Procès d’Aqaba : pourquoi ce sommet sur le terrorisme se tient à Astana ?
Procès d'Aqaba : pourquoi ce sommet sur le terrorisme se tient à Astana ?

Face à l’essor de l’intelligence artificielle, la lutte contre le terrorisme prend une nouvelle dimension. À Astana, le Kazakhstan et la Jordanie réunissent plusieurs dirigeants d’Asie centrale dans le cadre du Procès d’Aqaba, une initiative diplomatique encore peu connue en Europe. Objectif : anticiper l’utilisation des nouvelles technologies à des fins extrémistes et renforcer la coopération internationale. Mais au-delà des déclarations, quelles mesures concrètes émergent de ce sommet ?

Procès d’Aqaba : un sommet informel pensé pour la coopération

Le vendredi 6 novembre 2026, Astana accueille un sommet du Procès d’Aqaba consacré à la sécurité de l’intelligence artificielle. La rencontre rassemble notamment les dirigeants du Kazakhstan, de la Jordanie, de l’Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Turkménistan. Organisé conjointement par le président kazakhstanais Kassym-Jomart Tokaïev et le roi Abdallah II de Jordanie, cet événement place l’Asie centrale au centre d’une réflexion internationale sur les nouveaux risques technologiques.

Derrière son nom inhabituel, le Procès d’Aqaba désigne une plateforme de coopération dédiée à la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent. Son fonctionnement repose sur des échanges directs entre responsables politiques, services de sécurité et organisations internationales. À Astana, les discussions prennent une orientation résolument numérique : comprendre comment l’intelligence artificielle peut être détournée par des organisations extrémistes et déterminer les réponses que les États peuvent élaborer ensemble.

Le Procès d’Aqaba trouve son origine en Jordanie. Lancée en 2015 à l’initiative du roi Abdallah II, cette plateforme tire son nom de la ville portuaire d’Aqaba, située sur la mer Rouge, où s’est tenue sa première réunion. À l’origine, l’objectif était de faciliter la coordination entre les États confrontés aux organisations terroristes, en privilégiant le partage d’informations, les échanges d’expériences et la recherche de réponses communes aux menaces transnationales.

Contrairement à l’Organisation des Nations unies ou à d’autres structures multilatérales, le Procès d’Aqaba ne constitue pas une organisation internationale permanente. Il ne possède ni membres fixes, ni secrétariat institutionnel, ni mécanisme permettant d’imposer des décisions juridiquement contraignantes aux pays participants. Les réunions sont organisées autour de problématiques ou de régions précises, avec une composition adaptée aux enjeux examinés.

Cette souplesse représente sa principale particularité. Outre les chefs d’État et de gouvernement, les rencontres peuvent réunir des ministres, des responsables du renseignement, des représentants militaires et des organisations internationales. Les entreprises technologiques et les spécialistes du secteur privé peuvent également être associés aux discussions. L’ambition n’est pas de remplacer les institutions existantes, mais de favoriser des échanges opérationnels entre ceux qui élaborent les politiques de sécurité et ceux qui sont chargés de leur application.

Au fil des années, le dispositif a progressivement élargi son périmètre. Des réunions ont notamment abordé les menaces terroristes en Afrique de l’Est, en Amérique latine, en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Une session consacrée à l’Amérique latine a ainsi été organisée en décembre 2022 avec le Brésil, tandis qu’une rencontre s’est déroulée à Cordoue, en Espagne, en juin 2023, autour des enjeux sécuritaires ouest-africains. Le processus a ainsi dépassé son ancrage initial au Moyen-Orient.

Son programme a également évolué avec les transformations technologiques. En février 2026, une rencontre organisée à l’Académie militaire royale de Sandhurst, au Royaume-Uni, s’est intéressée aux drones et à la gestion de l’espace aérien. Quelques mois plus tard, en juin 2026, une réunion au siège des Nations unies à New York a examiné les risques de radicalisation et de recrutement extrémiste dans les jeux vidéo en ligne. Le sommet d’Astana s’inscrit dans cet élargissement progressif de la lutte antiterroriste aux nouveaux espaces numériques.

Pourquoi ce sommet du Procès d’Aqaba se tient-il à Astana ?

