Face à des pénuries persistantes de personnel, l’Allemagne et, plus récemment, la France multiplient les accords avec l’Ouzbékistan afin de recruter des travailleurs qualifiés et saisonniers. Des partenariats gouvernementaux aux programmes de formation professionnelle, Tachkent entend faire de la migration légale un levier majeur de développement économique.
Une coopération devenue stratégique
L’Agence des migrations d’Ouzbékistan a signé une série d’accords avec plusieurs partenaires français destinés à ouvrir de nouvelles voies d’embauche pour les citoyens ouzbeks. Cette initiative marque une nouvelle étape dans une stratégie déjà bien engagée avec l’Allemagne depuis 2024. Alors que Berlin cherche à répondre à ses besoins structurels de main-d’œuvre qualifiée et que Paris fait face à des difficultés de recrutement dans plusieurs secteurs, l’Ouzbékistan apparaît désormais comme un partenaire privilégié pour organiser une migration professionnelle légale, encadrée et durable.
La coopération entre l’Ouzbékistan et l’Allemagne ne s’est pas construite en quelques mois. Dès le début de l’année 2024, Tachkent affichait clairement son ambition de devenir un fournisseur de main-d’œuvre qualifiée pour l’économie allemande. En mars, le ministre ouzbek de l’Emploi, Bekhzod Moussaïev, rencontrait Klaus Mangold, président du cabinet allemand Mangold Consulting, afin d’identifier les secteurs souffrant des plus fortes pénuries. Les discussions ont rapidement mis en évidence les besoins des hôpitaux allemands, mais aussi ceux de la métallurgie, de la logistique et des transports. À cette occasion, les deux parties sont convenues d’élaborer un cadre juridique destiné à accélérer les recrutements, tout en travaillant sur un autre obstacle majeur : la maîtrise de la langue allemande.
Les chiffres illustrent l’ampleur des besoins. Selon les autorités ouzbèkes, plus de 1.000 hôpitaux allemands manquent de personnel médical. Dans le même temps, le président Shavkat Mirziyoyev demandait aux administrations compétentes de préparer près de 100.000 citoyens à travailler à l’étranger dans le cadre de programmes organisés. L’Agence pour la migration lançait parallèlement une campagne de recrutement portant sur 50.000 offres d’emploi en Allemagne. Ces annonces traduisaient déjà un changement d’échelle : il ne s’agissait plus seulement de répondre à quelques besoins ponctuels, mais bien d’installer une coopération durable entre les deux pays.
Un tournant majeur est intervenu en septembre 2024 lors de la visite du chancelier Olaf Scholz à Samarcande. À cette occasion, Berlin et Tachkent ont signé un Accord de partenariat global sur la migration et la mobilité. Ce texte prévoit de faciliter l’arrivée des travailleurs qualifiés ouzbeks en Allemagne tout en renforçant la coopération entre les deux gouvernements sur les questions migratoires. Il ouvre également la voie à une simplification des procédures d’embauche pour les employeurs allemands et au développement de nouvelles filières de formation directement en Ouzbékistan.
La ministre fédérale de l’Intérieur de l’époque, Nancy Faeser, annonçait ainsi que l’Allemagne était prête à simplifier les procédures de recrutement des citoyens ouzbeks. Dans le même temps, plusieurs accords étaient conclus afin de créer à Tachkent une Académie médicale allemande destinée à former les futurs infirmiers selon les standards allemands, en partenariat avec l’hôpital universitaire d’Aix-la-Chapelle et la société Globogate Concept AG. Les autorités estimaient que cette préparation locale permettrait d’éviter les six à huit mois habituellement nécessaires à l’adaptation professionnelle une fois arrivés outre-Rhin.
Parallèlement, le secteur ferroviaire devenait lui aussi un axe prioritaire. Un accord signé avec DB Engineering Consulting Operations Group prévoyait de former en Ouzbékistan des spécialistes destinés au réseau Deutsche Bahn. Les candidats suivent une double formation professionnelle et linguistique avant de pouvoir intégrer les entreprises allemandes. Selon les responsables du groupe ferroviaire, les besoins concernent aussi bien les chemins de fer que les réseaux de bus et de métro. Cette stratégie s’inscrit dans un contexte où l’Allemagne continue de rechercher activement des travailleurs qualifiés étrangers pour répondre au vieillissement de sa population active et aux pénuries persistantes dans de nombreux métiers.
Travail saisonnier pour les Ouzbeks : Paris ouvre à son tour de nouveaux canaux
Si l’Allemagne a pris une longueur d’avance, la France accélère désormais elle aussi sa coopération avec l’Ouzbékistan. Une délégation de l’Agence des migrations, accompagnée de représentants du ministère ouzbek des Affaires étrangères et de l’ambassade d’Ouzbékistan à Paris, s’est rendue en France en avril 2026 afin de multiplier les contacts avec les institutions publiques et les employeurs. L’objectif était clair : mettre en place des filières de recrutement légales, sécurisées et adaptées aux besoins du marché français.
