Au Tadjikistan, des étudiants exclus pour avoir refusé de défiler
Au Tadjikistan, des étudiants exclus pour avoir refusé de défiler

Au Tadjikistan, au moins cinq étudiants ont été exclus de leur université pour ne pas avoir participé aux marches organisées autour de la fête de l’indépendance, selon une enquête de Radio Ozodi. L’établissement a finalement reconnu les sanctions et annoncé la réintégration de trois d’entre eux.

Tadjikistan : cinq étudiants sanctionnés pour une absence aux marches

La controverse a éclaté le 19 octobre 2026, lorsque Radio Ozodi, le service tadjik de Radio Liberty, a révélé l’existence d’un ordre d’exclusion visant des étudiants de l’Université pédagogique d’État Sadriddine Aïni, à Douchanbé. L’information concerne les préparatifs du 35ème anniversaire de l’indépendance du Tadjikistan, célébré le 9 septembre 2026.
L’affaire a pris une nouvelle dimension avec la réaction de l’établissement. Dans une déclaration publiée le 20 octobre 2026, la direction de l’université a confirmé les exclusions tout en les présentant comme des mesures disciplinaires destinées à faire respecter son règlement intérieur. Cette justification intervient alors que le ministère de l’Éducation affirme que la participation des étudiants aux défilés doit rester volontaire.

C’est un document administratif obtenu par Radio Ozodi qui a permis de révéler les sanctions. L’ordre, signé par la direction de l’université en août 2026, mentionne comme motif d’exclusion la « non-participation à une manifestation politique ». Une formulation qui ne fait référence ni à des résultats scolaires insuffisants ni à un défaut d’assiduité aux enseignements.

La découverte de ce document a été suivie d’une vérification auprès de l’établissement. Le 19 octobre, un interlocuteur interne à l’université a confirmé à Radio Ozodi l’existence de ces exclusions. Cette source, qui a demandé à conserver l’anonymat par crainte de difficultés professionnelles, a précisé que les personnes concernées étaient inscrites dans la même faculté. Elle a également évoqué la possibilité d’autres sanctions similaires, sans pouvoir en apporter la confirmation.

Tadjikistan : trois étudiants réintégrés après la confirmation des exclusions

La publication de l’enquête de Radio Ozodi a provoqué une réaction officielle de l’Université pédagogique d’État du Tadjikistan. Dans une déclaration diffusée le 20 octobre 2026 sur Facebook, l’établissement a reconnu avoir écarté des étudiants en raison du non-respect de ses règles internes, notamment de leur absence à des activités considérées comme utiles à la collectivité.

Cette explication diffère de la formulation relevée dans l’ordre d’exclusion obtenu par les journalistes. Alors que ce dernier invoque une manifestation politique, la direction privilégie désormais une justification disciplinaire plus générale. Elle estime que les sanctions doivent être comprises comme une démarche éducative, dont l’objectif serait de renforcer le sens des responsabilités et de favoriser le respect des règles universitaires.

La direction affirme par ailleurs que trois étudiants ont été réintégrés après avoir « reconnu leur erreur ». L’établissement explique avoir pris cette décision afin de préserver les droits des étudiants et de leur permettre de poursuivre leur formation dans des conditions favorables. Les informations russophones consultées ne précisent pas les perspectives de réintégration des deux autres personnes concernées.

La position du ministère de l’Éducation apparaît sensiblement différente. Interrogé par Radio Ozodi le 20 octobre 2026, Khurshed Mavlonov, représentant du ministère, a déclaré que la participation des étudiants aux marches devait relever du volontariat. Cette prise de position met en évidence le décalage entre le principe officiellement défendu par les autorités éducatives et les conséquences subies par les jeunes concernés.

La question se pose également sur le terrain juridique. Le juriste tadjik Bakhtiyor Nasrulloev a expliqué à Radio Ozodi qu’une exclusion universitaire pouvait notamment être justifiée par des absences répétées aux cours, des échecs aux examens ou des actes illégaux. En revanche, « d’autres raisons, comme la non-participation à des manifestations publiques ou à des marches organisées, ne constituent pas un motif d’exclusion de l’université », a-t-il déclaré.

Tadjikistan : des répétitions massives organisées sous une chaleur intense

Pour comprendre cette affaire, il faut revenir à l’organisation des festivités de l’indépendance. Au Tadjikistan, les grandes cérémonies nationales s’accompagnent régulièrement de défilés chorégraphiés, de représentations collectives et de rassemblements mobilisant des milliers de participants. Les répétitions, couramment désignées par le terme de marches dans les médias locaux, supposent une préparation prolongée et une coordination importante.

