Chantier de la centrale hydraulique de Rogun : S&P chiffre à 5 milliards d’euros le coût restant
Chantier de la centrale hydraulique de Rogun : S&P chiffre à 5 milliards d’euros le coût restant

La centrale hydroélectrique de Rogun avance, mais son financement reste un défi majeur pour le Tadjikistan. S&P Global Ratings estime qu’il faudra encore mobiliser environ 5,01 milliards d’euros pour mener le projet à son terme, tandis que la mise en service du prochain groupe de production est désormais repoussée à 2027.

Sur la future centrale hydroélectrique de Rogun, le plus vaste projet énergétique du Tadjikistan, le prochain groupe de production est attendu au troisième trimestre 2027. S&P Global Ratings évalue à environ 5,01 milliards d’euros le coût restant jusqu’à l’achèvement prévu en 2035. La nouvelle estimation est inférieure à celle évoquée un an auparavant. En août 2025, un montant de 5,53 milliards d’euros avait été évoqué pour achever le complexe. Le projet progresse donc physiquement et financièrement, mais l’enveloppe à mobiliser demeure considérable à l’échelle d’une économie dont le PIB par habitant devrait avoisiner 1.600 euros en 2026.

Rogun, une centrale encore à financer

Le schéma décrit par S&P repose sur un partage du financement restant. Environ la moitié des besoins devrait provenir des partenaires internationaux du Tadjikistan, tandis que l’autre moitié serait couverte par le budget de l’État et les recettes générées par Rogun. Même après plusieurs années de travaux et l’entrée en fonctionnement des premières unités, il faut donc encore sécuriser plusieurs milliards d’euros pour porter l’installation jusqu’à son format définitif.

Les bailleurs multilatéraux jouent déjà un rôle croissant. Le 30 juin 2026, la Banque mondiale a approuvé un don de quelque 259 millions d’euros pour la deuxième phase du projet, correspondant à 300 millions de dollars. Ce financement doit soutenir les travaux de génie civil, les équipements électromécaniques, mais aussi les dispositifs de sûreté ainsi que les programmes environnementaux, sociaux et de réinstallation. La Banque mondiale coordonne par ailleurs un groupe de partenaires internationaux rassemblant plusieurs banques et fonds de développement.

À ces financements s’ajoutent les concours bilatéraux. En août 2025, le Qatar avait notamment accordé un prêt concessionnel équivalant à environ 43,2 millions d’euros, soit 50 millions de dollars. Le Qatar Fund for Development avait officiellement indiqué que l’accord portait sur 182 millions de riyals qataris. Cette opération illustrait déjà la volonté de Douchanbé de diversifier les sources de capitaux nécessaires à Rogun plutôt que de faire peser l’ensemble de l’investissement sur les finances publiques.

Tadjikistan : le calendrier de la centrale s’étire jusqu’en 2035

Le défi n’est pas seulement financier. Le calendrier lui-même continue d’évoluer. Deux groupes de production sur les six prévus ont été mis en service en 2018 et en 2019. À l’été 2025, le troisième était encore attendu avant la fin de cette même année. La mise en service est désormais attendue au troisième trimestre 2027. Ce décalage de près de deux ans par rapport à cette précédente perspective rappelle l’ampleur technique d’un chantier engagé par étapes et toujours appelé à se prolonger jusqu’en 2035.

Les caractéristiques finales donnent la mesure du projet. Le barrage doit atteindre environ 335 mètres de hauteur. Quant à la puissance installée, les données officielles les plus récentes de la Banque mondiale retiennent 3.780 MW, une estimation supérieure aux 3.600 MW encore fréquemment mentionnés dans les publications de 2025. À pleine capacité, Rogun devrait produire environ 14.400 GWh d’électricité par an, soit 14,4 milliards de kWh.

Cette production annuelle représenterait l’équivalent d’environ 60% de la production électrique actuelle du pays, selon la Banque mondiale. L’institution estime également que la phase qu’elle soutient pourrait contribuer à plus de 30 000 emplois directs et indirects et améliorer l’accès à l’électricité pour quelque 10 millions de personnes. Au Tadjikistan, où les contraintes saisonnières d’approvisionnement ont longtemps pesé sur les ménages et les entreprises, Rogun est ainsi présenté non seulement comme une centrale supplémentaire, mais comme un projet destiné à modifier durablement la structure du système énergétique national.

