Chahida Salomova, blogueuse et militante ouzbèke internée après avoir dénoncé les agissements présumés de proches du président Shavkat Mirziyoyev, a retrouvé la liberté. Après presque quatre années passées dans des établissements psychiatriques, cette figure critique du pouvoir a pu quitter l’hôpital. Mais sa libération reste assortie d’une surveillance médicale, tandis que les défenseurs des droits humains s’interrogent sur son véritable statut juridique.
Chahida Salomova, une blogueuse critique des autorités ouzbèkes
La blogueuse ouzbèke Chahida Salomova, âgée de 64 ans, a été libérée le 19 octobre 2026 après près de trois ans et dix mois de privation de liberté. L’information, révélée par Azattyq Asia, le service Asie centrale de Radio Liberty, a été confirmée par Nadejda Ataïeva, présidente de l’Association pour les droits humains en Asie centrale, une organisation établie en France. La juriste originaire de Tachkent était internée depuis décembre 2022, à la suite de publications mettant notamment en cause la famille du président ouzbek Shavkat Mirziyoyev. Cette libération est intervenue pendant la visite du secrétaire d’État américain Marco Rubio. Les organisations de défense des droits humains établissent un rapprochement entre cette visite et la décision concernant Chahida Salomova. Toutefois, aucun élément public ne permet d’affirmer que les autorités ouzbèkes ont agi à la demande de Washington.
Avant son arrestation, Chahida Salomova s’était forgé une réputation de militante particulièrement active sur les réseaux sociaux. Juriste de formation, elle utilisait ses publications pour dénoncer des pratiques qu’elle jugeait abusives au sein des administrations ouzbèkes. Ses interventions visaient aussi bien les tribunaux et les services du parquet que les responsables locaux ou les représentants du ministère de la Justice.
Ses préoccupations ne se limitaient pas aux institutions politiques. Chahida Salomova s’intéressait également aux difficultés rencontrées par les habitants de Tachkent confrontés à des projets immobiliers et à des démolitions de logements. Elle conseillait certaines familles menacées d’expulsion, relayait leurs plaintes et cherchait à attirer l’attention du public sur leurs démarches. La blogueuse animait notamment une chaîne Telegram, aujourd’hui supprimée, ainsi qu’une chaîne YouTube et une page Facebook. Elle s’exprimait sous le pseudonyme de Reine Chakhinia. Son ton direct et ses accusations de corruption ou de népotisme lui avaient valu une place particulière parmi les voix critiques du gouvernement ouzbek.
L’affaire prend une dimension plus sensible en novembre 2022. Dans une vidéo d’environ cinq minutes publiée ce mois-là, Salomova s’intéresse à des opérations foncières attribuées à Otabek Oumarov, époux de Shakhnoza Mirziyoyeva, la fille cadette du président. Elle affirme alors que le gendre du chef de l’État aurait acquis une vingtaine de parcelles autour de sa résidence, dans le district de Mirzo-Oulougbek, un secteur recherché de Tachkent. Ces acquisitions présumées auraient permis de réunir les terrains nécessaires à la construction d’une imposante propriété privée. « Pourquoi avez-vous besoin d’un tel palais en plein centre-ville, monsieur Oumarov ? D’où vient tout cet argent ? », demandait Chahida Salomova dans son intervention.
Les interrogations soulevées par la militante ont ensuite trouvé un prolongement dans une enquête journalistique publiée en 2024 par Radio Ozodlik, le service ouzbek de Radio Liberty. Cette enquête décrivait un ensemble immobilier de 1,5 hectare, dont la valeur était estimée à près de 17,9 millions d’euros. Des sources citées dans l’enquête faisaient également état de démolitions d’habitations et de pressions présumées sur des propriétaires.
Ces accusations doivent néanmoins être distinguées de faits judiciairement établis. Aucun jugement public démontrant l’ensemble des irrégularités alléguées n’a été présenté dans les sources consultées. Otabek Oumarov n’avait pas répondu publiquement aux accusations évoquées dans cette affaire.