En 2026, les entraînements ont commencé dès les mois de juin et juillet. Selon Radio Ozodi, ils se sont souvent déroulés en plein air, malgré les fortes chaleurs estivales. Plusieurs étudiants ont raconté avoir passé de longues heures sous le soleil. Certains ont signalé des malaises, tandis que d’autres ont décrit des pressions pour les contraindre à participer aux préparatifs.

L’ampleur de cette mobilisation ressort des chiffres communiqués par les responsables tadjiks. En juillet 2026, Suraj Chorshanbezoda, vice-président du Comité pour la jeunesse, avait déclaré que plus de 100.000 personnes participaient à ces manifestations à travers le pays. Il ne s’agissait donc pas uniquement d’une initiative limitée aux universités de Douchanbé.

Dans la capitale, les étudiants occupaient néanmoins une place importante. Le premier vice-ministre de l’Éducation, Khomid Khochimzoda, avait fait état en juillet de 9.000 étudiants engagés dans les répétitions à Douchanbé. Il assurait également que les participants bénéficiaient de transports, de repas et d’eau potable.

Le président Emomali Rahmon a lui-même souligné l’ampleur des préparatifs lors de la célébration du 9 septembre 2026. D’après ses déclarations, 11 000 personnes avaient travaillé pendant six mois à l’organisation des festivités dans la capitale. Ces effectifs officiels ne recouvrent pas nécessairement les mêmes catégories de participants ni les mêmes périodes de préparation.

Au-delà de la mobilisation humaine, les conséquences se sont fait sentir dans l’organisation des études. Selon Radio Ozodi, plusieurs établissements supérieurs de Douchanbé ont modifié leurs calendriers afin de tenir compte des répétitions. Certaines sessions d’examens initialement prévues pendant l’été ont ainsi été reportées à l’automne, perturbant le déroulement habituel des formations.

Des témoignages recueillis pendant cette période faisaient également état de menaces disciplinaires. Des étudiants, notamment inscrits à l’université pédagogique, affirmaient être contraints de participer sous peine d’exclusion. Ces déclarations avaient été formulées avant la révélation du document administratif concernant les étudiants sanctionnés.

Lors du défilé du 9 septembre 2026, Emomali Rahmon avait publiquement salué les efforts consacrés par la jeunesse à la célébration nationale. Le président avait également reproché aux spectateurs de ne pas applaudir suffisamment les participants. Cet épisode illustre l’importance accordée par les autorités à la mobilisation et à la visibilité des grandes cérémonies d’État.

Tadjikistan : l’absence de volontariat au cœur des critiques des marches officielles

Les exclusions révélées par Radio Ozodi s’inscrivent dans un débat plus ancien sur les conditions de participation aux événements publics. Au Tadjikistan, les répétitions de grande ampleur ne concernent pas seulement les étudiants. Des élèves et des employés d’organismes publics sont également sollicités pour les manifestations nationales.

Les critiques portent principalement sur la liberté réelle de refuser ces invitations. Des défenseurs des droits humains considèrent que la participation peut difficilement être qualifiée de volontaire lorsqu’elle s’accompagne de pressions institutionnelles ou de menaces de sanctions. Ils dénoncent également la durée des entraînements, leurs conditions matérielles et les perturbations qu’ils provoquent dans les activités scolaires ou professionnelles.

Ces préoccupations ont déjà été soulevées au niveau international. À la suite de sa visite au Tadjikistan en 2021, Siobhán Mullally, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la traite des êtres humains, a critiqué les pratiques de mobilisation des élèves, des étudiants et des travailleurs du secteur public pour les événements officiels. Elle estimait que certaines de ces pratiques pouvaient présenter des caractéristiques de travail forcé et d’exploitation.

D’après Radio Ozodi, Douchanbé défend le caractère volontaire de la participation et présente ces rassemblements comme une expression des traditions culturelles et de la responsabilité civique. Le désaccord concerne ainsi autant les conditions concrètes de mobilisation que la signification attribuée à ces cérémonies.

Certains opposants à ces pratiques y voient également la persistance de traditions héritées de l’époque soviétique. À leurs yeux, les défilés de masse ne sont pas de simples manifestations festives : ils contribuent à mettre en scène l’unité nationale autour du pouvoir et peuvent renforcer des rapports hiérarchiques dans lesquels les participants disposent d’une marge de décision limitée.

Illustration www.magnific.com.

Par Rodion Zolkin
Le 10/22/2026

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