Rogun face au coût budgétaire pour le Tadjikistan

La capacité du Tadjikistan à supporter cette dépense s’est améliorée, sans que le risque financier disparaisse. Le 14 août 2026, S&P a relevé la note souveraine à long terme du pays de B à B+, avec perspective stable, selon la Banque nationale du Tadjikistan et Asia-Plus. La note à court terme reste B. Le relèvement traduit notamment une meilleure appréciation de la croissance, de la position extérieure et de la capacité de remboursement du pays. Cependant, B+ demeure dans la catégorie spéculative, en dessous du seuil BBB- qui ouvre la catégorie investissement chez S&P.

Les indicateurs conjoncturels sont solides. La croissance économique annuelle a atteint en moyenne 8,5% entre 2021 et 2025. Pour la période 2026-2029, l’agence prévoit encore une progression réelle moyenne de 6,2 % par an, selon la même source. Les réserves internationales avaient parallèlement atteint l’équivalent d’environ 5,87 milliards d’euros à la fin de mai 2026, soit 6,8 milliards de dollars convertis au taux de référence de la BCE. Cette amélioration fournit à Douchanbé une marge de sécurité appréciable face aux besoins en devises.

Les fragilités demeurent pourtant visibles. Les transferts des travailleurs migrants représentaient environ 60% du PIB en 2025, fait remarquer S&P, ce qui maintient une forte exposition de l’économie tadjike aux conditions d’emploi à l’étranger. Dans le même temps, le pays doit assurer environ 432 millions d’euros de remboursements sur sa dette extérieure en 2026, puis autour de 406 millions en 2027 et 233 millions en 2028. L’année 2027 est d’autant plus sensible qu’elle correspond à l’échéance de l’euro-obligation émise pour financer les deux premiers groupes de Rogun, dont l’amortissement avait commencé en mars 2025.

Au 1er juillet 2026, la dette publique s’élevait à environ 2,94 milliards d’euros, soit 3,4 milliards de dollars convertis au taux de la BCE, et représentait près de 16% du PIB. La dette publique nette était encore limitée à 13,4% du PIB en 2025, mais elle pourrait remonter à 19% en 2029, notamment sous l’effet de nouveaux emprunts destinés aux investissements. À cela s’ajoute un changement de statut : depuis le 1er juillet 2026, le Tadjikistan n’est plus éligible à de nouvelles allocations sous forme de dons de la Banque mondiale. Le don de 259 millions d’euros en faveur de Rogun avait précisément été approuvé la veille, le 30 juin, selon la Banque mondiale.

Une centrale tournée vers les voisins du Tadjikistan

L’intérêt de Rogun ne se limite toutefois pas à l’équilibre électrique intérieur. La viabilité économique du projet dépend aussi de sa capacité à vendre une partie de sa production au-delà des frontières. La Banque mondiale cite explicitement le Kazakhstan et l’Ouzbékistan parmi les marchés appelés à bénéficier des exportations de la centrale. Cette dimension régionale donne au projet une fonction supplémentaire : transformer les excédents hydroélectriques tadjiks en recettes, alors que ces ressources propres doivent participer au financement de l’achèvement de Rogun selon le mécanisme décrit par S&P.

Le terrain commercial a déjà commencé à se structurer. Le 17 juillet 2025, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan avaient conclu un accord portant sur les futures livraisons d’électricité de Rogun, le Kazakhstan avait annoncé son intention d’acheter à son tour de l’énergie produite par la centrale. Ces démarches rapprochent progressivement le chantier d’un modèle dans lequel Rogun doit servir simultanément la consommation tadjike et les échanges électriques d’Asie centrale.

Cette perspective régionale devient d’autant plus importante que Douchanbé doit trouver un équilibre entre investissement public, dette et financements extérieurs. La Banque mondiale estime que Rogun peut renforcer le marché régional de l’électricité en facilitant les échanges entre pays voisins. Pour le Tadjikistan, l’enjeu est désormais très concret : maintenir les travaux, sécuriser les capitaux encore nécessaires et atteindre le prochain jalon industriel, fixé au troisième trimestre 2027 pour la nouvelle unité de production, avant l’achèvement complet annoncé pour 2035.

Par Rodion Zolkin
Le 08/19/2026

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