La Russie n’est plus l’horizon quasi incontournable qu’elle représentait pour les travailleurs migrants d’Asie centrale. Risques liés à la guerre en Ukraine, climat antimigrant, dépréciation du rouble, durcissement des règles migratoires poussent désormais une partie croissante de la main-d’œuvre régionale à diversifier ses destinations.
Pourquoi la Russie attire moins les travailleurs migrants d’Asie centrale
Le phénomène reste progressif plutôt que brutal. Mais il est suffisamment marqué pour modifier les équilibres migratoires de la région. Selon un rapport du Centre d’études orientales de Varsovie, l’Union européenne, la Turquie, la Chine et la Corée du Sud gagnent en importance auprès des travailleurs originaires d’Asie centrale.
Pendant des années, la Russie a bénéficié d’un avantage difficile à concurrencer. La proximité géographique, les liaisons de transport, la connaissance du russe et des procédures d’entrée relativement accessibles ont créé un marché du travail transnational particulièrement intégré avec l’Asie centrale. Pour des millions de personnes, partir travailler en Russie constituait ainsi une solution familière et immédiatement disponible.
Cette situation s’est progressivement dégradée depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. Dans leur rapport, les analystes du Centre d’études orientales mettent en avant notamment la diminution de la rentabilité du travail en Russie, liée entre autres à la faiblesse du rouble, ainsi que le durcissement de la politique migratoire. Les travailleurs étrangers sont confrontés à davantage de contrôles et à une vulnérabilité juridique accrue. Le contexte sécuritaire s’est également détérioré après l’attentat du Crocus City Hall en mars 2024, qui a été suivi d’un renforcement des opérations visant les communautés migrantes d’Asie centrale.
À ces facteurs s’ajoute une dimension économique. Pour les ménages dont les revenus dépendent des transferts envoyés par leurs proches à l’étranger, le niveau du salaire obtenu en Russie doit être comparé au coût du départ, aux conditions de travail et au risque de perdre son emploi ou son statut légal. Or, l’avantage financier russe paraît moins évident qu’auparavant lorsque d’autres marchés proposent des contrats plus structurés ou des rémunérations plus intéressantes.
Les chiffres les plus récents illustrent cette inflexion. Au premier semestre 2026, les entrées en Russie pour motif professionnel de citoyens d’Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Kirghizstan ont diminué de 15% sur un an. Cette évolution ne signifie pas que les travailleurs migrants quittent massivement la Russie, mais elle montre que le flux entrant se contracte alors même que les besoins de main-d’œuvre russes restent importants.
Un réservoir de main-d’œuvre qui diversifie ses choix
La transformation est d’autant plus importante que la pression démographique ne disparaît pas. Les cinq États d’Asie centrale comptaient ensemble 52,9 millions d’habitants au moment de leur indépendance. Leur population atteint désormais environ 81 millions, selon les données du Centre d’études orientales. L’âge médian régional est de 26,6 ans, ce qui traduit le poids considérable des générations en âge de travailler.
Cette dynamique crée un paradoxe. La région dispose d’une population jeune et nombreuse, mais ses économies nationales ne sont pas toujours capables de créer suffisamment d’emplois correspondant aux attentes salariales de cette nouvelle génération. L’émigration de travail demeure donc nécessaire pour une partie des ménages. Toutefois, les candidats au départ disposent aujourd’hui d’un éventail plus large de possibilités.
L’ampleur de cette diversification apparaît dans les statistiques européennes. En 2023, les pays de l’Union européenne ont délivré 196.000 premiers permis de séjour à des ressortissants des cinq pays d’Asie centrale. Parmi eux, environ 78.000 étaient liés à l’emploi. Ces chiffres, cités par le Centre d’études orientales, montrent que l’Europe représente déjà un débouché significatif, même si elle reste loin de remplacer la Russie comme principale destination régionale.
Les profils nationaux sont toutefois différents. Les citoyens du Kazakhstan, dont la situation économique est globalement plus favorable, occupent une place importante dans les flux vers l’Union européenne. En 2023, quelque 84.900 premiers permis européens ont été délivrés à des Kazakhstanais, contre environ 53.500 à des Ouzbeks, selon les données du même rapport. La migration ne se résume donc pas à une simple fuite du marché russe : elle accompagne aussi l’internationalisation progressive des parcours professionnels des habitants de la région.
Turquie, Europe et Corée du Sud gagnent du terrain
La Turquie constitue l’une des alternatives les plus visibles. En 2024, environ 250.000 ressortissants des pays d’Asie centrale y disposaient d’un titre de séjour, principalement des Turkmènes et des Ouzbeks, selon le Centre d’études orientales. La proximité culturelle et linguistique, les relations économiques croissantes et l’existence de réseaux migratoires déjà constitués renforcent l’attractivité du pays.
