Le Kazakhstan vient d’ouvrir un établissement universitaire qui entend faire de l’intelligence artificielle non plus une spécialité parmi d’autres, mais l’architecture même de l’enseignement, de la recherche et de l’administration. Qazaq AI Research University, ou QAIRU, démarre avec un recrutement volontairement limité, des projets développés sur toute la durée du cursus et un accès direct aux capacités de calcul nationales.
Qazaq AI Research University, un établissement construit autour de l’IA
Le premier cycle universitaire de Qazaq AI Research University a officiellement démarré à Astana début septembre 2026. Le lancement a été présenté le 3 septembre 2026 à Astana Hub. L’établissement a été créé à la demande des autorités kazakhstanaises et se présente comme le premier modèle d’université « AI-enabled » de ce type en Asie centrale, c’est-à-dire un établissement où l’IA doit intervenir aussi bien dans les cursus que dans la recherche et le fonctionnement quotidien.
Le principe dépasse donc la création d’une nouvelle faculté d’informatique. QAIRU veut tester un modèle universitaire construit dès l’origine autour de l’intelligence artificielle, plutôt que transformer progressivement une institution existante. « Il existe dans le monde très peu d’universités où tous les processus, de l’enseignement à l’administration, sont construits autour de l’IA. Notre tâche n’était donc pas de reconfigurer une université existante, mais de mener une expérience à partir de zéro », a expliqué Dinara Chtcheglova, vice-ministre kazakhstanaise des Sciences et de l’Enseignement supérieur, citée par le média kazakhstanais Kursiv.
Le choix de commencer avec un effectif contenu fait partie du dispositif. QAIRU prévoit de conserver un recrutement annuel de 400 étudiants en bachelor et 100 en master, soit 500 étudiants. La direction assure que le nombre de candidatures a largement dépassé les capacités de la première promotion, mais ne prévoit pas pour autant de gonfler rapidement les effectifs. « Nous ne voulons pas aller vers la quantité, nous voulons aller vers la qualité », a déclaré son recteur, Sapar Toksanov, à Inbusiness.kz.
L’équipe enseignante reste elle aussi resserrée. L’université comptait au lancement 24 enseignants, soit environ un enseignant pour 12 étudiants, d’après Inbusiness.kz et DKNews.kz. Une partie est issue de Nazarbayev University ou d’établissements étrangers, tandis que certains membres de l’équipe passent par des stages à Carnegie Mellon University, selon les mêmes sources. La sélection des enseignants doit, en outre, prendre en compte non seulement leurs qualités pédagogiques mais aussi leur pratique réelle du développement informatique.
L’intérêt suscité par le projet est également visible dans un concours parallèle de détection des talents. Le programme QAIRU Inflection 2026 a reçu 675 candidatures, dont 149 ont été admises dans le processus de sélection, et dix finalistes ont obtenu une bourse de l’université. Ces données ne correspondent pas au nombre total de demandes d’admission à QAIRU, mais illustrent l’effort engagé pour identifier des profils capables de travailler sur des problèmes technologiques complexes.
QAIRU : trois ans, un projet et une sélection serrée
Le cursus de bachelor rompt avec le format classique de quatre années. Chez QAIRU, il est prévu sur trois ans. « Les universités classiques enseignent pendant quatre ans, nous pendant trois, mais le programme n’est pas réduit : il devient plus dense », a expliqué le premier vice-recteur, Serik Omirbayev, cité par DKNews.kz. La justification avancée est simple : dans un secteur où les outils et les méthodes évoluent à grande vitesse, la direction veut éviter que des compétences techniques soient déjà dépassées au moment de la remise du diplôme.
Surtout, le projet de fin d’études doit se construire dès le début des études. Durant la première année, l’étudiant définit un problème, identifie son public cible et produit un prototype minimal viable. La deuxième année doit transformer ce prototype en service d’intelligence artificielle fonctionnel. La troisième mène à un produit d’IA abouti qui devient la base du travail de fin d’études. Les étudiants peuvent également se regrouper en équipes de quatre à six personnes pour les projets les plus complexes.
Ce fonctionnement rapproche volontairement le cursus du monde des entreprises technologiques. L’intégration à l’écosystème d’Astana Hub doit permettre aux étudiants de confronter leurs projets aux besoins du marché, d’obtenir des retours d’acteurs du secteur et, à terme, de disposer non seulement d’un diplôme mais aussi d’un portefeuille de produits réalisés. La progression dans le cursus dépendra donc des résultats académiques, mais également de l’avancement concret du projet d’intelligence artificielle.
