À Alatau, le Kazakhstan adopte le modèle du droit anglais
À Alatau, le Kazakhstan adopte le modèle du droit anglais

Le Kazakhstan veut faire d’Alatau une destination privilégiée pour les investisseurs internationaux. Pour renforcer la confiance des entreprises, le président Kassym-Jomart Tokaïev propose d’y instaurer une justice commerciale inspirée du droit anglais. Une réforme ambitieuse qui doit accompagner la transformation de cette ville nouvelle, pensée comme un futur centre économique, technologique et financier aux portes d’Almaty.

Alatau : Kassym-Jomart Tokaïev annonce la création d’un tribunal dédié aux investisseurs étrangers

Le Kazakhstan entend offrir aux investisseurs d’Alatau un environnement judiciaire distinct du système ordinaire. Dans son discours à la nation du 28 octobre 2026, le président Kassym-Jomart Tokaïev a annoncé son intention de créer un tribunal spécialisé dans les affaires commerciales, fondé sur le modèle du droit anglais. Cette juridiction doit renforcer la sécurité des opérations économiques dans une ville appelée à devenir l’un des principaux pôles d’investissement du pays.

L’initiative intervient alors que le gouvernement kazakhstanais accélère le développement d’Alatau, dont les projets immobiliers, industriels et technologiques mobilisent des capitaux nationaux et étrangers. Le chef de l’État souhaite désormais compléter les dispositifs économiques privilégiés par une justice commerciale plus prévisible. Le projet reste toutefois soumis à une réforme législative et plusieurs aspects de son fonctionnement doivent encore être précisés.

La protection juridique des entrepreneurs est devenue une priorité dans la stratégie de développement d’Alatau. Le pouvoir kazakhstanais considère qu’un régime fiscal avantageux et des infrastructures modernes ne suffisent pas à convaincre durablement les investisseurs étrangers. Ces derniers doivent également pouvoir compter sur des institutions judiciaires capables de régler les différends commerciaux dans des conditions prévisibles.

« La condition essentielle de l’attractivité à long terme de toute juridiction internationale est l’efficacité de la justice », a déclaré Kassym-Jomart Tokaïev dans son discours du 28 octobre 2026. Le président veut ainsi inscrire le développement économique de la ville dans un environnement institutionnel suffisamment solide pour rassurer les entreprises engagées dans des investissements de longue durée.

La réforme proposée repose sur une séparation des compétences judiciaires. « Le tribunal d’investissement, fondé sur le modèle anglais de droit commun, examinera les affaires commerciales », a expliqué Kassym-Jomart Tokaïev. Les différends relevant des activités économiques devraient donc être confiés à une juridiction spécialisée. Les autres questions liées au régime juridique particulier de la ville relèveraient, quant à elles, d’un tribunal civil.

Cette organisation vise à distinguer le règlement des litiges commerciaux des autres contentieux découlant du statut particulier d’Alatau. Les modalités précises de cette répartition restent à établir. Les catégories d’affaires concernées, les procédures applicables et les relations avec les juridictions ordinaires du Kazakhstan devront notamment être définies dans les textes d’application.

Le calendrier législatif est déjà fixé. Le gouvernement doit présenter les amendements nécessaires à la loi constitutionnelle relative au régime juridique spécial d’Alatau avant le 31 janvier 2027. Il ne s’agit donc pas de l’ouverture immédiate d’un tribunal, mais d’une réforme annoncée dont la mise en œuvre dépend encore de nouvelles dispositions juridiques.

Le chef de l’État kazakhstanais a également insisté sur les garanties déjà inscrites dans le droit national. La Constitution doit rester le fondement de la protection des intérêts des investisseurs et des entrepreneurs de bonne foi, a-t-il rappelé dans son intervention officielle. Le projet ne consiste donc pas à soustraire Alatau à l’ordre juridique kazakh, mais à concevoir une juridiction spécialisée dans le cadre de son statut particulier.

Droit anglais : quelle justice commerciale pour le Kazakhstan ?

Le choix du modèle anglais constitue l’un des éléments les plus significatifs de cette réforme. Contrairement aux systèmes juridiques principalement organisés autour de codes législatifs, la tradition anglaise accorde une place importante à la jurisprudence. Les décisions rendues dans des affaires antérieures peuvent servir de référence lorsqu’un tribunal est confronté à un litige présentant des questions juridiques similaires.

