Le Tadjikistan s’apprête à franchir une étape majeure de sa politique économique. Les autorités travaillent actuellement à un nouveau programme de privatisation des grandes entreprises publiques, dans un contexte marqué par l’endettement croissant de nombreuses sociétés d’État. L’annonce intervient quelques jours seulement après la publication d’une analyse du Fonds monétaire international (FMI) dressant un bilan mitigé des réformes menées en Ouzbékistan, pourtant considéré comme le laboratoire des transformations économiques en Asie centrale.
Au Tadjikistan, la privatisation répond à une situation financière préoccupante
À Douchanbé, le gouvernement prépare un document qui doit déterminer le sort des principales entreprises publiques du pays. Plusieurs scénarios sont étudiés. Certaines sociétés pourraient être cédées intégralement au secteur privé, tandis que d’autres ouvriraient leur capital à des investisseurs ou seraient intégrées dans des partenariats public-privé. L’objectif affiché est de trouver le mode de restructuration le plus adapté à chaque entreprise.
Cette nouvelle stratégie s’explique avant tout par la dégradation de la situation financière du secteur public. Selon les données communiquées par le ministère tadjik des Finances, les entreprises publiques relevant de l’État central ont enregistré plus de 558,5 millions de somonis de pertes au premier trimestre 2026. Converti au cours actuel, ce montant représente environ 45 millions d’euros. Leur endettement envers leurs créanciers atteint quant à lui 30,45 milliards de somonis, soit près de 2,5 milliards d’euros, un niveau qui limite fortement leur capacité d’investissement.
Face à cette situation, le ministre des Finances Faiziddin Kahhorzoda estime que l’ouverture du capital au secteur privé doit permettre d’améliorer la rentabilité des entreprises, de moderniser leur gestion et de créer de nouveaux emplois. Les autorités souhaitent également attirer davantage d’investissements étrangers afin de renouveler des infrastructures souvent vieillissantes.
Parmi les entreprises régulièrement citées figure la compagnie aérienne nationale Tajik Air. Fragilisée depuis plusieurs années, elle pourrait bénéficier d’une restructuration permettant de relancer ses lignes internationales tout en renforçant les liaisons domestiques. D’autres grandes entreprises publiques pourraient suivre selon des modalités encore en cours d’arbitrage.
En Ouzbékistan, la privatisation montre les limites des réformes
Le calendrier tadjik contraste avec celui de l’Ouzbékistan, engagé depuis près de six ans dans une profonde transformation de son économie. Depuis 2020, Tachkent a multiplié les programmes de privatisation afin de réduire le poids de l’État, d’améliorer la gouvernance des entreprises publiques et de renforcer l’attractivité du pays auprès des investisseurs internationaux.
Les réformes engagées ont été nombreuses. Une Agence de gestion des actifs de l’État a été créée pour centraliser la gestion des participations publiques. Les grandes entreprises ont progressivement adopté les normes internationales de comptabilité, tandis que le ministère de l’Économie et des Finances est devenu actionnaire des principaux groupes stratégiques. La société publique UzAssets a ensuite été chargée d’améliorer la gouvernance des plus importantes entreprises détenues par l’État.
En parallèle, une stratégie couvrant la période 2021-2025 fixait des objectifs particulièrement ambitieux. Le gouvernement souhaitait réduire de 75% la présence de l’État dans les secteurs concurrentiels, généraliser les conseils de surveillance indépendants, professionnaliser le recrutement des dirigeants et appliquer le principe dit de « vendre ou expliquer », obligeant les autorités à justifier le maintien d’une entreprise dans le secteur public lorsqu’aucune privatisation n’était engagée.
Sur le plan législatif, les avancées sont réelles. Une loi sur la gestion des biens publics est entrée en vigueur en 2023, avant qu’une nouvelle loi sur la privatisation des biens publics ne soit adoptée en 2024. Ces textes ont renforcé les principes de transparence, d’égalité entre les investisseurs et de lutte contre la corruption, tout en clarifiant les critères permettant à l’État de conserver certaines participations stratégiques.
Pourtant, malgré cet important arsenal juridique, les résultats demeurent nettement plus contrastés que prévu. C’est précisément le constat formulé par le FMI dans son évaluation publiée en juillet 2026. L’institution considère que les réformes ont incontestablement amélioré le cadre réglementaire, mais qu’elles n’ont pas encore produit les effets structurels attendus sur la place occupée par l’État dans l’économie ouzbèke.
Des résultats encore insuffisants malgré plusieurs milliards de dollars de recettes
Le bilan chiffré de la privatisation ouzbèke illustre cette situation intermédiaire. Depuis 2020, sept programmes de cession d’actifs publics ont été lancés. Le nombre officiel d’entreprises publiques est passé d’environ 3.000 au moment de l’adoption de la stratégie de réforme à près de 2.000 fin 2025. La base de données de l’Agence des actifs de l’État recensait encore 1.917 entreprises publiques fin février 2026.
