Au Kazakhstan, la lutte contre la drogue passe désormais aussi par les canalisations. Des experts recherchent dans les eaux usées des traces de stupéfiants et de substances psychoactives, une méthode déjà testée dans des écoles, des universités et des lieux de divertissement, mais aussi utilisée en Europe pour prendre le pouls de la consommation à l’échelle de villes entières.
Des équipements d’analyse à haute performance capables d’isoler des traces infimes de drogue
Au Kazakhstan, des prélèvements d’eaux usées sont effectués par les forces de l’ordre avant d’être confiés aux services d’expertise chimico-toxicologique, qui recherchent des stupéfiants, certains médicaments et les produits issus de leur métabolisation, révèle la chaîne de télévision kazakhstanaise KTK. L’approche n’est toutefois pas née hier. Elle s’inscrit dans un dispositif développé progressivement depuis 2024, année à partir de laquelle les analyses d’eaux usées sont devenues régulières. Le Kazakhstan tente ainsi d’ajouter une source d’information chimique aux enquêtes de police et au suivi de la consommation, dans un contexte où les autorités combinent répression, surveillance technologique et prévention.
La première difficulté tient à la matière elle-même. Une fois rejetés dans les canalisations, les stupéfiants ou leurs métabolites sont extrêmement dilués. « La préparation des échantillons représente à elle seule un volume de travail considérable pour extraire une substance narcotique ou psychoactive », a expliqué à KTK Nazgul Imambaeva, directrice adjointe du Centre d’expertises judiciaires du ministère de la Justice. Les laboratoires s’appuient donc sur des équipements d’analyse à haute performance capables d’isoler des traces infimes.

© Magnific.com
Cette capacité technique avait déjà donné des résultats lors des premiers essais rendus publics. À Astana, de la méphédrone ou d’autres drogues avaient été retrouvées dans cinq prélèvements sur six. Les analyses mentionnaient également l’alpha-PVP, la méthadone, le tramadol, la kétamine, des cannabinoïdes ainsi que différents médicaments psychotropes.
Le dispositif a ensuite pris de l’ampleur. Les experts avaient travaillé sur des échantillons provenant de 18 sources différentes, notamment dans des infrastructures éducatives et de loisirs. « L’analyse a établi la présence de stupéfiants, de substances psychotropes et de leurs métabolites », avait-il alors déclaré à KTK. Des composés associés aux drogues de synthèse et des médicaments psychoactifs figuraient également parmi les substances détectées.
Les capacités d’analyse étaient réparties entre huit implantations territoriales. Elles couvraient Pavlodar, la région de Mangystau, Astana, Almaty, Chymkent, ainsi que les régions de Karaganda, Aktobe et Jambyl, selon le même média. Sur la période 2024-2025, les eaux usées de six écoles, universités, collèges ou établissements de loisirs, dont des clubs nocturnes, avaient été examinées sur instruction du Parquet général.
Des traces dans les eaux usées pour cibler des lieux, pas des individus
L’intérêt policier du procédé tient à sa capacité à resserrer la zone de recherche. En avril 2026, la députée d’Astana Altynshash Tabuldina défendait ainsi des prélèvements effectués au niveau d’un bâtiment ou d’un établissement. « On peut prélever dans les canalisations et voir dans quel immeuble, quelle université ou quel établissement ces faits apparaissent ».
Cette possibilité doit néanmoins être distinguée d’une identification individuelle. Une analyse collective d’eaux usées peut révéler la présence de molécules dans les effluents d’un site ou d’une zone ; à elle seule, elle ne dit pas quelle personne a consommé la substance. Au Kazakhstan, son utilisation peut en revanche orienter des vérifications supplémentaires. Un précédent concret a été rendu public le 24 janvier 2025 : un laboratoire clandestin à Astana avait été découvert grâce au réseau d’assainissement.