Cette mission a débouché sur plusieurs accords concrets. Un partenariat a notamment été conclu avec la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) afin de recruter des travailleurs saisonniers ouzbeks, notamment pour les exploitations viticoles. Un projet pilote prévoit l’arrivée d’un premier groupe de 50 travailleurs dès l’été 2026. Les autorités ouzbèkes ont également signé un accord avec la société Sélect Recruiting Service, chargée d’identifier les candidats, de vérifier leurs compétences et d’accompagner leur placement auprès des entreprises françaises.
Les discussions ne se sont toutefois pas limitées au secteur agricole. La délégation ouzbèke a rencontré des représentants de France Travail, des ministères français des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de l’Éducation, de la Chambre de commerce et d’industrie Paris Île-de-France ainsi que de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Les échanges ont porté sur les besoins en personnel dans plusieurs secteurs confrontés à des difficultés de recrutement, parmi lesquels la santé, l’hôtellerie-restauration, les services et la formation professionnelle.
Un autre accord emblématique concerne la coopération avec CFA AC Paris. Celui-ci permettra à de jeunes Ouzbeks de suivre des formations en alternance dans les métiers de la restauration tout en acquérant une expérience professionnelle en France. Les autorités des deux pays souhaitent ainsi développer des parcours associant apprentissage linguistique, qualification professionnelle et insertion progressive sur le marché du travail, afin de sécuriser durablement les recrutements.
Cette orientation rejoint les besoins recensés par France Travail. Dans son enquête annuelle sur les besoins en main-d’œuvre, l’opérateur public évalue à 2,28 millions le nombre de projets de recrutement en France en 2026. Les métiers de l’agriculture, de l’hôtellerie-restauration, des services à la personne ou encore des transports figurent parmi les secteurs les plus en tension, ce qui explique l’intérêt croissant porté à des partenariats internationaux permettant d’élargir les viviers de candidats.
Ouzbékistan, Allemagne, France : une politique migratoire désormais tournée vers l’Europe
Les initiatives françaises et allemandes répondent à une stratégie plus large élaborée par les autorités ouzbèkes. Selon l’Agence des migrations, environ 1,2 million de citoyens du pays travaillent aujourd’hui à l’étranger, répartis dans près de 40 pays. Tachkent cherche désormais à réorienter une partie de ces flux vers des destinations offrant de meilleures garanties salariales, des contrats formels et une protection sociale renforcée.
Cette évolution s’appuie sur un investissement massif dans la préparation des candidats. Plus de 5.000 Ouzbeks suivent actuellement des cours d’allemand. Les nouveaux centres d’examen TELC, lancés avec le soutien allemand, permettront à terme à plus de 30.000 personnes par an d’obtenir un certificat linguistique reconnu à l’international sans devoir quitter l’Ouzbékistan. Les formations professionnelles se développent elles aussi, qu’il s’agisse des métiers ferroviaires avec Deutsche Bahn, du secteur médical ou des services.
Selon Bekhzod Moussaïev, directeur de l’Agence des migrations, le partenariat avec Deutsche Bahn illustre cette nouvelle approche. Le programme prévoit, à terme, la formation de 2.500 spécialistes, dont une première promotion de 500 personnes. Quinze candidats ont déjà été sélectionnés pour le projet pilote. Les profils recherchés couvrent un large éventail de métiers, allant des électriciens aux conducteurs de train, en passant par les techniciens de maintenance. Les candidats suivent notamment une formation linguistique d’environ dix mois, le niveau B1 étant généralement suffisant, tandis que les professions médicales exigent le niveau B2.
Les rémunérations proposées constituent également un facteur d’attractivité. D’après les autorités ouzbèkes, les emplois concernés en Allemagne offrent des salaires débutant à 2 500 euros bruts par mois, soit environ 2 200 euros nets, auxquels s’ajoutent un logement, une assurance et les garanties sociales prévues par la législation allemande. Les futurs accords avec la France devraient, eux aussi, privilégier des recrutements encadrés et conformes aux normes sociales françaises.
Au-delà des chiffres, cette politique traduit une transformation profonde de la coopération entre l’Ouzbékistan et plusieurs États européens. Alors que Berlin a construit depuis deux ans un dispositif complet associant accords gouvernementaux, formations professionnelles, apprentissage linguistique et recrutement direct, Paris commence à mettre en place une architecture comparable. Pour les entreprises françaises et allemandes confrontées à une pénurie durable de personnel, les travailleurs ouzbeks représentent désormais un vivier de compétences appelé à prendre une place croissante dans les années à venir.
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