L’Afghanistan est plus que jamais au cœur de la stratégie économique régionale de l’Ouzbékistan. Entre forums d’affaires, accords commerciaux, projets industriels et ambitions logistiques, la visite d’une importante délégation ouzbèke à Kaboul et Mazar-e-Charif marque une nouvelle étape dans le rapprochement économique entre les deux voisins.
Ouzbékistan – Afghanistan : une coopération économique qui change d’échelle
Le rapprochement entre Tachkent et Kaboul franchit un nouveau cap. En l’espace de plusieurs jours, une succession de rencontres gouvernementales, de réunions sectorielles et de forums d’affaires a permis de multiplier les annonces dans les domaines du commerce, des transports, de l’industrie et de l’agriculture. Au-delà des contrats signés, cette séquence diplomatique illustre la volonté de l’Ouzbékistan de faire de l’Afghanistan un partenaire économique incontournable en Asie centrale, malgré le maintien au pouvoir des Talibans.
La délégation ouzbèke, conduite par le vice-Premier ministre Jamshid Khodjaïev, a mené un véritable marathon diplomatique en Afghanistan. À Kaboul comme à Mazar-e-Charif, les responsables ouzbeks ont multiplié les réunions avec plusieurs membres du gouvernement taliban, notamment le ministre de l’Industrie et du Commerce Nooruddin Azizi, mais aussi avec les responsables des transports, des mines, de l’énergie, de l’agriculture et des douanes. L’objectif affiché était clair : lever les derniers obstacles au développement des échanges commerciaux et créer les conditions d’une coopération économique durable entre les deux pays.

© Ministère afghan de l’Industrie et du Commerce
Cette mobilisation intervient dans un contexte de rapprochement progressif entre Tachkent et Kaboul. Depuis plusieurs années, l’Ouzbékistan privilégie une approche pragmatique vis-à-vis des autorités talibanes, misant sur le développement des infrastructures, du commerce et des investissements plutôt que sur l’isolement diplomatique. Les discussions organisées cette semaine confirment cette orientation. Les deux gouvernements affichent désormais une ambition commune particulièrement élevée : porter les échanges commerciaux bilatéraux à 5 milliards de dollars, soit environ 4,3 milliards d’euros, un objectif rappelé à plusieurs reprises au cours des différentes réunions officielles.
Pour atteindre ce niveau, les deux parties entendent agir simultanément sur plusieurs leviers. Les discussions ont notamment porté sur la simplification des procédures douanières, la réduction de certains coûts liés aux échanges transfrontaliers, l’amélioration des infrastructures logistiques ainsi que le développement des corridors de transport reliant l’Asie centrale aux marchés d’Asie du Sud. Les autorités ouzbèkes considèrent en effet l’Afghanistan comme une pièce essentielle du futur corridor ferroviaire transafghan, appelé à relier l’Ouzbékistan aux ports pakistanais en traversant le territoire afghan. Ce projet est régulièrement présenté par Tachkent comme un instrument majeur de diversification de ses débouchés commerciaux.
L’amélioration des transports constitue ainsi l’un des fils conducteurs de cette séquence diplomatique. Plusieurs réunions techniques ont été consacrées au développement des liaisons ferroviaires, à l’augmentation des capacités de transit, à la fluidification des formalités administratives ainsi qu’à la création de nouvelles plateformes logistiques. Selon les autorités des deux pays, une meilleure connectivité permettrait non seulement d’accroître les échanges bilatéraux, mais aussi de transformer l’Afghanistan en véritable plateforme de transit entre l’Asie centrale, le Pakistan et les marchés de l’océan Indien.

© Торгово-промышленная палата Республики Узбекистан
Afghanistan : des voitures à la farine, une coopération commerciale qui se diversifie
Si les transports occupent une place centrale dans les discussions, les échanges commerciaux constituent le cœur de cette nouvelle phase de coopération. Les autorités ouzbèkes souhaitent accroître sensiblement leurs exportations vers l’Afghanistan dans de nombreux secteurs. Les produits pharmaceutiques, les matériaux de construction, les équipements industriels, les biens de consommatMédiathèqueion, les voitures ainsi que les produits alimentaires figurent parmi les principales filières identifiées par les deux gouvernements.
Le secteur agroalimentaire illustre particulièrement cette logique de complémentarité. L’Ouzbékistan poursuit ses importantes livraisons de farine vers l’Afghanistan, notamment par convois ferroviaires de conteneurs, afin de répondre à la demande du marché afghan. Dans le même temps, Kaboul souhaite développer ses propres exportations agricoles vers son voisin. Les discussions ont ainsi porté sur un futur accroissement des ventes de pommes de terre afghanes à destination du marché ouzbek, tandis que Tachkent envisage également d’importer davantage de coton afghan pour alimenter son industrie textile, confrontée à une baisse de la production nationale.
Ces échanges traduisent une évolution notable de la relation économique entre les deux pays. Longtemps centrée sur quelques produits de première nécessité, la coopération commerciale s’étend désormais à des secteurs beaucoup plus diversifiés, avec une place croissante accordée aux investissements industriels et aux projets de transformation locale plutôt qu’au simple commerce de marchandises.

