L’Ouzbékistan tourne une nouvelle page de son histoire linguistique. En adoptant un alphabet latin modernisé de 28 lettres, le pays entend simplifier son écriture, faciliter son utilisation numérique et mettre fin à des décennies de controverses. La réforme rapproche également l’ouzbek des autres langues turciques, dans un domaine où le président turc Recep Tayyip Erdoğan défend depuis plusieurs années une harmonisation régionale.
Quatre lettres changent dans l’alphabet ouzbek
Le président ouzbek Shavkat Mirziyoyev vient de signer une loi modifiant l’alphabet national fondé sur les caractères latins. Annoncée par Saïda Mirziyoyeva, sa fille et également cheffe de l’administration présidentielle, cette décision intervient à l’occasion de la Journée de la langue ouzbèke. Elle porte sur quatre graphies essentielles et marque une nouvelle étape dans une transition engagée il y a plus de trente ans.
Au-delà des lettres, la réforme touche un sujet particulièrement sensible en Ouzbékistan : la manière d’écrire la langue nationale, de l’enseigner et de la transmettre aux générations futures. Les autorités espèrent désormais résoudre des difficultés persistantes, sans imposer aux citoyens le remplacement immédiat de leurs documents ni provoquer de dépenses supplémentaires liées au renouvellement des supports existants.
La modification semble limitée. Pourtant, elle concerne certaines des particularités les plus visibles de l’écriture ouzbèke. Le nouvel alphabet comprendra 28 lettres et un signe d’apostrophe, contre 26 lettres et trois combinaisons dans sa version précédente. La réforme vise à remplacer plusieurs graphies composées par des caractères uniques. Concrètement, Oʻ et Gʻ deviennent respectivement Ö et Ğ. Les combinaisons Sh et Ch sont remplacées par Ş et Ç. Ces nouvelles lettres, accompagnées de signes diacritiques, permettent de transcrire les sons concernés avec un caractère unique. Le principe mis en avant par les promoteurs de la réforme est simple : un son, une lettre.
Autre modification importante, la combinaison Ng disparaît de l’inventaire officiel des lettres autonomes. Elle n’est pas pour autant supprimée de la langue. Son emploi et sa prononciation resteront encadrés par les règles orthographiques. La réforme modifie donc la composition de l’alphabet sans faire disparaître les sons concernés.
Cette évolution répond notamment aux difficultés rencontrées avec les apostrophes dans la saisie informatique. Les différentes formes typographiques utilisées pour représenter certains caractères ouzbeks peuvent être interprétées différemment par les logiciels, même lorsqu’elles correspondent au même mot. Les nouveaux caractères sont reconnus par la norme Unicode et déjà employés dans d’autres langues turciques. Les nouvelles graphies ne régleront cependant pas automatiquement toutes les difficultés techniques. Le même média spécialisé souligne que les caractères Ö, Ğ, Ş et Ç ne figurent pas dans la disposition standard du clavier ouzbek latin de Windows. Leur généralisation nécessitera donc aussi des adaptations pratiques des outils de saisie, au-delà de leur reconnaissance informatique.
Pour les autorités, l’enjeu dépasse la seule facilité d’écriture. Saïda Mirziyoyeva considère que cette modernisation permettra de renforcer la présence de l’ouzbek dans l’environnement numérique. Elle a estimé qu’il n’existait pas d’autre moyen de corriger certaines insuffisances de l’écriture.
En Ouzbékistan, un alphabet au cœur de trente ans de débats
L’histoire de l’alphabet ouzbek est indissociable de celle du pays. Entre 1929 et 1940, l’écriture latine avait déjà été utilisée avant de céder la place au cyrillique pendant la période soviétique. Après l’indépendance, les autorités ont entrepris de renouer avec la graphie latine, symbole d’une nouvelle orientation culturelle et nationale.
Une loi a été adoptée en 1993. Elle prévoyait un alphabet dont plusieurs lettres présentaient des signes diacritiques. Deux ans plus tard, en 1995, une nouvelle réforme a modifié cette organisation, remplaçant notamment Ş, Ç et Ğ par des combinaisons de caractères, tandis qu’une autre représentation était retenue pour le son correspondant aujourd’hui à Ö.
La transition devait initialement être achevée en 2000. Mais son application s’est prolongée bien au-delà de cette échéance. L’usage parallèle des caractères latins et cyrilliques, les habitudes d’écriture et les désaccords sur la meilleure représentation des sons ouzbeks ont contribué à entretenir un débat durable autour de la politique linguistique nationale.
Saïda Mirziyoyeva a présenté la signature présidentielle comme la correction d’une « erreur historique vieille de nombreuses années ». Elle a rappelé qu’elle avait elle-même demandé une révision de l’alphabet le 11 décembre 2023, à l’occasion d’une conférence consacrée à l’héritage des jadids, les intellectuels réformateurs d’Asie centrale. Le processus législatif s’est accéléré en 2026. La Chambre législative a adopté les modifications le 7 juillet 2026, avant leur approbation par le Sénat le 10 septembre. La signature du président Mirziyoyev, intervenue le 21 octobre, constitue ainsi l’aboutissement d’un parcours parlementaire engagé plusieurs mois auparavant. Les travaux préparatoires ont mobilisé des linguistes, des chercheurs de l’Académie des sciences ainsi que huit ministères et organismes administratifs.