Ce mécanisme repose notamment sur la notion de précédent judiciaire. Lorsqu’une juridiction supérieure établit une interprétation du droit, celle-ci peut s’imposer aux tribunaux inférieurs dans des circonstances comparables. Pour les entreprises, cette continuité peut faciliter l’appréciation des risques juridiques. Les investisseurs disposent ainsi de repères issus des décisions précédentes pour anticiper le traitement de certains conflits commerciaux.

Il serait néanmoins inexact de présenter le droit anglais comme un système exclusivement fondé sur les décisions des juges. Les textes adoptés par le législateur y jouent également un rôle essentiel. La particularité de cette tradition réside notamment dans l’importance accordée aux interprétations judiciaires, au raisonnement à partir des précédents et à la stabilité des solutions juridiques.

Cette approche présente un intérêt particulier dans les relations commerciales internationales. Les contrats peuvent réunir des entreprises de différentes nationalités, engagées dans des opérations complexes et parfois soumises à plusieurs réglementations. Dans ces conditions, la lisibilité des règles applicables et la manière dont les juridictions interprètent les obligations contractuelles deviennent des critères importants pour les investisseurs.

Toutefois, la référence au droit anglais ne signifie pas que les tribunaux britanniques exerceront directement leur autorité à Alatau. La proposition concerne une juridiction kazakhstanaise construite selon un modèle juridique particulier. Sa composition, ses règles de procédure et l’étendue du droit applicable restent à préciser.

« Cela ne signifie pas que le droit anglais sera automatiquement transposé dans son intégralité au système juridique kazakhstanais », a souligné le politologue et spécialiste des relations internationales Suynbaï Souïoundikov dans un entretien accordé à Zakon.kz le 28 octobre 2026. Selon lui, les futurs amendements législatifs devront déterminer les éléments effectivement retenus de cette tradition juridique.

L’expert insiste également sur les conditions institutionnelles indispensables au succès de cette réforme. L’indépendance des magistrats, leurs compétences professionnelles et la transparence des procédures seront déterminantes. Il faudra en outre définir des mécanismes efficaces pour faire exécuter les décisions de justice et organiser les relations entre la nouvelle juridiction commerciale et le système judiciaire national.

Une autre question concerne l’accessibilité de ce dispositif. Les grandes entreprises internationales disposent généralement de moyens importants pour financer des procédures complexes. Les petites et moyennes entreprises kazakhes doivent également pouvoir bénéficier d’une justice efficace, sans supporter des coûts disproportionnés. Cette dimension sera particulièrement importante pour déterminer la portée réelle de la réforme sur l’économie locale.

Alatau, la nouvelle ville économique du Kazakhstan

Pour comprendre l’importance de cette initiative, il faut revenir sur le projet urbain auquel elle est destinée. Alatau n’est pas seulement un nouveau quartier résidentiel construit à proximité d’Almaty. Il s’agit d’un vaste programme de développement territorial visant à faire émerger un centre économique doté d’infrastructures modernes, d’activités industrielles, de services financiers et de capacités technologiques avancées.

La ville a été créée en 2024 à partir de l’ancien village de Jetygen, dans la région d’Almaty. Son périmètre a été constitué en intégrant des territoires auparavant rattachés aux districts d’Ili et de Talgar, ainsi qu’à la ville de Konaev. Cette transformation administrative a permis de donner une nouvelle identité territoriale à un projet d’urbanisation dont l’ambition dépasse largement l’extension de l’agglomération existante.

Les autorités veulent faire d’Alatau un espace particulièrement favorable au développement des entreprises, grâce à un régime juridique spécifique, une gestion adaptée et des infrastructures conçues pour les besoins d’une économie moderne. Les activités financières, l’industrie, la logistique et les technologies numériques figurent parmi les secteurs encouragés. Le projet s’appuie aussi sur la proximité d’Almaty, principal centre économique du pays, et sur la position du sud-est du Kazakhstan au croisement de grands axes commerciaux eurasiatiques.

Cette orientation économique se traduit également dans les ambitions démographiques. Selon un scénario optimiste présenté par Alatau City Authority, la population pourrait atteindre environ un million d’habitants à l’horizon 2040. Il s’agit d’une hypothèse de développement et non d’une prévision démographique garantie.

