Vingt ans après sa signature, le traité de Semipalatinsk revient au premier plan d’une sécurité internationale minée par la modernisation des arsenaux et l’érosion des mécanismes de contrôle. Le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan ont choisi l’anniversaire du texte pour réaffirmer leur refus des armes nucléaires et réclamer une relance du désarmement mondial.
Traité sur l’interdiction d’armes nucléaires : un anniversaire symbolique et un lieu symbolique
Le 8 septembre 2026 marque exactement vingt ans depuis que les cinq États d’Asie centrale ont signé, à Semipalatinsk (ville rebaptisée Semei depuis), le traité créant une zone régionale exempte d’armes nucléaires. Pour cet anniversaire, leurs ministres des Affaires étrangères ont publié une déclaration commune qui dépasse largement le registre commémoratif. Les cinq capitales replacent leur accord de 2006 au cœur des débats sur la non-prolifération, les essais nucléaires, le contrôle des armements et les garanties de sécurité.
Le choix de Semipalatinsk ne relève pas du hasard. La ville est indissociable de l’histoire atomique de l’Union soviétique et du Kazakhstan. Pourtant, le processus politique qui conduit au traité possède une dimension véritablement régionale : l’idée d’établir une zone exempte d’armes nucléaires en Asie centrale avait été avancée par l’Ouzbékistan dès septembre 1993, lors de la 48e session de l’Assemblée générale des Nations unies. Treize ans plus tard, les cinq pays transformaient ce projet en engagement juridique collectif.
Le traité de Semipalatinsk, un choix courageux des cinq États d’Asie centrale
Le dispositif né en 2006 conserve une singularité géopolitique forte. Selon la déclaration commune des cinq ministres, il constitue toujours la première et l’unique zone exempte d’armes nucléaires entièrement située dans l’hémisphère Nord tout en étant directement frontalière de deux États dotés de l’arme atomique. Ce positionnement transforme le traité en bien davantage qu’un symbole régional. Il établit une frontière juridique entre un espace ayant connu les essais, le déploiement d’armes et l’exploitation de ressources nucléaires militaires, et la volonté affichée par les cinq républiques de ne pas réintroduire la bombe dans leur architecture de sécurité.
Cette dimension explique le ton de la déclaration anniversaire. « Nous réaffirmons notre engagement en faveur de l’objectif commun de l’humanité d’un monde sans armes nucléaires », déclarent les ministres des cinq États signataires. Le texte réaffirme parallèlement le rôle central du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, le TNP, mais il ne cache pas les tensions qui traversent le régime international. Les cinq gouvernements regrettent que la onzième Conférence d’examen du TNP se soit achevée sans résultat substantiel.
Derrière ce constat se trouve une inquiétude plus large. Les ministres évoquent le manque de progrès dans le désarmement nucléaire, l’arrêt d’accords majeurs de maîtrise des armements et la modernisation des arsenaux. Ils réclament donc des négociations renouvelées et de nouveaux instruments vérifiables pour prévenir une nouvelle course aux armements. La zone d’Asie centrale est présentée à la fois comme un acquis régional et comme la démonstration qu’une sécurité collective peut être organisée sans détention d’armes nucléaires.
Semipalatinsk : la mémoire des essais nucléaires pèse toujours
Cette posture ne se comprend pas sans revenir au polygone d’essais de Semipalatinsk. Entre 1949 et 1989, 456 essais nucléaires y ont été effectués. Le Programme des Nations unies pour l’environnement estime qu’environ 1,5 million d’habitants ont été exposés aux retombées radioactives. Le site a finalement été fermé le 29 août 1991. Trente-cinq ans plus tard, ses effets restent intégrés au discours diplomatique du Kazakhstan sur la sécurité et le désarmement.
L’héritage est aussi territorial. L’Agence de l’énergie atomique du Kazakhstan fait état de 833.000 hectares de terres contaminées dans les zones concernées, tandis que plus de 18.000 kilomètres carrés ont fait l’objet d’études radiologiques et écologiques approfondies. Ces chiffres donnent une matérialité particulière à la position d’Astana : dans cette région, le risque nucléaire ne relève pas d’une abstraction stratégique. Il renvoie à des terres, à des populations exposées et à plusieurs générations confrontées aux séquelles des expérimentations soviétiques.
L’échelle mondiale renforce encore ce message. Plus de 2.000 essais nucléaires ont été réalisés par huit pays depuis 1945, rappelle le PNUE. L’organisation estimait également à 9.745 le nombre d’ogives nucléaires dans le monde en juin 2026, soit près de 500 de plus qu’en 2018. « Nous ne pouvons pas effacer les dommages causés », a déclaré Inger Andersen, directrice exécutive du PNUE. Pour les États d’Asie centrale, la mémoire de Semipalatinsk devient ainsi un argument de politique internationale à un moment où la réduction du risque nucléaire paraît de nouveau incertaine.