L’université prévoit aussi un suivi numérique des parcours. Chaque étudiant doit disposer d’un profil recensant les cours suivis et les expériences pratiques, tandis que des assistants d’IA sont appelés à accompagner étudiants, enseignants et chercheurs. La direction présente plus largement QAIRU comme un ensemble réunissant un bloc académique, un pôle de recherche, un volet entrepreneurial et une plateforme nationale consacrée à l’intelligence artificielle.
Qazaq AI Research University : 20 GPU pour ancrer la recherche au Kazakhstan
La puissance de calcul constitue l’un des éléments les plus concrets du projet. QAIRU a reçu un quota initial de 20 GPU sur le supercalculateur national Alem.Cloud. Ce quota doit augmenter en fonction des besoins. « Le développement de l’intelligence artificielle est impossible sans infrastructure de calcul », a fait savoir le responsable gouvernemental.
Les chiffres de classement nécessitent toutefois une précision. Les représentants des autorités ont rappelé qu’Alem.Cloud avait atteint la 86e place du TOP500 en novembre 2025. Mieux encore, après l’actualisation du classement en juin 2026, la machine figurait à la 104e place, avec une performance Rmax de 20,48 PFlop/s. Cette baisse de rang ne traduit pas nécessairement une diminution de puissance : elle reflète aussi l’arrivée de nouveaux systèmes plus performants dans le classement mondial.
L’infrastructure doit encore s’étendre. Gizzat Baitursynov a indiqué qu’un accord avait été conclu avec NVIDIA et Presight en vue de construire un centre de données d’une puissance annoncée de 250 MW. Pour QAIRU, l’enjeu est surtout de disposer d’une capacité de calcul suffisamment proche des étudiants et des équipes scientifiques pour entraîner des modèles, effectuer des expérimentations et transformer les projets pédagogiques en applications réellement testables.
Le financement des études donne une autre indication sur le positionnement du nouvel établissement. Les sources du 3 septembre évoquent un coût annuel à partir d’environ 2 millions de tenges pour le bachelor, soit approximativement 3.816 euros, et autour de 3 millions de tenges pour le master, soit environ 5.724 euros. Les aides publiques annoncées lors du lancement concernaient alors le bachelor, l’université espérant obtenir une commande publique pour le master lors de la campagne suivante.
QAIRU : le pari d’un écosystème international
QAIRU ne veut toutefois pas fonctionner en vase clos. Plusieurs partenariats asiatiques et européens ont été annoncés ou sont en discussion. Des chercheurs du Shanghai Innovation Institute sont attendus à Astana en octobre 2026, révèle Inbusiness.kz. Toujours d’après les informations de ce média, une coopération avec Tsinghua SGS doit ouvrir une trajectoire vers des études de master et de doctorat, tandis que des échanges d’un semestre ou d’une année sont discutés avec Shanghai Jiao Tong University et Korea University. Des projets existent également avec HY+ et University of Helsinki autour de la formation des enseignants.
La première réunion du conseil consultatif international de l’université était annoncée pour les 1er et 2 octobre 2026 à Astana. La vice-rectrice chargée des relations internationales, Madina Tynibayeva, a expliqué que les étudiants manifestaient déjà un fort intérêt pour les doubles diplômes, les semestres à l’étranger et la participation à des travaux de recherche internationaux. Pour la direction, ces partenariats doivent permettre à QAIRU d’accéder rapidement à des réseaux de recherche établis, tout en gardant les projets étudiants intégrés à l’écosystème kazakhstanais.
C’est précisément ce lien avec l’environnement d’Astana que les promoteurs de l’université mettent en avant. Le campus s’inscrit dans le périmètre de l’EXPO, à proximité d’Astana Hub et des infrastructures nationales consacrées à l’IA. L’objectif affiché est de créer un parcours continu entre études, recherche, stages, entrepreneuriat et financement de jeunes entreprises technologiques. Le conseiller du recteur Aidyn Sabitov a ainsi présenté à Inbusiness.kz l’EXPO comme un espace dans lequel université, Astana Hub et centre d’intelligence artificielle doivent fonctionner ensemble, afin que les diplômés puissent développer leurs projets au Kazakhstan plutôt que considérer leur départ à l’étranger comme la seule voie de progression.
Pour l’instant, QAIRU reste un laboratoire institutionnel à l’échelle d’une première promotion. Son modèle est pourtant très concret : un recrutement volontairement plafonné, une formation condensée autour d’un produit développé pendant tout le bachelor, des ressources de calcul dédiées et une connexion directe avec les acteurs technologiques installés à Astana. Astana Innovations résume cette ambition en présentant l’établissement comme une composante de l’écosystème national destiné à former des ingénieurs en IA, des chercheurs et des entrepreneurs capables de concevoir leurs propres solutions technologiques.
