Le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan viennent de franchir une étape majeure dans leur coopération numérique. Un câble Internet sous-marin relie désormais les deux rives de la mer Caspienne, ouvrant un nouvel itinéraire de transmission des données entre l’Asie et l’Europe. Derrière cette prouesse technologique se dessine une ambition plus vaste : transformer l’Asie centrale et le Caucase en un carrefour stratégique des communications mondiales, tout en réduisant leur dépendance aux réseaux traditionnels.
Le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan inaugurent un câble Internet sous la mer Caspienne
Le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan ont officiellement inauguré, le 15 octobre 2026 à Bakou, une liaison transcaspienne en fibre optique. Les présidents Kassym-Jomart Tokaïev et Ilham Aliyev ont participé à distance à la cérémonie de lancement, organisée en marge du sommet de la Conférence pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie (CICA), selon les présidences des deux pays. Le nouveau câble traverse le fond de la mer Caspienne entre Aktaou, ville portuaire du Kazakhstan, et Soumgaït, sur le littoral azerbaïdjanais.
Cette infrastructure constitue un nouvel élément de la Route numérique de la soie, un projet destiné à améliorer les connexions entre la Chine, l’Asie centrale, le Caucase et l’Europe. Pour Astana comme pour Bakou, l’enjeu dépasse largement la création d’une liaison Internet supplémentaire. Il s’agit de développer un axe international capable d’accueillir davantage de trafic, de renforcer la résilience des télécommunications et d’attirer de nouvelles activités numériques.
Kazakhstan et Azerbaïdjan : un câble stratégique dans la mer Caspienne
La nouvelle liaison s’étend sur environ 380 km. Le câble a été installé directement sur le fond de la Caspienne afin de connecter les réseaux terrestres des deux pays. Une première pour leurs infrastructures de télécommunications.
Sur le plan technique, les caractéristiques annoncées sont considérables. L’infrastructure contient 64 fibres optiques et dispose d’une capacité théorique supérieure à 400 térabits par seconde. Une capacité qui doit permettre aux opérateurs de transporter simultanément d’importants volumes de données, sans se limiter aux besoins immédiats des marchés nationaux.
Il convient toutefois de distinguer cette puissance théorique du trafic effectivement acheminé. Une capacité nominale de plusieurs centaines de térabits par seconde ne signifie pas que la ligne fonctionne déjà à pleine charge. Sa véritable utilisation dépendra des contrats avec les opérateurs internationaux, de l’interconnexion avec les réseaux existants et de la demande commerciale.
Le projet a été développé par l’opérateur national Kazakhtelecom et son partenaire azerbaïdjanais AzerTelecom. Les deux entreprises ont constitué une structure commune, CaspiLink, chargée de la réalisation de la ligne et de son exploitation ultérieure. Cette organisation permet aux deux pays de gérer conjointement une infrastructure stratégique située au croisement de leurs ambitions économiques.
L’inauguration marque l’aboutissement d’un projet engagé depuis plusieurs années. Les premières propositions remontent à 2008. Une cérémonie de lancement avait ensuite été organisée en novembre 2019, avec l’objectif initial d’achever l’installation dès 2021. Mais les échéances ont été reportées à plusieurs reprises, sur fond de difficultés techniques et de réorganisation du projet.
La coopération s’est accélérée en 2023, avec la définition de nouvelles modalités de partenariat et la signature d’un accord entre les actionnaires. Le 4 mars 2025, un contrat de construction a été confirmé par les partenaires. La pose du câble proprement dite a finalement commencé en juillet 2026.
La partie sous-marine a été achevée le 5 août 2026. Les installations côtières nécessaires ont également été préparées. Néanmoins, malgré l’inauguration officielle d’octobre, certaines opérations techniques restent programmées. Les réglages et la mise en exploitation complète sont attendus avant la fin de l’année 2026. L’annonce présidentielle ne doit donc pas être confondue avec la confirmation d’une exploitation commerciale déjà pleinement opérationnelle.
Sous la mer Caspienne, un chantier technologique hors norme
La réalisation de cette liaison a nécessité une importante mobilisation technique. Contrairement à un câble terrestre, une installation sous-marine doit tenir compte de la topographie du fond marin, des contraintes de navigation, des installations industrielles et des risques liés aux interventions humaines.
Les ingénieurs ont d’abord procédé à des études détaillées du relief sous-marin afin d’identifier un parcours suffisamment sûr. Le tracé devait notamment éviter les zones de mouillage des navires et les secteurs utilisés pour les exercices militaires. Des autorisations environnementales étaient également nécessaires.
La fabrication du câble représentait une autre difficulté. L’équipement a été produit en Chine, avec des technologies spécialisées adaptées aux transmissions optiques sous-marines. Le système a été fabriqué par l’entreprise chinoise HMN Technologies, anciennement Huawei Marine. Des amplificateurs optiques de type ROPA, destinés à maintenir la qualité de la transmission sur de longues distances, ont également été utilisés.