De l’arrestation à l’internement : le parcours d’une militante
Le 18 décembre 2022, Chahida Salomova disparaît de son domicile de Tachkent. Sa famille apprend ensuite qu’elle a été interpellée. La chronologie rapportée par Azattyq Asia montre que cette arrestation est survenue quelques semaines après ses accusations visant le gendre du président. Les autorités ouzbèkes avancent toutefois une autre justification officielle. D’après les informations de la police de Tachkent rapportées par Azattyq Asia le 14 mai 2026, une plainte avait été déposée contre Salomova pour des propos considérés comme diffamatoires et injurieux à l’égard d’un autre blogueur. Les poursuites reposaient sur les dispositions du Code pénal relatives à la diffamation et à l’injure.
La procédure ne concernait donc pas formellement les accusations immobilières contre Otabek Oumarov. C’est précisément l’un des points de divergence entre la version des autorités et l’analyse des défenseurs des droits humains, qui considèrent que le traitement infligé à la juriste doit être replacé dans le contexte de ses critiques politiques.
Les conditions de l’interpellation ont également suscité des interrogations. Plusieurs services de sécurité ont participé à l’opération. Le média affirme que la famille a rencontré des obstacles pour obtenir des informations sur la détention et que l’avocat choisi par les proches n’a pas pu accéder normalement à sa cliente.
Le dossier bascule ensuite dans le domaine psychiatrique. En février 2023, un tribunal du district de Mirabad, à Tachkent, ordonne le placement de Salomova sous traitement obligatoire, selon Azattyq Asia. Cette décision ouvre une période d’internement dont la durée n’est pas fixée à l’avance.
La situation s’aggrave en janvier 2024. La blogueuse est transférée à l’hôpital psychiatrique républicain à surveillance intensive de Tachkent, un établissement placé sous le contrôle du ministère de l’Intérieur. AsiaTerra rapporte, dans son article du 25 octobre 2026, que ce transfert faisait suite au refus de Salomova de prendre certains médicaments prescrits.
La procédure devient alors un sujet de mobilisation internationale. Dans un rapport publié le 22 juillet 2026, International Partnership for Human Rights et l’Association pour les droits humains en Asie centrale dénoncent des prolongations répétées de l’internement sans garanties suffisantes d’évaluation médicale indépendante et de contrôle judiciaire effectif.
Les défenseurs de la juriste soulèvent aussi la question de sa santé physique. Sa fille, Kamola Kamalova, avait alerté sur les risques liés au diabète et à l’asthme dont souffrait sa mère. Elle s’inquiétait notamment de l’accès aux médicaments et de la possibilité de maintenir une alimentation adaptée pendant la détention.
En avril 2026, trois organisations, International Partnership for Human Rights, l’Association pour les droits humains en Asie centrale et le Comité Helsinki norvégien, réclament conjointement sa libération. Leur mobilisation vise également à obtenir une prise en charge médicale indépendante et un meilleur respect des droits de la défense.
Chahida Salomova, une blogueuse libérée mais toujours surveillée
La sortie de l’établissement psychiatrique fermé, le 19 octobre 2026, constitue un changement majeur dans la situation de Chahida Salomova. Toutefois, elle ne signifie pas nécessairement l’abandon de toutes les mesures imposées par les autorités. Nadejda Ataïeva a précisé que la blogueuse demeurait « sous traitement ambulatoire et sous surveillance ». Elle n’est donc plus maintenue dans le même régime d’hospitalisation, mais reste soumise à un encadrement médical.
Une semaine plus tard, Radio Ozodlik a publié de nouvelles informations sur les incertitudes entourant cette libération. Dans son article du 26 octobre, le média rapporte que les défenseurs de Chahida Salomova ne disposent toujours pas de la dernière décision judiciaire qui permettrait de déterminer si le traitement obligatoire a été définitivement annulé ou simplement modifié. « Le seul fait de quitter un établissement fermé ne signifie pas qu’elle a été réhabilitée ni que tous ses droits ont été rétablis », a souligné Nadejda Ataïeva auprès de Radio Ozodlik.
