficieront de réductions d’impôts fonciers, tandis que 200 mahallas recevront une prime de 2 milliards de soums chacune fin 2026. Le président a même autorisé les présidents de mahallas à mettre aux enchères les terrains libres pour des écoles privées, cliniques et installations sportives.

La réalité : une supervision étroite et des objectifs imposés d’en haut

Pourtant, l’autonomie promise se heurte à une réalité moins flatteuse. Un état-major républicain dirigé par le Premier ministre coordonne l’opération. Des états-majors territoriaux, pilotés par les khokims (gouverneurs régionaux), supervisent chaque étape. Plus révélateur encore, chaque khokim régional et responsable d’organisation se voit assigner un district ou une mahalla spécifique. Le président a exigé que le président de mahalla devienne « le véritable dirigeant de son territoire ». Mais dirigeant sous tutelle : les khokims disposent d’une semaine pour inventorier routes ferroviaires et routières, deux semaines pour préparer les programmes d’aménagement. L’autonomie s’accompagne d’une surveillance rapprochée.

Les avantages fiscaux promis fonctionnent comme des leviers de conformité. Seules les mahallas « exemplaires » bénéficieront des réductions d’impôts. Les critères restent définis par le pouvoir central. L’expérience pilote menée dans les districts de Naryn et Khavast sera étendue à 11 districts supplémentaires d’ici fin 2026. Le modèle de « mahalla intelligente », déjà testé dans quelques territoires, s’étendra à 10 mahallas par région. L’objectif affiché : standardiser les pratiques, uniformiser les résultats. La décentralisation se mue en laboratoire de conformité administrative.

Le gouvernement vise 2.000 milliards de soums de revenus pour les mahallas en 2027. Un chiffre ambitieux, mais aussi un indicateur de performance imposé. Les mahallas percevront désormais 5% des impôts sur les biens non résidentiels et 10% des amendes collectées localement. Autrement dit, les présidents de mahallas deviennent des collecteurs d’impôts et d’amendes, directement intéressés aux résultats budgétaires. La décentralisation administrative s’accompagne d’une recentralisation fiscale : les mahallas alimentent les caisses de l’État tout en devenant responsables de leur propre rentabilité. L’autonomie locale se mesure désormais en milliards de soums.

Du modèle pilote à la standardisation nationale

Le président a ciblé la ligne ferroviaire Tachkent-Khiva comme terrain d’expérimentation. Le tracé traverse 45 districts et 285 mahallas. Les khokims ont reçu l’ordre de nettoyer et d’aménager l’ensemble du corridor ferroviaire. L’opération vise moins l’esthétique que la démonstration de capacité administrative. En imposant un objectif visible (une ligne ferroviaire impeccable), le pouvoir central teste la réactivité des gouverneurs locaux. Les mahallas deviennent des unités de mesure de la performance gouvernementale. L’anniversaire de l’indépendance sert de prétexte à une reprise en main administrative.

La « mahalla intelligente » : technologie et contrôle administratif

Le concept de « mahalla intelligente » introduit une dimension technologique. Les centres de services numériques permettent de suivre en temps réel les demandes des citoyens, les prestations fournies, les délais de traitement. Transparence pour les usagers, traçabilité pour l’administration centrale. Chaque interaction devient une donnée exploitable. Le déploiement dans 10 mahallas par région d’ici fin 2026 préfigure une généralisation rapide. La technologie facilite la supervision à distance : plus besoin d’envoyer des inspecteurs, les tableaux de bord suffisent. La décentralisation numérique renforce paradoxalement la centralisation informationnelle.

Un moment de réaffirmation du pouvoir central

L’initiative de Shavkat Mirziyoyev soulève des interrogations majeures. Comment concilier autonomie locale et objectifs imposés d’en haut ? Les présidents de mahallas disposeront-ils d’une marge de manœuvre réelle ou deviendront-ils de simples exécutants ? Les incitations fiscales profiteront-elles aux citoyens ou serviront-elles d’outils de contrôle social ? L’Ouzbékistan expérimente une forme hybride de gouvernance : décentralisation administrative, recentralisation politique. Les mahallas gagnent en responsabilités budgétaires mais perdent en liberté décisionnelle.

L’anniversaire de l’indépendance devient ainsi un moment de réaffirmation du pouvoir central. La devise officielle, « Créons une nouvelle vie et un avenir ensemble, en tant que patrie et peuple unifiés », résonne comme un appel à la conformité collective. Les mahallas, structures traditionnelles de solidarité sociale, se transforment en rouages d’une machine administrative performante et mesurable. Le « Mois du nettoyage » nettoie aussi les résistances locales. Reste à savoir si les citoyens ouzbeks percevront cette initiative comme une amélioration de leur quotidien ou comme un renforcement du contrôle étatique. La réponse se lira dans les chiffres de 2027… et dans l’humeur des habitants des mahallas.

Par Païsiy Ukhanov
Le 07/19/2026

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