© Magnific.com
Les autorités présentent aujourd’hui les analyses comme une pièce supplémentaire dans un faisceau d’indices. Le vice-ministre de l’Intérieur Sanjar Adilov a indiqué que l’eau, les sols ou d’autres matériaux étaient examinés à partir d’informations opérationnelles. « Nous travaillons à partir de signalements. Plus de 30 laboratoires de drogue ont été détectés », a-t-il déclaré à KTK. Ce chiffre de plus de 30 laboratoires ne doit cependant pas être attribué à la seule analyse des eaux usées : le ministère de l’Intérieur n’a pas précisé combien avaient été découverts directement grâce à cette technique.
Cette innovation arrive en outre au milieu d’une offensive antidrogue beaucoup plus large. En trois mois, plus de 2.000 infractions liées aux stupéfiants ont été constatées dans le cadre de l’opération Qarasora-2026, annonçait le 9 septembre 2026 le ministère kazakhstanais de l’Intérieur. Quatre groupes criminels organisés ont été démantelés. Les autorités disent également avoir empêché 21 tonnes de stupéfiants d’entrer dans le circuit illégal. La police a recensé 256 faits de culture de plantes narcotiques et démantelé 25 phytolaboratoires dans des zones résidentielles.
En Europe, la drogue se mesure dans les eaux usées à grande échelle
Le Kazakhstan n’est donc pas un cas isolé. En Europe, l’analyse des eaux usées est devenue un outil épidémiologique permettant de comparer des villes et de suivre rapidement l’évolution des marchés de la drogue. La différence d’usage est importante : le dispositif européen sert principalement à produire des indicateurs anonymisés à l’échelle de populations, plutôt qu’à rechercher un consommateur précis ou à constituer directement la preuve d’une infraction.
En Europe, la dernière campagne de l’Agence de l’Union européenne sur les drogues portait sur 115 villes. Par rapport aux données de 2024, les traces de métabolites de cocaïne avaient progressé de 22%. Celles de kétamine avaient augmenté de 41% ; dans le même temps, les marqueurs de MDMA reculaient. La campagne précédente était déjà considérable. Des prélèvements réalisés entre mars et mai 2024 avaient couvert 128 villes réparties dans 26 pays. La population desservie par les réseaux étudiés représentait environ 68,8 millions de personnes. Les laboratoires recherchaient notamment la cocaïne, l’amphétamine, la méthamphétamine, la MDMA, la kétamine et le cannabis.
Ces résultats montrent surtout l’intérêt d’une mesure répétée dans le temps. Elle permet de repérer une hausse ou un recul sans attendre des enquêtes déclaratives ou des statistiques judiciaires, qui renseignent sur d’autres dimensions du phénomène. L’égout devient alors une sorte de capteur collectif : il ne donne pas un nom, mais une tendance, une géographie et parfois un changement brutal dans les substances consommées.
Des traces contrastées de Lisbonne à Tallinn
Les exemples nationaux montrent que les évolutions peuvent diverger fortement d’une ville à l’autre. Dans les pays baltes, les données portant sur 2024 indiquaient ainsi une baisse de 44% des traces de MDMA à Riga par rapport à l’année précédente. À Vilnius, la diminution atteignait 63%. À Klaipeda, à l’inverse, le marqueur progressait de 80%. Une moyenne nationale aurait donc masqué des dynamiques locales opposées.
L’Estonie a poussé la logique encore plus loin. Une campagne commandée par le ministère estonien de la Justice et des Technologies numériques a couvert 18 villes. Du cannabis, de l’amphétamine et de la cocaïne ont été retrouvés dans toutes les villes étudiées. Les trois substances avaient simultanément progressé à Tallinn, Tartu, Maardu, Pärnu, Viljandi et Võru par rapport à l’analyse précédente, tandis que Valga était la seule ville où les trois indicateurs avaient diminué. De l’alpha-PVP a en outre été détectée dans huit villes.

© Magnific.com
Au Portugal, la photographie est différente. À Lisbonne, l’indicateur de cocaïne est passé de 625,1 à 522,6 milligrammes pour 1.000 habitants et par jour entre les campagnes comparées. À Porto, il a reculé de 415,6 à 254,4 milligrammes pour 1.000 habitants et par jour. Les marqueurs du cannabis ont également diminué à Lisbonne, Porto et Almada.
C’est précisément ce que le Kazakhstan commence à chercher dans ses propres canalisations, mais avec une dimension judiciaire plus prononcée : non seulement savoir quelles molécules circulent, mais déterminer où approfondir une enquête. Le contraste avec l’Europe rappelle cependant la limite fondamentale de la méthode. Les eaux usées fournissent une empreinte chimique collective ; pour transformer ces traces en preuve contre un laboratoire clandestin ou en action ciblée dans un établissement, les enquêteurs kazakhstanais doivent encore les relier à d’autres éléments matériels, techniques et opérationnels.
Illustration www.magnific.com, www.magnific.com et www.magnific.com.