Le choix d’Astana ne relève pas du hasard. Il s’inscrit d’abord dans le rapprochement diplomatique entre le Kazakhstan et la Jordanie, qui ont intensifié leurs échanges politiques et sécuritaires. Le déplacement du président Tokaïev à Amman en février 2025 avait notamment permis de consolider cette coopération. L’organisation du sommet constitue désormais une nouvelle étape de ce dialogue bilatéral.

La capitale kazakhstanaise accueille la première rencontre de dirigeants d’Asie centrale organisée dans le cadre du Procès d’Aqaba. À la veille du sommet, le 5 novembre 2026, Kassym-Jomart Tokaïev a reçu le roi Abdallah II pour des entretiens officiels. Les deux responsables ont évoqué leurs relations bilatérales, mais aussi la nécessité de renforcer la coopération face aux menaces internationales. « C’est un grand honneur pour nous de coorganiser la première rencontre de ce type en Asie centrale », a déclaré Kassym-Jomart Tokaïev. Le président du Kazakhstan a également insisté sur l’importance de placer la sécurité de l’intelligence artificielle au cœur de la réunion.

Cette démarche permet au Kazakhstan d’accueillir une discussion internationale sur une question qui dépasse les cadres traditionnels de la diplomatie régionale. « Je suis convaincu que le sommet permettra de présenter la vision de l’Asie centrale et donnera un nouvel élan à nos efforts conjoints en faveur de la paix et de la sécurité », a affirmé le président kazakhstanais.

Le choix d’Astana traduit également l’élargissement géographique de l’initiative jordanienne. Longtemps centrée sur différentes régions exposées aux menaces terroristes, celle-ci accueille désormais une discussion de haut niveau associant les États d’Asie centrale autour des vulnérabilités numériques. La Cour royale jordanienne a confirmé que le roi Abdallah II et le président Tokaïev assurent conjointement la présidence de cette nouvelle session.

La composition de la réunion reflète cet ancrage régional. Cinq dirigeants participent au sommet au niveau de chef d’État ou de souverain : Kassym-Jomart Tokaïev, Abdallah II, Emomali Rahmon, Serdar Berdymoukhamedov et Chavkat Mirzioïev, selon Kazinform et la présidence kazakhstanaise. L’Azerbaïdjan est représenté par la présidente de son Assemblée nationale, Sahiba Gafarova, tandis que le Kirghizstan a dépêché son ministre des Affaires étrangères, Jeenbek Kouloubaïev. Cette diversité de représentation illustre le caractère flexible du Procès d’Aqaba : la participation n’est pas conditionnée au rang protocolaire des délégations, mais à leur contribution aux discussions.

Sommet d’Astana : l’intelligence artificielle au cœur des menaces

À Astana, la question centrale n’est pas seulement de savoir comment développer l’intelligence artificielle. Il s’agit surtout de comprendre les risques liés à son détournement. Les progrès des outils numériques peuvent faciliter la diffusion de propagande extrémiste, la manipulation de l’information et certaines activités de recrutement. Les technologies capables de produire automatiquement des images, des vidéos ou des messages peuvent notamment compliquer la distinction entre contenus authentiques et documents fabriqués.
Le sommet examine ces risques dans le cadre plus large de la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent. Les échanges portent notamment sur les cybermenaces, la désinformation et les méthodes d’ingénierie sociale, qui consistent à manipuler des personnes pour obtenir des informations, influencer leurs comportements ou contourner des dispositifs de protection. Le défi concerne autant les outils technologiques que les méthodes employées pour les exploiter.

Les fausses vidéos et les enregistrements audio artificiels constituent un exemple de ces nouveaux risques. Ils peuvent servir à usurper une identité, à fabriquer un discours ou à renforcer la crédibilité d’un message trompeur. Il y a aussi les possibilités de manipulation de l’information et d’utilisation de ces technologies pour attirer des individus vers des activités extrémistes. Dans ce contexte, la détection des contenus dangereux et l’identification de leurs auteurs deviennent des enjeux majeurs pour les services spécialisés.

La dimension transfrontalière renforce la complexité du problème. Un contenu peut être produit dans un pays, diffusé depuis une infrastructure située ailleurs et atteindre des utilisateurs répartis sur plusieurs territoires. Les réponses exclusivement nationales montrent alors leurs limites. D’où l’intérêt, pour les participants, de travailler sur le partage d’expériences, la circulation des alertes et la coordination entre les autorités responsables de la sécurité.

