L’Ouzbékistan prépare une transformation de sa politique de lutte contre la délinquance. Désormais, les autorités veulent identifier les risques avant qu’ils ne débouchent sur des infractions. Intelligence artificielle, cartographie des quartiers sensibles, coordination des administrations et accompagnement social constituent les principaux leviers de cette réforme. Le dispositif doit permettre d’agir directement sur les facteurs qui favorisent la criminalité, plutôt que de se limiter à en constater les conséquences.
Délinquance en Ouzbékistan : passer d’une logique répressive à une approche préventive
Le président ouzbek Shavkat Mirziyoyev a fixé cette nouvelle orientation le 4 novembre 2026, lors d’une présentation consacrée à la modernisation du système de prévention des infractions, selon le service de presse présidentiel. L’objectif est de revoir en profondeur les méthodes utilisées pour lutter contre la délinquance, en accordant davantage d’importance à l’identification précoce des menaces et à la résolution des difficultés locales.
Cette transformation doit s’appuyer sur une nouvelle législation, des outils numériques communs aux administrations et une intervention renforcée dans les mahallas, les communautés de quartier qui jouent un rôle central dans l’organisation sociale ouzbèke. Le projet ne concerne pas uniquement les forces de l’ordre. Il doit également mobiliser les services sociaux, les établissements d’enseignement et plusieurs institutions publiques jusqu’ici moins directement associées à la prévention.
La réforme commence par une refonte du cadre juridique. La législation actuelle sur la prévention des infractions a été adoptée en 2014. Malgré plus de vingt modifications depuis son entrée en vigueur, plusieurs de ses dispositions sont désormais jugées inadaptées à l’évolution des comportements criminels et à l’apparition de nouvelles menaces.
Le changement attendu porte avant tout sur la méthode. Au lieu de concentrer l’essentiel de l’action publique sur les infractions déjà commises, le nouveau système devra permettre d’intervenir lorsqu’apparaissent des facteurs susceptibles de favoriser leur réalisation. Les administrations auront ainsi pour mission de repérer les situations problématiques, d’en examiner les causes et de mettre en œuvre des mesures adaptées au contexte local.
Pour y parvenir, les autorités entendent dépasser une lecture exclusivement statistique de la criminalité. Aujourd’hui, l’évaluation de la sécurité repose principalement sur les infractions enregistrées. Or, cette approche ne permet pas de mesurer pleinement les effets de certaines difficultés socio-économiques ni de prendre en considération les faits qui ne sont jamais signalés aux services compétents. Le projet prévoit donc la création d’un indice de stabilité de la situation criminelle. Cet instrument doit associer les statistiques officielles, la délinquance non déclarée et le sentiment de sécurité de la population. Autrement dit, un territoire ne sera plus évalué uniquement à partir du nombre d’infractions recensées, mais également au regard de la manière dont ses habitants perçoivent leur environnement.
Cette évolution doit permettre aux autorités de mieux différencier les situations locales. Deux quartiers présentant des statistiques similaires pourront nécessiter des réponses distinctes si les risques identifiés ou les difficultés sociales rencontrées par les habitants ne sont pas les mêmes.
La nouvelle rédaction de la loi devra préciser les compétences des institutions concernées et renforcer les mécanismes de coordination. L’efficacité de la prévention ne sera plus appréciée seulement à partir des données relatives à la criminalité, mais aussi en fonction des problèmes effectivement traités et des résultats obtenus par les organismes responsables.
Dans les mahallas, une cartographie continue des risques
Les mahallas constitueront l’un des principaux échelons territoriaux de la nouvelle politique de sécurité. Ces communautés de quartier doivent permettre de rapprocher les mesures de prévention des réalités quotidiennes des habitants. La réforme prévoit une évaluation permanente de la situation criminelle, aussi bien à l’échelle régionale qu’au niveau des quartiers.
Pour organiser ce suivi, l’Ouzbékistan envisage de mettre en place une plateforme nationale regroupant les données détenues par différentes administrations. Les systèmes d’information publics, aujourd’hui insuffisamment interconnectés, devront alimenter un dispositif commun destiné à faciliter l’analyse et la circulation des informations utiles à la prévention.
L’intelligence artificielle occupera une place importante dans cette architecture. Elle doit servir à analyser les données disponibles, à anticiper les évolutions possibles de la criminalité et à établir des cartes représentant les risques selon les territoires. Les autorités pourront ensuite déterminer les interventions prioritaires en fonction de la situation observée dans chaque mahalla. Il ne s’agit donc pas seulement de produire des statistiques supplémentaires. Le système doit contribuer à orienter les décisions opérationnelles, à identifier les territoires nécessitant une attention particulière et à vérifier si les mesures engagées améliorent effectivement la sécurité. Les modalités techniques des algorithmes et les critères précis de calcul du nouvel indice n’ont toutefois pas encore été détaillés dans les communications publiques consultées.
Cette stratégie s’appuiera sur des infrastructures déjà déployées. Le pays dispose de 263.000 caméras de vidéosurveillance dotées de fonctions de reconnaissance. Le dispositif comprend également 70.000 interphones modernes et 22.000 boutons d’alerte. Ces équipements illustrent l’ampleur des moyens techniques déjà consacrés à la sécurité de proximité.
Le volet social constitue un autre élément majeur. Les autorités affirment avoir apporté des réponses individualisées aux difficultés de 2,1 millions de personnes dans le cadre des actions de prévention sociale. Cette démarche vise à traiter les problèmes identifiés auprès des habitants en complément de l’action des services de sécurité.