La date choisie possède également une forte portée symbolique. Le 21 octobre commémore l’adoption, en 1989, de la loi ayant accordé à l’ouzbek le statut de langue d’État. Cette journée a ensuite été officiellement instituée comme fête de la langue ouzbèke par une loi du 10 avril 2020. La signature du nouveau texte, trente-sept ans après cette reconnaissance, s’inscrit ainsi dans une histoire plus large d’affirmation linguistique.
Pour la population, l’une des principales garanties concerne les documents déjà en circulation. Les passeports, certificats et autres documents valablement délivrés ne devront pas être remplacés uniquement à cause de la modification de l’alphabet. La monnaie nationale et les titres financiers conserveront également leur validité. Les autorités ont privilégié une démarche destinée à « réduire les dépenses au minimum ». Les enseignes, panneaux de signalisation et autres supports administratifs seront progressivement renouvelés lorsqu’ils arriveront au terme de leur durée d’utilisation, plutôt que remplacés simultanément.
L’enseignement constituera l’un des principaux chantiers de cette réforme. Selon les déclarations du vice-ministre de l’Éducation préscolaire et scolaire Azizbek Turdiyev, les premiers manuels utilisant le nouvel alphabet sont prévus pour les élèves de première année à partir de 2027. Le renouvellement doit ensuite s’étendre progressivement aux autres classes, avec un achèvement envisagé en 2031.
Le calendrier repose sur les cycles habituels de réédition des ouvrages. Les manuels de première année sont normalement renouvelés chaque année, ceux des classes deux à quatre tous les trois ans, et ceux des classes cinq à onze tous les cinq ans. Cette organisation devrait permettre d’introduire les nouvelles lettres sans engager une réimpression générale immédiate. Des actions de préparation des enseignants sont également annoncées.
La modernisation linguistique rejoint par ailleurs les ambitions numériques affichées par Shavkat Mirziyoyev. Le chef de l’État a souligné la nécessité de développer les dictionnaires électroniques, les outils de traduction, les ressources pédagogiques et les technologies de conversion de la parole en texte.
L’objectif gouvernemental est de rendre l’ouzbek plus accessible aux nouvelles technologies tout en améliorant la maîtrise de l’écrit. Cette ambition dépasse donc la simple modification de quelques caractères : elle suppose une adaptation coordonnée des administrations, des établissements scolaires, des éditeurs et des systèmes informatiques.
Alphabet turcique : une ambition soutenue de longue date par Erdoğan
La réforme possède enfin une dimension internationale. Les caractères Ö, Ğ, Ş et Ç rapprochent visuellement l’alphabet ouzbek de ceux employés dans plusieurs autres langues turciques, notamment le turc. Cette convergence s’inscrit dans un projet plus vaste d’harmonisation des écritures défendu par la Turquie au sein des institutions de coopération du monde turcique.
Ce rapprochement fait écho à une ambition portée de longue date par le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Ankara soutient depuis plusieurs années l’élaboration d’un alphabet commun destiné à faciliter les échanges culturels et linguistiques entre les peuples turciques. L’engagement personnel du dirigeant turc a notamment été réaffirmé en février 2026 par Kürşad Zorlu, responsable des relations avec les États turciques au sein du parti présidentiel AKP.
Le projet régional dépasse toutefois le seul cas ouzbek. Une commission spécialisée a été créée en 2022 dans le cadre de l’Académie turcique, sous la coordination de l’Organisation des États turciques. Ses travaux ont abouti en septembre 2024 à l’adoption d’une proposition d’alphabet commun de 34 lettres. L’Académie turcique a rappelé ces étapes à l’occasion d’une nouvelle réunion organisée à Astana le 15 juin 2026.
La distinction est importante : l’Ouzbékistan n’adopte pas l’intégralité de cet alphabet commun de 34 lettres. Sa nouvelle écriture reste un alphabet national de 28 lettres, conçu pour les particularités phonétiques de l’ouzbek. La réforme représente donc une harmonisation partielle des graphies, et non l’abandon des spécificités linguistiques du pays au profit d’un alphabet identique pour tous les États turciques.
Le soutien turc s’est aussi traduit par des initiatives concrètes. Kürşad Zorlu rappelait qu’Erdoğan avait présenté aux dirigeants turciques, le 7 octobre 2025, un ouvrage préparé avec l’alphabet commun. Le responsable politique saluait par ailleurs la réforme ouzbèke comme une avancée importante pour les relations culturelles entre la Turquie, l’Ouzbékistan et les autres pays concernés.
Quelques mois auparavant, lors d’une conférence de turcologie organisée à Samarcande le 5 juin 2026, le même responsable avait défendu le rapprochement linguistique comme un instrument de coopération politique, économique et culturelle, selon Anadolu Ajansı. Il avait alors réaffirmé le soutien d’Erdoğan au développement de l’alphabet commun, tout en insistant sur le caractère progressif de cette démarche.
Les autorités ouzbèkes conservent néanmoins la maîtrise de leur politique linguistique. L’Académie turcique l’a elle-même souligné lors de sa réunion de juin 2026 : les recommandations régionales ne se substituent pas aux décisions souveraines de chaque État. La signature du 21 octobre 2026 doit donc être comprise à la fois comme une réforme nationale destinée à résoudre des difficultés anciennes et comme une avancée compatible avec le projet d’harmonisation soutenu par Ankara.
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