Au Kazakhstan, des directs conçus pour attirer vues, abonnés et dons se terminent désormais devant la justice. Plus de vingt streamers ont été sanctionnés après des jurons, des insultes, des comportements agressifs ou des canulars dangereux, tandis que les autorités inscrivent cette offensive numérique dans une politique plus large : faire du citoyen respectueux de la loi, responsable et travailleur le modèle de la société kazakhstanaise.
Kazakhstan : l’espace numérique, lui aussi, est sujet au principe « Adal azamat »
Plus de vingt créateurs de contenus avaient ont été sanctionnés au Kazakhstan en août 2026, a annoncé le ministère de l’Intérieur. L’opération vise des comportements observés pendant des directs sur les réseaux sociaux : jurons, attitudes indécentes, agressivité, insultes adressées à d’autres internautes ou encore mises en scène dangereuses destinées à générer davantage de vues et de dons.
Cette campagne policière intervient dans un contexte politique particulier. Le Kazakhstan ne cherche plus seulement à affirmer le principe de « La Loi et l’Ordre » dans l’espace physique. Il l’associe désormais à « Adal azamat », que l’on peut traduire par l’idée de « Citoyen intègre » : un modèle civique placé au cœur de la politique intérieure, de l’éducation et, de plus en plus clairement, des usages du numérique.
Des jurons prononcés en direct qui valent des sanctions aux internautes
Les exemples rendus publics par le ministère de l’Intérieur illustrent la diversité des sanctions. À Chymkent, un homme de 48 ans a été placé en arrestation administrative pendant dix jours après avoir employé un langage obscène pendant un direct TikTok. À Taldykorgan, une femme de 44 ans a reçu une amende administrative, selon la même source, après avoir de nouveau troublé l’ordre public en utilisant des jurons pendant une diffusion en direct.

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Le cas survenu à Pavlodar est plus spectaculaire. Un streamer de 26 ans a été condamné à vingt jours d’arrestation, après s’être filmé au volant en tenant des propos obscènes et sans porter sa ceinture de sécurité. À Turkestan, une autre créatrice de contenus a reçu une amende pour des jurons accompagnés d’un comportement agressif pendant ses directs.
Au-delà des personnes concernées, les autorités insistent sur la logique économique de ces contenus. Les provocations permettraient de retenir l’attention, de multiplier les réactions et d’accroître les dons versés pendant les diffusions. Le problème, du point de vue du ministère, ne s’arrête donc pas aux insultes elles-mêmes : il touche à un modèle où le comportement transgressif devient une ressource pour capter l’audience.
La présence potentielle de mineurs parmi les internautes constitue un autre argument central. Le ministère affirme que ces contenus peuvent être vus quotidiennement par un large public, y compris par des enfants. « La loi s’impose de la même manière dans la vie réelle et sur Internet », a indiqué le ministère kazakhstanais de l’Intérieur dans son communiqué du 4 août 2026. Le message est explicite : un direct n’est pas présenté comme un espace séparé où les règles ordinaires de comportement cesseraient de s’appliquer.
Pourquoi les internautes sont au cœur du principe « Adal azamat »
« Adal azamat » ne constitue cependant pas une nouvelle infraction et les streamers ne sont pas juridiquement poursuivis pour avoir échoué à correspondre à cet idéal. Les sanctions reposent sur la législation applicable et sur les décisions des autorités ou des tribunaux. Le principe fournit plutôt le cadre politique et moral dans lequel le pouvoir kazakhstanais présente aujourd’hui le respect des règles, la responsabilité personnelle et la civilité.
La distinction est importante. Dans la version actuelle des principes de politique intérieure, issue du décret présidentiel du 5 novembre 2025 et mise à jour le 1er juillet 2026, « Adal azamat » désigne « un citoyen respectueux de la loi, instruit, patriote et responsable, qui obtient par un travail consciencieux un succès mérité et la reconnaissance de la société ». Le même document résume encore le concept en affirmant qu’« Adal azamat est un mode de pensée ».

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Ce modèle dépasse donc de loin la simple question des jurons. Il associe respect de la loi, instruction, patriotisme, responsabilité, travail honnête et réussite méritée. Dans sa formulation actuelle, il part aussi de la famille, présentée comme le premier espace où se construisent le respect mutuel, la responsabilité envers les autres et la continuité entre les générations.