Les résultats territoriaux mis en avant par les autorités sont également significatifs. Sur 809 mahallas initialement classées parmi celles présentant la situation criminelle la plus difficile, 701 auraient amélioré leur situation et quitté cette catégorie. Environ 4.400 mahallas relèveraient désormais de la catégorie verte.
Délinquance dans les quartiers : une responsabilité élargie aux administrations
L’autre transformation majeure concerne l’organisation institutionnelle. La prévention mobilise actuellement 14 organismes publics, avec des chevauchements de compétences et les difficultés de coordination entre certaines structures. La réforme prévoit d’étendre ce périmètre à 21 acteurs, tout en définissant plus rigoureusement leurs responsabilités.
Plusieurs institutions pourraient rejoindre le dispositif. D’après les précisions du premier vice-procureur général Bakhriddin Valiev, les nouveaux acteurs envisagés comprennent le ministère des Situations d’urgence, celui des Technologies numériques, l’Agence de protection sociale, le Comité de la famille et des femmes, l’Association des mahallas et la Banque centrale. Les structures chargées de la conformité et du contrôle anticorruption sont également mentionnées.
L’objectif est de faire de la prévention un domaine d’action partagé. Les services spécialisés dans les questions sociales, numériques ou financières pourraient ainsi participer à l’identification de situations relevant de leurs compétences. Toutefois, Shavkat Mirziyoyev a demandé que la nécessité de cet élargissement soit précisément justifiée avant son adoption définitive. « Leurs droits et leurs obligations seront inscrits dans la loi », a expliqué Bakhriddin Valiev, premier vice-procureur général. Cette clarification juridique doit remplacer les modalités de fonctionnement actuellement dispersées entre plusieurs décisions administratives. Le parquet général sera chargé de préparer un mécanisme de contrôle du travail des organismes concernés. Une commission placée sous la direction du procureur général devrait également être constituée, accompagnée d’une feuille de route précisant les étapes du déploiement, les échéances et les territoires concernés.
L’harmonisation des outils numériques fera partie de ce travail. Les systèmes utilisés par les ministères devront répondre à des normes communes avant d’être intégrés à la plateforme nationale. Cette standardisation doit permettre de mieux coordonner les interventions et d’éviter la fragmentation actuelle des informations.
Au niveau des mahallas, les inspecteurs de prévention conserveront un rôle central. Le projet identifie sept acteurs de la prévention sociale appelés à travailler sous leur direction. Les responsables et personnels compétents des établissements d’enseignement pourraient également participer aux actions prévues.
L’activité des administrations sera soumise à une évaluation fondée sur des indicateurs de résultats. Les autorités devront notamment suivre le traitement des problèmes identifiés et contrôler l’application des mesures décidées. La coordination entre institutions deviendra ainsi l’un des critères essentiels du fonctionnement du nouveau dispositif.
Ouzbékistan : prévention sociale et protection des habitants des quartiers
Au-delà des outils numériques, la réforme doit modifier les interventions menées auprès des populations. Le projet de loi prévoit des dispositifs spécifiques contre la criminalité liée aux stupéfiants, les infractions informatiques, les activités criminelles organisées, l’économie souterraine et la corruption.
Des modalités de prévention adaptées à certaines catégories de personnes sont également envisagées. Oulougbek Chermatov, président d’une commission de la Chambre législative, a notamment évoqué les personnes susceptibles de développer des comportements liés à la consommation d’alcool, les infractions liées aux drogues et les activités des groupes criminels organisés.
Le suivi préventif devrait par ailleurs concerner davantage de personnes. Charof Ourolov, responsable du service de prévention des infractions au ministère de l’Intérieur, a indiqué que le projet envisageait l’inscription au suivi préventif de personnes ayant purgé une peine pour une infraction intentionnelle, ainsi que d’auteurs d’infractions administratives relevant de neuf catégories. Les modalités précises de ce suivi devront être définies dans le nouveau cadre juridique.
Parallèlement, la prévention sociale doit être renforcée. Les autorités souhaitent développer les interventions dans les établissements d’enseignement, améliorer l’accompagnement des personnes susceptibles de devenir victimes d’infractions et mieux articuler les réponses sociales avec le travail des services de sécurité.
La protection des victimes et des témoins occupe également une place importante. Le projet prévoit des mesures de sécurité et de protection sociale lorsque leur vie, leur santé ou leurs biens sont menacés. Les citoyens apportant leur concours à la lutte contre la criminalité pourraient aussi bénéficier de mécanismes d’encouragement.
Autre nouveauté envisagée : l’établissement d’un fondement juridique pour des injonctions préventives obligatoires. Ces mesures seraient destinées à faire supprimer des causes ou des circonstances favorisant la commission d’infractions. Elles ajouteraient ainsi un instrument d’intervention au dispositif de prévention, au-delà du simple constat des risques.
Le déploiement de cette nouvelle architecture reste néanmoins lié à plusieurs travaux réglementaires et organisationnels. À l’issue de la présentation du 4 novembre, Shavkat Mirziyoyev a demandé de retravailler le projet de loi, de préciser les pouvoirs des administrations et de développer les mécanismes numériques d’analyse et de contrôle.
Un décret prévoyant l’introduction d’une nouvelle méthode d’évaluation de la situation criminelle a été signé. En revanche, les communications consultées ne précisent pas encore le calendrier complet de déploiement de la plateforme nationale, les méthodes de calcul de l’indice ni les dispositions définitives encadrant les nouvelles mesures de suivi préventif.
Illustration www.magnific.com.