Cette diminution ne correspond toutefois pas uniquement à des opérations de vente : 515 entreprises ont été privatisées, tandis que 1.313 ont été liquidées, 757 réorganisées et 260 transférées vers des fonds statutaires ou des projets de partenariat public-privé. Une partie de cette évolution tient aussi à une modification de la méthode de comptabilisation des entreprises publiques, certaines sociétés appartenant à de grands groupes publics ayant été intégrées ultérieurement dans les statistiques officielles.
Les recettes générées par les opérations restent néanmoins significatives. Entre 2021 et 2024, les privatisations ont rapporté environ 2,5 milliards de dollars, soit près de 2,3 milliards d’euros. Cependant, le FMI souligne que l’essentiel de ces revenus provient de ventes d’actifs de taille limitée, notamment des parts dans de petites entreprises publiques, des terrains non agricoles et des biens immobiliers. Les opérations impliquant de grands groupes industriels ou stratégiques restent beaucoup plus rares.
Parmi les transactions considérées comme les plus importantes figurent la vente de Coca-Cola Bottlers Uzbekistan, celle de la raffinerie de pétrole de Fergana et la privatisation d’Ipoteka Bank. Ces opérations ont notamment permis l’arrivée d’investisseurs étrangers et l’ouverture de secteurs auparavant largement dominés par l’État.
Toutefois, le FMI estime que la transformation des grandes entreprises publiques demeure inachevée. Plusieurs groupes majeurs restent sous contrôle public total, notamment dans les transports, l’énergie ou les infrastructures. La transformation de la compagnie ferroviaire Uzbekistan Temir Yo’llari, de la compagnie aérienne Uzbekistan Airways ou encore de l’opérateur aéroportuaire Uzbekistan Airports continue d’avancer lentement.
L’organisation internationale identifie plusieurs obstacles. Certains secteurs conservent une importance stratégique pour l’État, tandis que des problèmes anciens, comme la libéralisation incomplète des prix de l’électricité et du gaz, compliquent les réformes. Le contexte international, marqué par les tensions géopolitiques et la fragmentation des échanges commerciaux, constitue également un facteur de ralentissement.
L’Ouzbékistan et le Tadjikistan cherchent encore le bon équilibre entre État et secteur privé
Au-delà des ventes d’actifs, l’enjeu central pour les deux pays d’Asie centrale concerne la place future de l’État dans l’économie. L’expérience ouzbèke montre qu’une privatisation administrative, limitée au transfert de propriété, ne suffit pas nécessairement à transformer le fonctionnement économique d’un pays.
Le FMI souligne notamment que plus de 80% des entreprises publiques ouzbèkes évoluent dans des secteurs concurrentiels, où la présence directe de l’État est difficile à justifier économiquement. L’institution estime également que les actifs des entreprises publiques représentaient 101% du produit intérieur brut du pays fin 2024, un poids considérable qui témoigne de l’ampleur de l’emprise publique.
La situation financière de ces entreprises reste également contrastée. En 2024, seules 982 entreprises publiques sur 2.148, soit 46%, étaient bénéficiaires. Les principales pertes concernaient l’énergie, les services communaux et la gestion de l’eau. Dans le même temps, près de 80% des dividendes versés au budget de l’État provenaient du secteur minier, révélant une forte concentration des revenus publics sur quelques acteurs seulement.
Le secteur bancaire constitue un autre point de vigilance. Les banques publiques contrôlent environ 63% des actifs bancaires en Ouzbékistan, contre une moyenne d’environ 23% dans les pays à revenu intermédiaire, selon les données citées par le FMI. Cette forte présence publique pourrait, selon l’organisation, créer des vulnérabilités pour le système financier et faire peser des risques indirects sur les finances publiques.
Pour tenter d’accélérer la transformation, Tachkent a créé en 2024 le Fonds national d’investissement d’Ouzbékistan (UzNIF), confié à la société internationale Franklin Templeton. Ce fonds détient des participations comprises entre 25% et 40% dans 12 grandes entreprises publiques non financières et une entreprise financière. Son objectif est d’améliorer la gouvernance, d’accroître la transparence et d’attirer des investisseurs institutionnels. Le FMI rappelle cependant que cet outil ne peut remplacer une réforme globale de la politique de propriété publique.
Le Tadjikistan observe donc attentivement l’expérience de son voisin. Douchanbé veut éviter que la privatisation se limite à une simple réduction statistique du nombre d’entreprises publiques. Les autorités devront notamment choisir quelles sociétés conserver dans le giron de l’État, lesquelles ouvrir aux investisseurs et lesquelles restructurer avant toute cession.
Le défi est particulièrement important pour un pays où les entreprises publiques jouent encore un rôle majeur dans des secteurs stratégiques comme l’énergie, les transports ou l’industrie. La réussite du programme dépendra autant de la transparence des opérations que de la capacité à attirer des investisseurs capables d’apporter des capitaux, des technologies et de nouvelles méthodes de gestion.
