Patrimoine culturel : l’Ouzbékistan prépare une vaste transformation de ses sites
Patrimoine culturel : l’Ouzbékistan prépare une vaste transformation de ses sites

L’Ouzbékistan veut changer d’échelle dans la protection de son patrimoine. Numérisation intégrale des monuments, nouvelles règles face à la pression immobilière, restauration de sites majeurs, gestion plus fine des visiteurs, formation de spécialistes, rapatriement d’œuvres sorties du pays : la présentation examinée par le président Shavkat Mirziyoyev ouvre plusieurs chantiers qui touchent directement l’avenir du tourisme culturel.

Articuler protection des monuments, outils numériques et coopération avec l’UNESCO

Le 10 septembre 2026, le chef de l’État ouzbek a examiné un ensemble de propositions consacrées au patrimoine culturel, aux musées et au rayonnement international de la culture du pays. Derrière cette présentation se dessine une politique beaucoup plus large qu’une série de restaurations isolées. Les autorités veulent articuler protection des monuments, outils numériques, fréquentation touristique, compétences professionnelles et coopération avec l’UNESCO.

Une partie de ces mesures reste au stade de la proposition ou de la programmation. D’autres correspondent déjà à des décisions, à des chantiers engagés ou à des résultats obtenus. C’est notamment le cas de la reconnaissance internationale accordée à l’architecture moderniste de Tachkent, désormais appelée à devenir un nouveau volet de l’offre culturelle du pays.

Patrimoine UNESCO : l’Ouzbékistan élargit son ambition internationale

Premier changement majeur : le périmètre même de ce que l’Ouzbékistan entend mettre en valeur. Lors de la 48e session du Comité du patrimoine mondial, une nomination nationale consacrée à l’architecture moderniste de Tachkent a été inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Elle rassemble 10 bâtiments ou ensembles emblématiques de la capitale. Cette inscription constitue la première inscription nationale du pays depuis 25 ans et fait de l’Ouzbékistan le premier État d’Asie centrale et de la CEI à obtenir une telle reconnaissance pour son patrimoine architectural moderniste du XXe siècle.

L’enjeu touristique est important. Jusqu’ici, l’image patrimoniale de l’Ouzbékistan à l’étranger reste largement associée aux grands centres de la Route de la soie, notamment Samarcande, Boukhara ou Khiva. L’inscription d’un patrimoine beaucoup plus récent élargit cette lecture. Tachkent ne serait plus seulement une porte d’entrée vers les villes historiques : son urbanisme et son architecture de la seconde moitié du XXe siècle peuvent également devenir des objets de visite, de recherche et de médiation culturelle. Pour accompagner cette reconnaissance, une programme d’État couvrant la période 2026-2030 doit être consacré à la sauvegarde et à la promotion de l’architecture moderniste de la capitale.

Le dossier UNESCO ne se limite pas à Tachkent. Les autorités ont également indiqué que le complexe héliotechnique « Soleil » avait été maintenu dans le périmètre d’un bien du patrimoine mondial. Parallèlement, une candidature des montagnes de Zaamin est en préparation. Le territoire concerné associe la réserve naturelle d’État de Zaamin et le parc naturel national du même nom, avec leurs forêts de genévriers et leurs habitats pour différentes espèces animales et aviaires rares, selon Gazeta.uz et la présidence. L’objectif est donc aussi d’étendre la politique patrimoniale aux paysages et au patrimoine naturel.

Enfin, Tachkent envisage de renforcer le secrétariat de sa Commission nationale pour l’UNESCO. Ses fonctions de coordination pourraient être élargies afin d’accroître la participation ouzbèke aux réseaux de villes créatives, de villes apprenantes, d’écoles associées, de chaires UNESCO et de géoparcs mondiaux. Là encore, le patrimoine est envisagé comme un levier de coopération internationale et non comme une politique cantonnée à la conservation des monuments.

Patrimoine culturel : l’Ouzbékistan prépare une vaste transformation de ses sites

© National PR-centre

Numérisation totale, IA et contrôle des flux touristiques

La transformation la plus structurante pourrait toutefois être numérique. Les autorités proposent de réunir les informations patrimoniales sur une plateforme nationale unique, de créer des jumeaux numériques des monuments et de développer un dispositif de données ouvertes consacré au patrimoine. À cet ensemble s’ajouterait un centre de surveillance capable d’exploiter des capteurs connectés, des données satellitaires, la vidéo-analyse et des outils d’intelligence artificielle. L’objectif affiché est particulièrement large : tous les objets du patrimoine culturel doivent être numérisés d’ici 2030.

Cette numérisation n’est pas seulement pensée comme un outil documentaire. Elle doit permettre de suivre l’état des monuments, de détecter des évolutions et de mieux organiser leur gestion. L’Ouzbékistan prévoit notamment l’introduction du Heritage Impact Assessment, une évaluation de l’impact des projets sur le patrimoine. Le dispositif doit servir à protéger les centres historiques de Boukhara, Samarcande, Khiva et Chakhrisabz, mais aussi le patrimoine moderniste de Tachkent, dans un contexte de développement immobilier et d’infrastructures soutenu.