Pour accueillir cette croissance éventuelle, les autorités préparent une planification urbaine à long terme. Le directeur du département de conception et de réglementation de la construction d’Alatau City Authority, Timour Tashmoukhambetov, a expliqué que les travaux associent notamment les spécialistes internationaux d’Arup et de Boston Consulting Group. L’objectif est d’anticiper les besoins en énergie, en eau, en transports et en équipements plutôt que d’adapter les réseaux après l’installation des nouveaux habitants. La ville entend également se positionner sur le marché international des compétences technologiques. L’entrepreneur Balaji Srinivasan, fondateur de Network School et ancien directeur technique de Coinbase, a annoncé son intention de participer à la constitution d’une communauté internationale de spécialistes du numérique à Alatau.

« Nous contribuerons à attirer de nouveaux habitants à Alatau City, la ville des jeunes entreprises innovantes », a déclaré Balaji Srinivasan à l’agence Kazinform le 22 octobre 2026. Son projet prévoit notamment de développer les compétences technologiques, de favoriser l’entrepreneuriat et de faciliter l’accès des spécialistes kazakhs aux emplois de l’économie numérique.

Ces ambitions expliquent en partie l’intérêt d’une justice commerciale spécialisée. Une ville qui souhaite accueillir des groupes internationaux, des entreprises technologiques et des capitaux privés doit proposer des règles contractuelles suffisamment claires pour accompagner des opérations économiques complexes.

Kazakhstan : du cadre juridique aux chantiers et aux capitaux

Le développement d’Alatau commence parallèlement à se matérialiser dans les investissements et les projets de construction. Le portefeuille économique de la ville comprend actuellement 67 projets représentant environ 6,19 milliards d’euros d’investissements programmés.

La réalisation de ces projets pourrait permettre la création d’environ 55.000 emplois. Il convient néanmoins de distinguer les annonces d’investissement des sommes effectivement engagées : le portefeuille présenté par les autorités englobe des initiatives dont l’exécution dépend encore de leur financement et de leur avancement.

Les investissements réellement enregistrés dans le capital fixe d’Alatau ont atteint environ 138,4 millions d’euros pendant les neuf premiers mois de 2026. Le montant a été multiplié par 1,6. Ces chiffres témoignent d’une accélération de l’activité, tout en illustrant l’écart entre les capitaux déjà mobilisés et le volume des projets annoncés.

La construction du complexe immobilier Iconic Complex constitue l’un des chantiers emblématiques de cette transformation. Le lancement officiel du projet a eu lieu le 26 octobre 2026, en présence du vice-Premier ministre Kanat Bozumbaïev. Situé dans le futur quartier d’affaires de la ville, l’ensemble doit réunir bureaux, logements, commerces, services hôteliers et espaces publics. Le projet prévoit deux tours de 272 et 78 mètres de hauteur, pour un investissement annoncé supérieur à 718 millions d’euros. Le montant définitif du chantier n’est toutefois pas encore arrêté. Son achèvement est programmé pour la fin de l’année 2029.

Le chantier rassemble plusieurs partenaires internationaux. Le bureau américain Skidmore, Owings & Merrill a élaboré le concept architectural, tandis que le groupe chinois China State Construction Engineering Corporation assure la construction. La Banque nationale participe également à l’opération par l’intermédiaire de sa corporation nationale d’investissement, aux côtés d’acteurs privés.

En parallèle, les pouvoirs publics poursuivent la modernisation des réseaux indispensables au fonctionnement de la ville. Au total, 28 projets d’infrastructure sont en cours, avec une enveloppe de réserve d’environ 69,5 millions d’euros. Les travaux concernent notamment l’approvisionnement en eau, la rénovation d’équipements électriques et l’amélioration des axes routiers.

Le développement économique s’accompagne enfin d’une transformation des procédures de construction. Le régime particulier d’Alatau prévoit déjà des mécanismes d’expertise technique indépendante faisant intervenir des spécialistes internationaux. Les autorités souhaitent ainsi adapter le contrôle des grands projets aux exigences de sécurité, notamment sismique, et aux standards de performance énergétique.

Sur le terrain judiciaire, en revanche, plusieurs dispositions restent à définir. Les futures règles devront notamment déterminer les modalités de saisine du tribunal d’investissement, les garanties procédurales et les conditions d’exécution des décisions. Suynbaï Souïoundikov estime que l’efficacité du dispositif dépendra aussi de sa capacité à protéger les entreprises locales et à s’articuler avec les juridictions existantes. Ces éléments devront être examinés lors de la préparation des amendements attendus devant le Kouroultaï d’ici la fin janvier 2027, conformément aux instructions de Kassym-Jomart Tokaïev.

Par Païsiy Ukhanov
Le 10/29/2026

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