Acheminer ce matériel jusqu’à la Caspienne constituait un véritable défi logistique. L’ensemble représente environ 600 tonnes de câble. Le transport a nécessité plusieurs convois depuis le sud de la Chine, avant le chargement sur un navire spécialement équipé pour dérouler le câble sous l’eau. Au total, près de 200 spécialistes appartenant à une vingtaine d’entreprises de différents pays ont participé à ce chantier pendant environ un an et demi. Les équipes ont réuni des ingénieurs, des marins, des techniciens de télécommunications et des spécialistes des travaux sous-marins. Bagdat Moussine, le PDG de Kazakhstelecom, a particulièrement insisté sur cette dimension humaine : « Derrière chaque kilomètre de ce câble se trouve votre immense travail ».
Au-delà de sa capacité, l’un des principaux intérêts techniques du nouveau réseau concerne la réduction potentielle du temps de transmission des données. Plus un trajet optique est direct, moins les informations doivent transiter par des infrastructures intermédiaires susceptibles d’allonger leur parcours. Sur l’axe Aktaou-Istanbul, la latence annoncée est de 34 millisecondes. Cette valeur représente le délai de transmission attendu sur cet itinéraire, et non une garantie de performances identiques pour tous les utilisateurs.
Le gain pourrait également être sensible pour les communications avec l’Europe occidentale. À titre de comparaison, le délai observé entre Almaty et Francfort est estimé à environ 70 millisecondes. Les spécialistes cités par la chaîne envisagent une réduction presque de moitié grâce au nouvel itinéraire. Cette amélioration reste toutefois prévisionnelle et devra être vérifiée lorsque les flux commerciaux utiliseront effectivement le réseau.
Pour les plateformes informatiques, les banques ou les entreprises recourant à des applications distantes, une diminution de la latence peut faciliter les échanges en temps réel. Le bénéfice sera particulièrement important pour les activités qui nécessitent une connexion rapide et régulière entre des infrastructures situées dans différents pays.
Le Kazakhstan diversifie ses connexions grâce à l’Azerbaïdjan
L’importance stratégique du câble repose d’abord sur la transformation de la géographie des télécommunications régionales. Jusqu’à présent, une grande partie des connexions internationales du Kazakhstan empruntait des infrastructures terrestres passant notamment par la Russie et la Chine.
Cette configuration permet d’accéder aux grands réseaux internationaux, mais elle concentre aussi une partie des risques. Une perturbation technique, une saturation ou une restriction affectant certains itinéraires peut fragiliser les communications lorsqu’il existe peu de possibilités alternatives.
En traversant directement la Caspienne, le nouveau câble offre au Kazakhstan une autre voie vers l’ouest. Les données provenant de Chine et d’Asie centrale pourront transiter par les réseaux kazakhs, rejoindre l’Azerbaïdjan, puis poursuivre leur chemin vers la Géorgie, la Turquie ou les infrastructures traversant la mer Noire. Le projet prévoit également des possibilités d’interconnexion avec des systèmes sous-marins situés en Méditerranée.
Cette diversification présente un intérêt géopolitique évident. Elle donne au Kazakhstan une possibilité supplémentaire de contourner les réseaux russes pour certains échanges avec l’Europe. Elle ne signifie cependant ni leur abandon immédiat ni une rupture numérique avec Moscou. Les opérateurs continueront à sélectionner leurs itinéraires en fonction du prix, de la rapidité, de la disponibilité et de la fiabilité des connexions.
Pour Astana, disposer d’une alternative est déjà un avantage. Un réseau international plus diversifié offre davantage de souplesse pour répartir le trafic et maintenir les communications lorsqu’un trajet connaît des difficultés. Cette capacité de redondance constitue un élément essentiel de la sécurité des infrastructures numériques.
Le président kazakhstanais a présenté le lancement comme « une forme numérique du Corridor médian », selon la présidence du Kazakhstan, le 15 octobre. Cette formule souligne la convergence entre les ambitions de transit physique et le développement de nouvelles routes immatérielles reliant l’Asie à l’Europe.
L’Azerbaïdjan entend également tirer parti de cette position. Déjà situé au cœur de plusieurs axes énergétiques et logistiques, le pays pourrait désormais renforcer son rôle de plateforme de télécommunications pour le Caucase du Sud. Il deviendrait un point de passage supplémentaire pour les données échangées entre les marchés asiatiques et européens. « Nous avons aujourd’hui donné le coup d’envoi à un projet mondial », a affirmé Ilham Aliyev lors de la cérémonie. Le président azerbaïdjanais a précisé que la nouvelle infrastructure pourrait bénéficier aux pays d’Asie centrale, du Caucase du Sud et à un ensemble géographique plus large.
L’objectif dépasse les frontières des deux partenaires. Pour la Géorgie, le développement de ces flux pourrait conforter son rôle de passage terrestre vers la mer Noire. La Turquie, pour sa part, pourrait consolider sa fonction d’interconnexion entre les réseaux caucasiens et européens. Ces bénéfices dépendront néanmoins du déploiement des autres infrastructures et des accords passés entre opérateurs.