© Торгово-промышленная палата Республики Узбекистан
Afghanistan : quel bilan pour les forums d’affaires organisés à Kaboul et Mazar-e-Charif ?
Le point culminant de cette visite a été l’organisation de plusieurs rencontres entre les milieux d’affaires afghans et ouzbeks. Contrairement à ce que laissent penser certaines publications, il ne s’agit pas d’un événement unique mais d’une série de forums organisés dans différentes villes, parallèlement aux réunions gouvernementales. Cette succession de rencontres explique les écarts constatés dans les chiffres publiés par les médias des deux pays.
À Kaboul, les autorités afghanes et ouzbèkes ont réuni plusieurs centaines de chefs d’entreprise afin de favoriser les contacts directs entre les secteurs privés. Selon le ministère afghan de l’Industrie et du Commerce et plusieurs médias locaux, cette rencontre s’est conclue par la signature de 22 protocoles d’accord représentant plus de 200 millions de dollars, soit environ 173 millions d’euros. Les accords concernent un large éventail d’activités, allant des produits alimentaires aux matériaux de construction, en passant par les équipements industriels, les produits pharmaceutiques, les services logistiques et les investissements productifs.
Parallèlement, un autre forum organisé à Mazar-e-Charif a lui aussi débouché sur de nouveaux contrats commerciaux. Les médias afghans évoquent cette fois 25 accords conclus entre entreprises privées, pour un montant avoisinant 50 millions de dollars, soit près de 43 millions d’euros. Ces engagements concernent essentiellement les échanges de biens de consommation, les produits agricoles, les matériaux de construction ainsi que plusieurs projets de coopération industrielle. Les chiffres diffèrent donc selon le périmètre retenu : les montants les plus élevés intègrent les protocoles conclus à Kaboul et certains accords institutionnels, tandis que les chiffres plus modestes correspondent uniquement aux contrats signés lors du forum de Mazar-e-Charif.

© Торгово-промышленная палата Республики Узбекистан
Au-delà des montants annoncés, ces rencontres témoignent d’un changement d’échelle dans les relations économiques entre les deux voisins. Plus de 300 entreprises afghanes et ouzbèkes ont participé aux échanges, illustrant l’intérêt croissant du secteur privé pour un marché encore largement sous-exploité. Les autorités des deux pays entendent désormais multiplier les contacts directs entre industriels, exportateurs et investisseurs afin de réduire progressivement la dépendance des échanges aux seules initiatives gouvernementales.
Cette volonté de structurer les relations d’affaires s’accompagne également de mesures destinées à faciliter la circulation des entrepreneurs. Les autorités ouzbèkes rappellent ainsi avoir délivré environ 5.000 visas à des ressortissants afghans afin de simplifier les déplacements liés au commerce et aux investissements. Cette politique vise à renforcer les échanges entre les communautés d’affaires et à encourager l’émergence de partenariats de long terme.
Talibans, industrie et investissements : l’Afghanistan au cœur de la stratégie régionale de Tachkent
Les annonces formulées au cours de cette séquence dépassent largement le seul cadre commercial. Elles traduisent la volonté de l’Ouzbékistan de s’impliquer davantage dans le développement industriel de son voisin. Parmi les projets les plus emblématiques figure la participation ouzbèke à la création d’une usine de traitement du zinc en Afghanistan, ainsi qu’à la mise en place d’un laboratoire spécialisé dans le secteur pétrolier. Ces initiatives illustrent une évolution de la coopération bilatérale, désormais orientée vers la création de capacités de production locales et la valorisation des ressources naturelles afghanes.
D’autres projets concernent l’exploitation minière, l’énergie, la transformation agroalimentaire et le textile. L’Ouzbékistan envisage notamment d’accroître ses importations de coton afghan afin de sécuriser l’approvisionnement de son industrie textile, tout en développant les investissements dans les chaînes de valeur régionales. Les discussions ont également porté sur le renforcement des exportations afghanes de pommes de terre, tandis que les entreprises ouzbèkes souhaitent consolider leurs positions sur le marché afghan dans les secteurs de la farine, des voitures, des médicaments, des matériaux de construction et des équipements industriels.
Cette stratégie s’inscrit dans une vision plus large défendue par Tachkent. Pour les autorités ouzbèkes, le développement économique de l’Afghanistan constitue un facteur de stabilité régionale et un levier d’intégration de l’Asie centrale aux marchés d’Asie du Sud. En renforçant les infrastructures de transport, en favorisant les investissements et en multipliant les partenariats économiques avec les autorités talibanes, l’Ouzbékistan cherche à consolider son rôle de principal hub commercial régional. Les résultats concrets de cette visite montrent que cette politique de coopération pragmatique continue de s’intensifier, malgré les incertitudes qui entourent toujours la situation politique et internationale de l’Afghanistan.