Pour la défenseure des droits humains, l’enjeu dépasse désormais la sortie de l’hôpital. Il s’agit d’obtenir une clarification de la situation juridique de Salomova, de permettre à ses avocats de consulter les documents de la procédure et de vérifier les fondements des décisions qui ont prolongé son internement. La question d’une éventuelle réparation demeure également ouverte. Les organisations mobilisées autour de son dossier estiment que les autorités devraient examiner la légalité de sa privation de liberté, en particulier les justifications médicales et judiciaires utilisées pour maintenir la militante dans des institutions fermées.
Par ailleurs, les informations disponibles après sa libération restent limitées. Nadejda Ataïeva a expliqué à Radio Ozodlik qu’un représentant de son association avait pu rencontrer Salomova quelques jours avant sa sortie. La juriste savait alors qu’elle pourrait prochainement quitter l’établissement et semblait dans de bonnes dispositions. Cette observation ne permet cependant pas de tirer de conclusions médicales sur son état actuel. Dans son enquête du 26 octobre, Radio Ozodlik indique également ne pas avoir réussi à contacter directement Salomova ou ses proches. Aucun bilan de santé indépendant récent ni témoignage public détaillé de la principale intéressée n’a ainsi pu être confirmé.
Des critiques sous pression dans la société ouzbèke
Le cas de Chahida Salomova s’inscrit dans une problématique plus large : l’utilisation alléguée des institutions psychiatriques contre des personnes exprimant publiquement leur opposition au pouvoir. Les organisations internationales de défense des droits humains considèrent que certaines affaires ouzbèkes présentent des caractéristiques de psychiatrie punitive, une pratique historiquement associée à la répression des dissidents à l’époque soviétique.
Le parcours de Valijon Kalonov constitue un autre exemple largement documenté. Ce blogueur, connu pour ses critiques du président Mirziyoyev et de la politique étrangère de Tachkent, a été placé sous traitement psychiatrique obligatoire après des poursuites liées à ses prises de position. Un groupe de travail des Nations unies a estimé en février 2025 que sa privation de liberté était arbitraire et a réclamé sa libération, ainsi que des réparations. D’autres dossiers concernent le Karakalpakstan, région autonome de l’ouest de l’Ouzbékistan marquée par la répression des manifestations de 2022.
Des questions se posent sur la nécessité médicale du placement et sur les garanties entourant la procédure. Plus globalement, plus de 100 cas de journalistes, blogueurs et militants ont été confrontés à des arrestations, emprisonnements ou autres pressions pendant la présidence de Shavkat Mirziyoyev. Ces situations recouvrent des circonstances et des qualifications juridiques différentes, mais illustrent l’ampleur des préoccupations liées à la liberté d’expression.
Plus récemment, le 5 octobre 2026, le blogueur Sirojiddin Adilov, dont la chaîne YouTube comptait plus de 915.000 abonnés, a été condamné à quatre ans de prison pour extorsion et fraude. Ces chiffres sont rapportés par Human Rights Watch le 8 octobre. Les autorités judiciaires ont précisé que la procédure ne visait pas directement ses publications, tandis que l’organisation internationale a soulevé de sérieuses interrogations sur les garanties de son procès. Pendant ce temps, une militante de Tachkent, Tatiana Dovlatova, aurait été empêchée de quitter son domicile le 26 octobre, à l’occasion d’un déplacement du président dans la capitale. Ces éléments, qui n’ont pas fait l’objet d’une confirmation indépendante, témoignent néanmoins des préoccupations exprimées publiquement par les défenseurs des droits civiques.
Parallèlement, les institutions ouzbèkes poursuivent leur coopération internationale sur la justice et les garanties fondamentales. Le 28 octobre 2026, une formation a été organisée par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, en partenariat avec la Cour suprême ouzbèke, sur la transparence judiciaire et le travail des journalistes et blogueurs. Les participants ont notamment abordé la présomption d’innocence, la vérification des informations et les risques juridiques liés à la couverture des procès.
Le 29 octobre 2026, l’OSCE a également présenté une initiative de formation des forces de l’ordre ouzbèkes consacrée à l’intelligence artificielle et à la protection des droits fondamentaux. L’organisation insiste sur la nécessité de maintenir un contrôle humain effectif et des mécanismes de responsabilité dans l’action des institutions chargées de faire respecter la loi.
