Le Kazakhstan a accordé le 2 juillet 2026 sa première licence de cryptochangeur à Pax Finance, inaugurant une régulation visant à formaliser un marché informel estimé à 10,58 milliards de dollars. Un enjeu fiscal et économique majeur pour l’État kazakhstanais, qui prend de l’avance sur ses voisins d’Asie centrale.
Un marché informel massif en quête de légitimité
En 2025, le volume des échanges d’actifs numériques sur les bourses licenciées au Kazakhstan atteignait déjà 10,58 milliards de dollars. Un chiffre impressionnant, mais qui ne reflète qu’une partie de la réalité. La majorité des transactions restait confinée dans une zone grise, échappant à tout contrôle fiscal ou réglementaire. Arman Bataev, cofondateur de Pax Finance, confirme : « Par la suite, ce volume passera au secteur légal et licencié, le potentiel du marché semble très important ». Avant la création du nouveau système de licences, seuls les courtiers enregistrés auprès du Centre financier international d’Astana pouvaient opérer légalement, une restriction qui limitait drastiquement l’offre formelle.
Pourquoi le Kazakhstan agit maintenant : stratégie de formalisation
Le Kazakhstan poursuit une double ambition : encourager l’innovation technologique tout en reprenant le contrôle d’un secteur devenu incontrôlable. Depuis 2025, le pays multiplie les initiatives : lancement d’un projet de cartes de paiement en cryptomonnaies en juin 2025, puis création d’un système national de licences le 1er mai 2026.
À l’image des nouvelles taxes entrées en vigueur début juillet 2026, la régulation des cryptoactifs vise à élargir l’assiette fiscale. Pour un État en quête de diversification économique, capturer ne serait-ce qu’une fraction des 10,58 milliards de dollars représente une manne non négligeable. La stratégie kazakhstanaise contraste avec celle de ses voisins : ni le Tadjikistan ni l’Ouzbékistan n’ont encore développé de cadre comparable.
Les exigences imposées : capital minimum, conformité AML/CFT, cybersécurité
Le calendrier témoigne d’une volonté politique forte. Le 1er mai 2026, la Banque nationale active le système de licences pour les participants du marché des actifs numériques. Vingt jours plus tard, le 20 mai, Pax Finance s’enregistre officiellement à Astana. Puis, après seulement 1,5 mois de préparation intensive, l’entreprise obtient sa licence le 2 juillet 2026, devenant ainsi le premier cryptochangeur officiellement reconnu du pays.
Obtenir une licence de cryptochangeur au Kazakhstan n’a rien d’une formalité. La Banque nationale impose un capital minimum de 50 millions de tenges (environ 110.000 dollars), un système robuste de gestion des risques, et une conformité totale aux normes anti-blanchiment d’argent et de lutte contre le financement du terrorisme (AML/CFT). Les mesures de cybersécurité doivent répondre aux standards internationaux. Arman Bataev insiste sur le coût humain de ces exigences : « La conformité aux exigences de lutte contre le blanchiment d’argent/financement du terrorisme et la sécurité de l’information est impossible sans des spécialistes solides, et ces spécialistes coûtent cher. C’est cette équipe qui est devenue notre principal investissement, et probablement notre principal actif ». Un investissement qui constitue une barrière à l’entrée pour les acteurs informels.
La licence autorise Pax Finance à acheter, vendre et stocker des cryptoactifs, mais aussi à ouvrir des succursales et à installer des cryptomats, des distributeurs automatiques permettant d’échanger des espèces contre des cryptomonnaies. L’entreprise étudie plusieurs options, dont des partenariats avec des bureaux de change existants. « Actuellement, nous étudions différentes options, y compris les partenariats avec les bureaux de change existants, cela nous permettra d’accéder aux clients plus rapidement et plus efficacement », explique Arman Bataev. L’objectif : déployer un réseau physique capable de capter la demande locale tout en respectant les normes réglementaires. Forbes Kazakhstan détaille les profils des trois cofondateurs, soulignant leur complémentarité.
Capture fiscale : comment l’État entend monétiser cette régulation
La formalisation du marché des cryptomonnaies ouvre des perspectives fiscales inédites. Chaque transaction réalisée via un cryptochangeur licencié devient traçable, taxable et soumise aux obligations déclaratives. L’État peut désormais prélever des taxes sur les bénéfices des opérateurs, sur les plus-values des utilisateurs, et éventuellement imposer des frais de licence récurrents. Si 10% seulement des 10,58 milliards de dollars migrent vers le secteur formel, cela représente plus d’un milliard de dollars d’activité économique nouvellement captée.
À moyen terme, la multiplication des licences pourrait générer des revenus fiscaux comparables à ceux d’autres secteurs régulés. Comme dans d’autres domaines stratégiques, la régulation devient un levier de croissance économique.
Cryptomonnaies : le Kazakhstan devance-t-il ses voisins d’Asie centrale ?
Le Kazakhstan prend une longueur d’avance sur ses voisins. Ni le Tadjikistan, ni l’Ouzbékistan, ni le Kirghizistan n’ont encore mis en place un système de licences aussi structuré. Le Tadjikistan, en particulier, reste largement absent du débat réglementaire sur les cryptoactifs. En se positionnant comme pionnier régional, le Kazakhstan attire potentiellement des investisseurs et des entrepreneurs cherchant un cadre légal stable. Le Centre financier international d’Astana, déjà actif avec des plateformes comme Binance ou Bybit, renforce l’attractivité du pays. Toutefois, la question de la compétitivité fiscale reste ouverte : des normes trop strictes pourraient pousser certains acteurs vers des juridictions plus permissives.
L’attribution de la première licence à Pax Finance marque le début d’une phase test. D’autres demandes sont attendues dans les prochains mois. La Banque nationale devra arbitrer entre prudence et dynamisme : trop de rigueur étoufferait le marché, trop de laxisme compromettrait la crédibilité du système. La clé réside dans la capacité à accompagner la transition des acteurs informels vers la légalité, sans sacrifier l’intégrité du cadre réglementaire. Si le Kazakhstan réussit ce pari, il pourrait devenir un modèle pour d’autres pays émergents confrontés à la même problématique. Reste à savoir si les 10,58 milliards de dollars migreront effectivement vers le secteur formel, ou si une partie continuera d’échapper au radar des autorités.