Le facteur humain occupe également une place importante dans les discussions. Les participants ont accordé une attention particulière à la prévention de la radicalisation, notamment parmi les jeunes. Cette approche ne repose pas uniquement sur la surveillance des contenus numériques. Elle associe aussi l’éducation, le développement des compétences et la capacité des sociétés à reconnaître les discours de manipulation.

Le ministère turkmène des Affaires étrangères présente, de son côté, la cybersécurité, la protection de l’espace numérique et l’encadrement de l’intelligence artificielle comme des domaines désormais importants dans les travaux du Procès d’Aqaba. Le sommet d’Astana marque ainsi une évolution de la réflexion sécuritaire : il ne s’agit plus seulement de répondre aux activités terroristes déjà identifiées, mais aussi d’anticiper les usages malveillants des technologies émergentes.

À Astana, quelles annonces concrètes sont sorties du sommet ?

Sur le terrain des propositions, l’intervention du président ouzbek constitue l’un des éléments les plus détaillés rendus publics. Shavkat Mirziyoyev a annoncé la disponibilité de son pays pour accueillir un bureau régional du Bureau des Nations unies contre le terrorisme. Cette structure pourrait apporter une assistance pratique aux États d’Asie centrale pour développer leurs moyens de prévention et de détection des menaces terroristes utilisant les technologies numériques.

Le projet envisagé couvre plusieurs domaines. Il comprend la création ou le renforcement de canaux d’alerte sur les contenus terroristes, l’amélioration des capacités de détection des financements du terrorisme et la formation des spécialistes. L’intelligence artificielle pourrait notamment être mobilisée pour renforcer certains outils d’analyse et faciliter le traitement d’informations complexes, rapporte Anadolu. Il s’agit toutefois d’une proposition ouzbèke et non de l’annonce d’un bureau déjà opérationnel.

Le chef de l’État ouzbek a également proposé une initiative de développement numérique centrée sur l’être humain. Cette orientation vise à promouvoir une utilisation des technologies tournée vers l’éducation, la diffusion des connaissances et la confiance entre les sociétés. Dans le même temps, Tachkent a exprimé son soutien au dialogue mondial des Nations unies consacré à la gouvernance de l’intelligence artificielle, selon sa présidence.

Une autre proposition concerne le Centre de la civilisation islamique de Tachkent. Shavkat Mirzioïev souhaite y développer un programme international consacré à l’éducation et à la prévention de l’extrémisme dans l’environnement numérique. Le projet prévoit notamment la création de ressources multilingues, la formation de responsables religieux aux enjeux de l’information et l’accompagnement de jeunes chercheurs travaillant sur la diffusion des valeurs humanistes de l’islam.

Ces annonces donnent une première dimension concrète aux discussions d’Astana. Elles montrent aussi la place que l’Ouzbékistan entend occuper dans les initiatives régionales de prévention de la radicalisation. Néanmoins, les documents consultés ne confirment pas que les autres délégations aient officiellement approuvé ces projets, ni que le bureau régional proposé ait reçu un accord de création de la part des Nations unies.

À ce stade, aucune déclaration finale commune détaillant des engagements collectifs, un calendrier d’application ou des financements spécifiques n’a pu être vérifiée dans les comptes rendus officiels examinés. Il convient donc de distinguer les orientations débattues, les initiatives nationales annoncées et les éventuelles décisions qui nécessiteraient une confirmation supplémentaire.

La coopération entre le Kazakhstan et la Jordanie demeure, en revanche, explicitement réaffirmée. Lors des discussions bilatérales précédant le sommet, le roi Abdallah II a souligné la volonté de son pays de poursuivre la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme. Il a aussi salué le rôle du Kazakhstan dans l’organisation de la rencontre et confirmé l’intérêt d’Amman pour un approfondissement des échanges en matière de sécurité régionale.

La suite opérationnelle des propositions dépendra des échanges entre les pays concernés, les institutions internationales et les organismes spécialisés. Pour le bureau régional évoqué par Tachkent, les modalités institutionnelles, les missions exactes et les moyens à mobiliser restent à préciser. Les publications officielles disponibles au 6 novembre 2026 ne permettent pas davantage d’établir l’existence d’un nouveau dispositif collectif de surveillance de l’intelligence artificielle adopté à Astana.

Par Païsiy Ukhanov
Le 11/06/2026

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