Au cœur d’une Eurasie traversée par les rivalités entre grandes puissances, le Kazakhstan tente de faire de sa géographie, de ses ressources et de sa diplomatie multivectorielle des instruments d’influence. À Paris, un colloque de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) a passé au crible cette stratégie de « puissance moyenne », entre ambitions diplomatiques, corridors de transport et transition énergétique.
La paysage des relations internationales en pleine recomposition
Le 23 septembre 2026, de 18 h 30 à 20 h, l’Institut de relations internationales et stratégiques a consacré un colloque à une question désormais centrale dans l’analyse de l’Asie centrale : quelle place le Kazakhstan peut-il occuper dans un monde de plus en plus multipolaire ? L’événement, intitulé « Le Kazakhstan, puissance moyenne eurasiatique à l’heure de la multipolarité », s’est tenu dans les locaux parisiens de l’IRIS.
La question dépasse largement la seule diplomatie kazakhstanaise. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’intensification de la compétition entre Washington et Pékin et la recherche de nouveaux axes commerciaux entre l’Europe et l’Asie, l’Asie centrale gagne en visibilité. Le Kazakhstan se trouve au milieu de ces recompositions. Son défi consiste à entretenir simultanément des relations avec la Russie, la Chine, l’Union européenne, les États-Unis, la Turquie ou encore les États du Golfe, tout en préservant une marge de manœuvre propre.
Des experts de haut niveau pour décrypter la nouvelle place du Kazakhstan
Pour examiner cette équation, l’IRIS avait réuni plusieurs spécialistes de l’espace eurasiatique. Catherine Poujol, professeure en histoire de l’Asie centrale à l’Institut national des langues et civilisations orientales, faisait partie des intervenants. À ses côtés, Adrien Fauve, maître de conférences à l’Université Paris-Saclay, et Sami Ramdani, chercheur à l’IRIS et co-responsable du programme Énergie et matières premières. La discussion était modérée par Lukas Aubin, directeur de recherche à l’IRIS et responsable de l’Observatoire géopolitique de l’espace post-soviétique. L’ambassadrice du Kazakhstan en France, Gulsara Arystankulova, a prononcé l’allocution de clôture.
Le rendez-vous, organisé dans l’année du 35e anniversaire de l’indépendance du Kazakhstan, a attiré environ 200 personnes. Experts, analystes, représentants des milieux économiques, étudiants et doctorants composaient le public. Cette fréquentation illustre l’intérêt accru porté en France à une région longtemps restée à la périphérie des grands débats géopolitiques européens.
Catherine Poujol s’est intéressée à la continuité et au pragmatisme de la politique étrangère menée par Astana, ainsi qu’à l’utilisation de différents leviers d’influence. Selon le compte rendu officiel kazakhstanais, elle a notamment évoqué le rôle du pays comme espace de dialogue international, ainsi que son engagement historique en faveur du désarmement nucléaire et de la non-prolifération. Elle a insisté sur la capacité du Kazakhstan à transformer une contrainte majeure, l’absence d’accès direct à la mer, en argument stratégique en se positionnant comme plateforme de transit entre plusieurs ensembles économiques.
Cette approche rejoint le questionnement placé par l’IRIS au centre de son colloque : la multipolarité offre-t-elle davantage d’autonomie aux puissances intermédiaires ou ne produit-elle qu’une nouvelle répartition des dépendances ? Le Kazakhstan constitue un laboratoire particulièrement intéressant de cette tension. Avec la Russie et la Chine pour voisins immédiats, une relation économique approfondie avec l’Europe et des partenariats de plus en plus diversifiés, sa diplomatie est contrainte d’évoluer sur plusieurs tableaux en même temps.

© Institut de relations internationales et stratégiques
Le Kazakhstan, puissance moyenne entre plusieurs centres de pouvoir
Adrien Fauve a précisément consacré son intervention à cette intensification des relations extérieures du Kazakhstan. Le chercheur a passé en revue les principaux développements de la politique étrangère du pays depuis son indépendance, en accordant une place aux relations franco-kazakhstanaises, aux formats dits « Asie centrale + » et au rôle d’Astana dans plusieurs cadres de dialogue international. Le ministère kazakhstanais des Affaires étrangères présente cette multiplication des initiatives comme l’une des caractéristiques de la diplomatie du pays.
Adrien Fauve emploie à cet égard la notion d’« activisme diplomatique ». « Dans un monde en mutation, cet activisme est une manière de prendre position », explique-t-il. Il y associe la participation du Kazakhstan à de multiples formats de négociation et de coopération, aux niveaux régional comme mondial.
La notion de puissance moyenne ne signifie donc pas, dans ce cadre, que le Kazakhstan chercherait à rivaliser directement avec les grandes puissances militaires ou économiques. Elle renvoie plutôt à sa capacité à utiliser sa situation géographique, ses ressources, ses partenariats et les institutions multilatérales pour accroître son autonomie diplomatique. Une analyse publiée au printemps 2026 par Nargis Kassenova pour le Belfer Center de Harvard décrivait déjà le Kazakhstan comme un État cherchant à convertir sa position de carrefour eurasiatique, ses ressources énergétiques et minérales ainsi que son engagement multilatéral en influence internationale.
