Le Kazakhstan ne veut plus seulement proclamer des principes : il entend les convertir en règles administratives, programmes éducatifs, comportements quotidiens et indicateurs mesurables. Réuni le 11 septembre 2026, le Conseil idéologique a dessiné une politique intérieure où Constitution, éthique publique, « La Loi et l’Ordre » et « Taza Kazakhstan » doivent former un même ensemble. Une méthode de coordination des valeurs par l’État que l’on retrouve, sous des formes différentes, en Ouzbékistan et en Russie.
Conseil idéologique : la Constitution devient la matrice de la politique intérieure
Le 11 septembre 2026, le vice-président du Kazakhstan, Erlan Karin, a présidé un Conseil idéologique réunissant des responsables de l’Administration présidentielle et des organes centraux de l’Etat. Derrière un intitulé particulièrement politique, la réunion avait un objectif très concret : définir comment l’appareil public doit expliquer, coordonner et appliquer les nouvelles priorités de la politique intérieure.
Trois blocs ont structuré les travaux. Le premier concerne les valeurs constitutionnelles, le deuxième la formation d’une nouvelle éthique publique et le troisième l’application coordonnée des principaux documents stratégiques. Le Conseil idéologique apparaît ainsi moins comme un simple espace de discussion que comme un instrument destiné à harmoniser l’action de l’Etat.
Le point de départ est la Constitution. Erlan Karin a présenté les orientations qui y sont inscrites comme le « noyau conceptuel » du programme de modernisation engagé par le président Kassym-Jomart Tokaïev. Dans cette lecture, le texte constitutionnel n’est donc pas seulement un cadre juridique : il doit devenir une référence commune pour l’action administrative, la communication publique et les grands programmes nationaux.
Le champ couvert est particulièrement large. Le vice-président a cité la primauté de « La Loi et l’Ordre », l’unité nationale, l’entente interethnique et interreligieuse, le développement de la culture, de l’éducation, de la science et de l’innovation, mais aussi la protection de l’environnement, la valorisation du travail, l’optimisme social et un patriotisme responsable et constructif. Deux instruments doivent encadrer cette orientation : le décret présidentiel définissant les principes, valeurs et orientations de la politique intérieure et un plan d’action consacré à la promotion de la Constitution.
Cette volonté de normalisation administrative est assumée. « Il faut poursuivre la systématisation de la politique intérieure, fixer des exigences communes, des règlements et des procédures clairs », a déclaré Erlan Karin. Autrement dit, le pouvoir entend réduire l’écart entre les grands concepts politiques et leur application par les administrations. Les projets nationaux devront également être replacés dans une même narration de modernisation du pays.
Le troisième volet du Conseil prolonge cette logique. Il concerne les politiques consacrées aux enfants, à la jeunesse, aux affaires religieuses et à l’éducation militaro-patriotique. Le vice-président a également demandé d’avancer sur une stratégie encourageant la lecture et sur une nouvelle conception des relations interethniques et de la concorde sociale. L’enjeu est donc autant institutionnel qu’idéologique : créer un langage politique commun entre des administrations travaillant jusqu’ici sur des secteurs différents.
Éthique publique et « la Loi et l’Ordre » jusque dans les lieux publics
Le deuxième chantier est plus sensible, car il déplace la politique des valeurs vers les comportements sociaux. La « nouvelle éthique publique » évoquée pendant le Conseil doit toucher toutes les sphères de la vie, y compris la culture du comportement dans les lieux publics. L’objectif affiché ne porte donc plus seulement sur l’adhésion à des principes abstraits, mais sur leur traduction dans les pratiques quotidiennes.
Erlan Karin a aussi demandé une réponse globale aux tentatives d’imposer des valeurs et des normes présentées comme étrangères au cadre défendu par l’Etat, ainsi qu’à l’archaïsation de la vie sociale et à la mythologisation de l’histoire. Cette formulation fixe une frontière normative que l’Etat souhaite mieux défendre. Elle soulève cependant une question décisive pour l’application future de cette politique : la manière dont les administrations définiront concrètement ce qui relève d’une valeur constitutionnelle, d’une interprétation historique contestable ou d’une norme considérée comme incompatible avec le cadre national.
Dans cette architecture, « La Loi et l’Ordre » sert de passerelle entre les principes politiques et la discipline collective. Le gouvernement associe ce principe à l’éducation civique et à « Taza Kazakhstan », initiative qui fait de la propreté, du respect de l’environnement et de l’espace commun des dimensions de la responsabilité citoyenne. Le Conseil rapproche ainsi des thèmes qui pourraient sembler éloignés : respect du droit, comportement dans l’espace public, environnement, travail, patriotisme et cohésion sociale.
Cette cohérence recherchée explique pourquoi la communication occupe une place centrale. Les autorités ne veulent pas seulement multiplier les campagnes. Elles entendent donner aux différents ministères et administrations des références communes, des procédures comparables et des messages compatibles. C’est précisément sur ce terrain que l’expérience kazakhstanaise rejoint certaines politiques menées ailleurs dans l’espace postsoviétique, même si leurs institutions et leurs objectifs ne sont pas identiques.
Conseil idéologique : « Taza Kazakhstan » passe des valeurs aux indicateurs
« Taza Kazakhstan » fournit déjà un exemple de cette transformation d’une orientation politique en dispositif mesurable. Quatre nouveaux instruments ont été évoqués lors du Conseil idéologique : une plateforme numérique nationale, un classement des régions, un standard national de propreté et une carte en ligne du verdissement. Cette évolution est importante. Elle introduit de la comparaison territoriale et des critères de suivi dans un programme initialement visible surtout à travers les campagnes de nettoyage et de plantation.
Les volumes communiqués par les autorités sont considérables. En 2026, 500 actions de nettoyage des espaces extérieurs avaient déjà réuni environ 6,1 millions de participants, dont 741.000 bénévoles, annonce le ministère kazakhstanais de l’Ecologie. 117 000 hectares ont été nettoyés, de plus de 813.000 tonnes de déchets collectées et environ 1,2 million d’arbres plantés. Ces données mesurent d’abord l’ampleur de la mobilisation et non, à elles seules, une transformation durable des comportements.
D’autres indicateurs sont néanmoins plus directement liés à l’état des territoires. La surveillance satellitaire avait identifié 2.642 dépôts sauvages, dont 2.035 avaient été supprimés, soit 77%. L’administration indiquait parallèlement que le nombre de dépôts illégaux était plus de trois fois inférieur à celui de 2018, année où plus de 8.600 sites avaient été recensés. Ce type d’évolution offre une mesure plus concrète que le seul nombre de participants, même si d’autres facteurs peuvent également intervenir.
Le Premier ministre Olzhas Bektenov avait précisément inscrit le programme dans une logique de changement des habitudes. « Nous voulons que le respect de la nature et de la propreté devienne un besoin intérieur et une norme quotidienne », déclarait-il. Deux mois plus tard, le Conseil idéologique propose désormais de standardiser et de comparer les performances régionales. Le projet environnemental acquiert ainsi une deuxième fonction : servir de laboratoire à une politique publique fondée simultanément sur les valeurs, la mobilisation collective et les résultats observables.