Pour les visiteurs, les changements pourraient être très concrets. Le programme prévoit un dispositif de gestion des flux touristiques, une extension de la billetterie numérique et des instruments de prévision de la fréquentation. Les autorités envisagent également, lorsque la situation l’exige, de limiter le nombre de visiteurs admis sur certains sites. Cette approche rapproche l’Ouzbékistan des politiques de régulation déjà utilisées dans plusieurs destinations patrimoniales confrontées à une concentration croissante des touristes.

La question est particulièrement sensible pour les villes historiques dont l’attractivité touristique progresse parallèlement aux besoins d’aménagement urbain. Le futur dispositif cherche ainsi à concilier deux dynamiques parfois contradictoires : rendre les monuments plus accessibles et mieux les intégrer à l’économie touristique, tout en évitant qu’une fréquentation excessive ou des projets immobiliers mal évalués n’altèrent leur valeur patrimoniale. Dans ces annonces, protection et développement touristique sont donc traités comme deux volets d’une même politique.

Patrimoine en Ouzbékistan : restaurer, former et réorganiser les sites

La feuille de route repose également sur un effort financier déjà engagé. Ces dernières années, 466,4 milliards de soms (34,1 millions d’euros) ont été consacrés par le budget de l’État à la restauration de biens culturels. Dans ce cadre, 305 dossiers de projet et d’estimation ont été préparés, les travaux ont été achevés sur 55 sites et se poursuivent sur 152 autres.

Le travail d’inventaire progresse en parallèle. Des documents cadastraux ont été constitués pour 8.183 objets du patrimoine culturel, selon les chiffres officiels. La location à court terme de certains monuments a par ailleurs permis d’attirer 4.187 acteurs économiques et de verser 27,9 milliards de soms au fonds spécialisé, soit environ 2 millions d’euros. En 2025, 52 sites ont bénéficié de 152,9 milliards de soms (11,2 millions d’euros) d’investissements nationaux et étrangers.

Patrimoine culturel : l’Ouzbékistan prépare une vaste transformation de ses sites

© Pixabay

À ces financements doit répondre une montée en compétence. Le programme prévoit la création d’un système de formation spécialisé, l’ouverture à Boukhara d’une école supérieure consacrée à la restauration, le développement de branches territoriales de l’Institut d’archéologie et l’introduction de licences pour les restaurateurs. Un centre spécialisé dans la mosaïque est également proposé. Il aurait pour mission de préserver l’école de mosaïque de Tachkent, d’en transmettre les techniques et de combiner savoir-faire traditionnel, conception contemporaine, production et restauration.

À Samarcande, l’un des projets les plus emblématiques concerne le complexe Bibi-Khanoum. La conservation et la restauration doivent être menées avec l’Aga Khan Trust for Culture. Avant les interventions, le programme prévoit une documentation détaillée du monument, des études archéologiques et techniques, l’analyse des matériaux ainsi qu’une modélisation structurelle. La formation de spécialistes locaux fait également partie du projet. Les phases suivantes doivent porter notamment sur la conservation du dôme principal et des constructions voisines, l’aménagement des abords et la création d’une exposition muséale.

Khiva fait l’objet d’une autre approche, davantage liée à l’organisation de la visite. Sur le territoire d’Itchan Kala, les autorités étudient le projet « Ollokulikhon karvon saroyi ». L’objectif est de mieux ordonner les activités commerciales actuellement dispersées autour des monuments. L’implantation non structurée de certains points de vente nuit aujourd’hui à la cohérence visuelle du site et crée des difficultés pour les visiteurs. Le projet doit préserver l’esprit du commerce traditionnel tout en offrant des espaces aux artisans, aux foires et aux expositions, avec l’ambition d’en faire un nouveau point d’intérêt touristique.

Rapatriement des œuvres et stratégie culturelle jusqu’en 2035

Un autre chantier dépasse les frontières du pays. La création d’une commission auprès du président chargée du rapatriement des biens culturels a été décidée. Elle doit organiser la recherche, la protection juridique et le retour en Ouzbékistan de monuments historiques, objets archéologiques, manuscrits rares et œuvres d’art sortis du territoire à différentes périodes. Contrairement à plusieurs autres mesures encore présentées comme des propositions, la formation de cette commission est annoncée comme une décision.

Le patrimoine immatériel est lui aussi intégré à la nouvelle architecture institutionnelle. L’association républicaine Hunarmand, qui représente notamment les métiers artisanaux, doit travailler avec l’Agence du patrimoine culturel afin de renforcer la cohérence de l’action publique dans ce domaine. Cette dimension compte directement pour le tourisme culturel : artisanat, savoir-faire et pratiques traditionnelles constituent une part essentielle de l’expérience proposée dans les villes historiques du pays, au même titre que l’architecture monumentale.

L’ensemble de ces mesures doit finalement être regroupé dans une stratégie de développement du patrimoine culturel couvrant la période 2027-2035. Le document en préparation doit intégrer la numérisation, la conservation du patrimoine matériel et immatériel, le rapatriement des biens culturels, la protection du patrimoine naturel et le développement de la restauration. Shavkat Mirziyoyev a demandé que les propositions présentées soient encore retravaillées avant leur mise en œuvre pratique. Ces annonces constituent donc à la fois un bilan des actions déjà engagées et la matrice d’une politique appelée à s’étendre sur près d’une décennie.

Par Rodion Zolkin
Le 09/22/2026

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