L’Union européenne présente un autre avantage : elle propose des marchés du travail diversifiés et des possibilités de recrutement qui se structurent progressivement. Une analyse publiée en mai 2026 par le Migration Policy Institute indique que le nombre de premiers permis de séjour européens accordés à des ressortissants d’Asie centrale pour des raisons professionnelles a presque triplé entre 2021 et 2024, pour atteindre près de 79.000.
Cette progression ne signifie pas pour autant que l’accès au marché européen est devenu simple. Les procédures administratives, les exigences linguistiques et les coûts du déplacement restent des obstacles pour de nombreux candidats. Les nouveaux corridors migratoires peuvent également créer de nouvelles formes de vulnérabilité et d’exploitation, souligne le Migration Policy Institute.
Le Royaume-Uni illustre néanmoins cette diversification. Au premier semestre 2026, environ 2.200 citoyens tadjiks ont été envoyés dans le pays pour des emplois agricoles saisonniers dans le cadre de dispositifs d’emploi organisé. Dans le même temps, plus de 100 Tadjiks ont été envoyés en Corée du Sud. Ces volumes restent modestes à l’échelle régionale, mais leur multiplication révèle un changement de logique : les travailleurs ne dépendent plus exclusivement d’un seul marché.
La Corée du Sud apparaît justement comme une destination particulièrement intéressante pour certains profils. Le pays dispose de dispositifs de recrutement de travailleurs étrangers et offre des niveaux de rémunération susceptibles de compenser les coûts et la distance du déplacement. La Chine constitue également un débouché émergent, notamment grâce à l’intensification de ses relations économiques avec les États d’Asie centrale.
Russie : une dépendance qui reste difficile à effacer
La perte d’attractivité russe ne doit toutefois pas être interprétée comme une rupture. Les liens entre la Russie et les marchés du travail d’Asie centrale demeurent extrêmement profonds. Des millions de personnes y ont construit des réseaux familiaux, professionnels et économiques au fil de plusieurs décennies.
Le Tadjikistan illustre particulièrement cette dépendance. En 2025, environ 1,44 million d’entrées de citoyens tadjiks en Russie ont été enregistrées, dont quelque 950.000 avec le travail comme motif déclaré, selon les données relayées par Asia-Plus. Les entrées avaient néanmoins diminué de 15% par rapport à l’année précédente. Par ailleurs, le Tadjikistan a reçu environ 9,2 milliards de dollars de transferts de fonds en 2025, soit un montant équivalent à plus de la moitié de son produit intérieur brut selon les données citées par Asia-Plus. Converti en euros au taux de change correspondant à la période, ce montant représente plusieurs milliards d’euros.
Cette dépendance explique pourquoi la diversification s’effectue progressivement. Les gouvernements d’Asie centrale cherchent à développer de nouvelles voies de recrutement à l’étranger sans pouvoir se passer immédiatement du marché russe. Le premier semestre 2026 fournit néanmoins un indice intéressant : 23.600 citoyens tadjiks ont été placés à l’étranger dans le cadre de dispositifs d’emploi organisé, soit 2,6 fois plus qu’au premier semestre 2025.
La Russie reste largement en tête des destinations concernées par ces placements, avec 17.200 personnes envoyées dans le pays au cours de la période. Mais l’existence même de filières organisées vers le Royaume-Uni, la Corée du Sud et d’autres marchés témoigne d’une évolution des stratégies nationales. Pour les États d’Asie centrale, l’enjeu consiste désormais à transformer une migration historiquement concentrée sur la Russie en un portefeuille de destinations plus diversifié.
Cette évolution répond aussi à une nécessité démographique. Avec une population régionale désormais proche de 81 millions d’habitants et un âge médian de seulement 26,6 ans, l’Asie centrale continuera de produire une importante population active dans les prochaines années. La question n’est donc plus seulement de savoir si ses travailleurs partiront à l’étranger, mais vers quels pays ils choisiront désormais de vendre leur force de travail.
La Russie conserve des avantages considérables : proximité, langue, réseaux et besoins persistants de main-d’œuvre. Mais son monopole de fait sur la migration de travail venue d’Asie centrale s’effrite. Les chiffres européens, le développement de nouvelles filières vers la Turquie, le Royaume-Uni et la Corée du Sud, ainsi que le recul récent des entrées professionnelles en Russie montrent que les travailleurs disposent désormais de davantage d’options. Le rapport du Centre d’études orientales décrit ainsi moins un abandon de la Russie qu’un basculement progressif vers une migration plus diversifiée.