Kassym-Jomart Tokaïev avait déjà donné le ton quelques jours avant le vingtième anniversaire. « Nous appelons à des négociations entre les puissances nucléaires », avait déclaré le président kazakhstanais dans son message à l’occasion de la Journée internationale contre les essais nucléaires. Astana revendique ainsi une continuité entre la fermeture du polygone, l’abandon de l’arsenal nucléaire hérité de l’Union soviétique, la constitution d’une zone régionale non nucléaire et la défense actuelle des mécanismes multilatéraux de désarmement.
Le traité face aux armes nucléaires : CTBT, garanties et contrôle
Le prochain front est juridique. L’année 2026 correspond aussi au trentième anniversaire de l’ouverture à la signature du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires, le CTBT, le 24 septembre 1996. Celui-ci compte à ce jour 188 États signataires et 179 ratifications. Pourtant, il n’est toujours pas entré en vigueur, car plusieurs ratifications requises par son dispositif juridique manquent encore. Les cinq États d’Asie centrale demandent donc son entrée en vigueur aussi rapidement que possible et appellent tous les gouvernements à préserver la norme internationale contre les explosions expérimentales.
Le système technique est, lui, déjà très avancé. Le réseau international de vérification associé au CTBT comptait 308 installations certifiées, dont 293 stations de surveillance et 15 laboratoires spécialisés dans les radionucléides, à la fin août 2026. Il était opérationnel à plus de 90%. Le Kazakhstan y participe directement grâce à cinq stations exploitées par son Centre nucléaire national. Ainsi, la ligne défendue par Astana et ses voisins ne repose pas uniquement sur des engagements politiques : elle met également en avant la possibilité d’un régime de contrôle international fondé sur la détection et la vérification.
Un autre dossier demeure inachevé. Le protocole de garanties négatives de sécurité associé au traité d’Asie centrale a été signé le 6 mai 2014 par les États dotés de l’arme nucléaire. Quatre d’entre eux l’ont ratifié. Dans leur déclaration anniversaire, les cinq pays d’Asie centrale disent attendre l’achèvement du processus de ratification par les États-Unis. L’enjeu est essentiel : les garanties négatives visent à consolider la sécurité d’États ayant renoncé à l’arme nucléaire en renforçant les engagements pris à leur égard par les puissances atomiques.
Le débat ne signifie pas pour autant que les pays de la région rejettent les usages civils du nucléaire. La déclaration des ministres apporte au contraire un soutien explicite au rôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique, à ses garanties et à la coopération sur les applications pacifiques. Le président kazakhstanais l’avait lui aussi formulé quelques jours auparavant : « L’énergie atomique doit servir exclusivement des objectifs constructifs ». Pour Astana, le principe consiste donc à séparer aussi nettement que possible la technologie nucléaire civile de la logique de l’arme et des essais.
Interdiction d’armes nucléaires : exporter le modèle régional
L’anniversaire a enfin servi à ouvrir le débat au-delà de l’Asie centrale. Le 8 septembre, la représentation permanente du Kazakhstan auprès de l’Office des Nations unies à Genève a organisé, avec les missions du Kirghizstan, du Tadjikistan, du Turkménistan et de l’Ouzbékistan, une rencontre consacrée au vingtième anniversaire du traité. Des représentants des zones exemptes d’armes nucléaires d’Afrique, d’Amérique latine et des Caraïbes, d’Asie du Sud-Est et du Pacifique Sud y ont participé, aux côtés d’États dotés, de membres de la Conférence du désarmement et d’organisations internationales.
Cette dimension interrégionale occupe une place croissante dans la stratégie des cinq pays. Leur déclaration mentionne les mémorandums de coopération conclus avec la Commission africaine de l’énergie nucléaire, l’AFCONE, et avec l’Organisation pour l’interdiction des armes nucléaires en Amérique latine et dans les Caraïbes, l’OPANAL. Elle rappelle également la réunion tenue à Astana les 28 et 29 août 2024 entre représentants des différentes zones exemptes d’armes nucléaires. L’objectif est d’échanger les expériences, de rapprocher les positions et de donner davantage de poids diplomatique à ces espaces régionaux.
Les cinq ministres vont plus loin en soutenant la création de zones similaires là où elles n’existent pas encore. Le Moyen-Orient est explicitement mentionné. Cette position projette le modèle de Semipalatinsk dans l’un des dossiers les plus sensibles de la diplomatie nucléaire. L’expérience centrasiatique ne peut évidemment pas être transposée mécaniquement à une autre région, mais les cinq États veulent en faire un précédent politique : des pays exposés à des rapports de force stratégiques peuvent, selon eux, créer collectivement un espace juridiquement débarrassé des armes nucléaires.
Le programme ne s’arrête pas aux négociations entre gouvernements. La déclaration anniversaire met également l’accent sur l’éducation au désarmement, l’implication de la jeunesse et la Journée internationale de sensibilisation au désarmement et à la non-prolifération, célébrée le 5 mars à l’initiative du Kirghizstan. À Genève, les discussions ont parallèlement porté sur une coopération plus étroite entre les zones déjà constituées. Vingt ans après la signature de Semipalatinsk, c’est désormais sur ces terrains — garanties de sécurité, vérification, dialogue entre puissances nucléaires et multiplication des espaces non nucléaires — que les cinq États d’Asie centrale entendent prolonger leur initiative de 2006.