Le projet s’articule en outre avec d’autres principes de la politique intérieure. « La Loi et l’Ordre » fournit le socle juridique et sécuritaire. « Adal azamat » définit le type de citoyen que les pouvoirs publics souhaitent promouvoir. Quant au programme national de propreté et de protection de l’environnement, il traduit cette responsabilité dans le comportement quotidien. La politique officielle lie ainsi le civisme individuel, l’ordre public, le travail et le soin porté à l’espace commun.
Des jurons aux valeurs civiques : les directs sur Internet sous le regard de l’État
Cette lecture explique pourquoi l’affaire des streamers dépasse la seule question de la grossièreté en ligne. Pour les autorités, ce qui est en cause est aussi la transformation des normes sociales par les plateformes : des comportements auparavant cantonnés à un cercle restreint peuvent être diffusés instantanément auprès de milliers d’internautes, reproduits, monétisés et présentés comme un spectacle.
La réponse kazakhstanaise consiste à rapprocher l’espace numérique de l’espace public traditionnel. Ce mouvement est visible dans le discours policier, mais également dans les orientations éducatives annoncées pour l’année scolaire 2026-2027. Les élèves des classes correspondant aux niveaux 5 à 7 doivent étudier les fondements de la Constitution, tandis que ceux des niveaux 8 à 11 suivent un enseignement consacré à « La Loi et l’Ordre ». Un enseignement de sécurité personnelle concerne parallèlement les niveaux 5 à 11.
Surtout, le gouvernement a été chargé d’élargir encore « Adal azamat » et d’intégrer la culture du comportement, le respect d’autrui et les capacités de communication dans les indicateurs utilisés pour apprécier le fonctionnement des établissements scolaires. Le projet ne se limite donc plus à des slogans affichés dans les écoles : il cherche à faire entrer des normes de comportement mesurables dans le fonctionnement institutionnel du système éducatif.
Ce cadre éclaire aussi l’importance accordée aux contenus numériques accessibles aux enfants. Dès lors que le respect, la responsabilité et la maîtrise du comportement deviennent des objectifs éducatifs nationaux, les directs fondés sur l’insulte ou l’humiliation apparaissent aux autorités comme un contre-modèle particulièrement visible. La sanction des streamers et l’éducation des élèves relèvent de mécanismes différents, mais elles se rejoignent dans le même récit public : le comportement en ligne doit être compatible avec les règles de la vie collective.
À l’école, les internautes de demain apprennent la responsabilité
Le déploiement est déjà massif. Plus de quatre millions d’élèves ont commencé l’année scolaire au Kazakhstan le 1er septembre 2026. Dans la seule région de Pavlodar, plus de 362 écoles ont accueilli 116.000 élèves, et les heures de classe de rentrée ont été organisées autour de plusieurs valeurs nationales, dont « Adal azamat » et le principe « Loi et ordre ».
À Astana, plus de 337.000 enfants sont scolarisés dans 206 établissements d’enseignement secondaire pour l’exercice 2026-2027. Les premières heures de classe ont porté sur la Constitution, la responsabilité personnelle, le respect de la loi, le respect d’autrui et la protection de l’environnement. Quelque 33.000 enfants entraient pour la première fois à l’école dans la capitale.
La logique vient d’un programme éducatif lancé auparavant dans l’ensemble du pays, y compris dans les établissements privés. « L’objectif principal est d’éduquer un citoyen honnête et travailleur », avait indiqué le ministère kazakhstanais de l’Éducation dans sa présentation du programme. Justice, patriotisme, goût de l’effort et prévention des comportements à risque en constituent plusieurs axes.
Cette politique s’étend enfin au-delà de la salle de classe. Le 2 septembre 2026, l’Office du Procureur général associait encore les principes de « Loi et ordre » et d’« Adal azamat » à une action éducative organisée pour des enfants autour de l’histoire du pays. Le même jour, à Taraz, plus de 98.000 élèves commençaient l’année scolaire, selon l’administration municipale, dont 8.789 enfants faisant leur première rentrée, dans un programme mettant en avant la Constitution, le citoyen responsable et la société civique.
Le numérique s’insère ainsi dans une politique de socialisation beaucoup plus large. Au Kazakhstan, l’enjeu n’est plus seulement d’apprendre aux futurs internautes à utiliser les réseaux ou à se protéger des risques techniques. Les autorités veulent également leur transmettre un code de conduite : répondre de ses actes, respecter autrui, obéir à la loi, travailler avec intégrité et ne pas confondre visibilité avec impunité. C’est précisément à cet endroit que les jurons des streamers deviennent, pour l’État, autre chose qu’un simple dérapage de langage.
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