Paris est d’ailleurs un lieu significatif pour mener cette discussion. Les relations diplomatiques entre la France et le Kazakhstan ont été établies en janvier 1992 et les deux pays disposent d’un partenariat stratégique depuis 2008. Plus de 200 entreprises françaises opèrent aujourd’hui au Kazakhstan. Les échanges bilatéraux ont atteint 4,9 milliards d’euros en 2024, soit une hausse de 2,3% sur un an. La France se situait alors au neuvième rang des partenaires commerciaux du Kazakhstan et au deuxième rang parmi les pays européens, derrière l’Italie.
Ce volet économique donne une dimension concrète aux débats sur la multipolarité. Le Kazakhstan ne raisonne pas uniquement en termes d’alliances politiques. Il cherche aussi à multiplier les débouchés, les investisseurs et les routes commerciales. De son côté, la France regarde le pays à la fois comme un partenaire énergétique, un marché d’implantation pour ses entreprises et un acteur important des nouvelles liaisons entre l’Europe et l’Asie.
Kazakhstan : l’énergie et les corridors au cœur du débat
L’intervention de Sami Ramdani a justement déplacé la discussion vers l’énergie et les infrastructures. Le chercheur de l’IRIS a abordé la transition énergétique du Kazakhstan, le développement de l’énergie nucléaire, la diversification des partenariats et celle des routes d’exportation. Il a également évoqué l’importance du pays pour la sécurité énergétique européenne et pour le développement du Corridor médian, cet ensemble de liaisons reliant la Chine à l’Europe via l’Asie centrale, la mer Caspienne et le Caucase.
S’agissant de l’énergie, le Kazakhstan viserait une part de 15% d’électricité produite à partir de sources renouvelables en 2030, contre 6,4% en 2025, a fait savoir Sami Ramdani. Ces chiffres illustrent l’une des contradictions que le pays doit gérer : continuer à valoriser son poids dans les hydrocarbures et les matières premières tout en préparant une diversification de son système énergétique.
La question des corridors est tout aussi stratégique. Pays enclavé, le Kazakhstan dépend par définition de ses voisins pour une grande partie de ses échanges avec les marchés mondiaux. Cette contrainte explique l’importance accordée aux itinéraires alternatifs. Plus Astana dispose de possibilités de transit vers la Chine, la Russie, la Caspienne, le Caucase ou l’Europe, plus sa marge de négociation augmente. C’est précisément ce lien entre géographie et diplomatie que Catherine Poujol a mis en avant, en décrivant la transformation du pays en plateforme de transit et en hub numérique.
L’énergie constitue parallèlement un point d’ancrage ancien de la relation avec la France. Le Kazakhstan était le troisième fournisseur de pétrole brut de la France en 2023. Dans le même temps, Paris et Astana développent des projets dans les transports et les énergies renouvelables. Cette combinaison explique pourquoi les débats sur la « puissance moyenne » kazakhstanaise intéressent aussi directement les acteurs européens : derrière la théorie géopolitique se trouvent des approvisionnements, des investissements et des infrastructures.
Le replay de l’IRIS prolonge le débat sur le Kazakhstan, puissance moyenne
Pour ceux qui n’ont pas assisté au rendez-vous parisien, l’intégralité du colloque est proposée en replay par l’IRIS. L’accès n’est toutefois pas ouvert librement : la page de l’événement précise qu’il faut être adhérent de l’Institut pour visionner la rediffusion. L’adhésion simple individuelle est proposée à 80 euros par an. Elle donne notamment accès aux replays des conférences-débats, mais aussi à des sessions de questions-réponses en ligne avec ses chercheurs, à un accès prioritaire aux conférences en présentiel et à plusieurs autres avantages. L’adhésion court du 1er janvier au 31 décembre ; une souscription effectuée à partir du 1er septembre est prise en compte pour l’année suivante tout en ouvrant immédiatement les avantages correspondants.
Le replay permet ainsi de retrouver dans leur intégralité les regards croisés de Catherine Poujol, Adrien Fauve et Sami Ramdani, puis l’intervention de Gulsara Arystankulova. Au-delà du cas kazakhstanais, leurs échanges éclairent une question plus large : la capacité des États intermédiaires à préserver leurs intérêts lorsque les rapports de force mondiaux se fragmentent et que les grandes puissances cherchent à consolider leurs propres sphères d’influence.
Dans le cas du Kazakhstan, cette recherche d’équilibre se joue simultanément sur plusieurs terrains : diplomatie, énergie, transports, commerce et multilatéralisme. Le colloque parisien aura surtout montré que la notion de puissance moyenne n’est pas seulement une formule diplomatique. Elle sert désormais de grille de lecture pour comprendre la manière dont Astana tente de transformer une position géographique longtemps perçue comme contraignante en ressource stratégique.
