Turkmenbachi privée d’eau potable : le Turkménistan face à l’effondrement de ses infrastructures
Turkmenbachi privée d'eau potable : le Turkménistan face à l'effondrement de ses infrastructures

Depuis le 13 juin 2026, Turkmenbachi, ville portuaire du Turkménistan, subit une coupure d’eau totale. Ses 90.000 habitants survivent avec 50 litres par jour distribués en camion-citerne, tandis que la mer Caspienne recule et que les infrastructures s’effondrent. Les autorités, elles, tentent de dissimuler ce désastre derrière de vagues « défaillances techniques ».

Treize jours sans eau dans la ville portuaire

Depuis le 13 juin 2026, Turkmenbachi vit à sec. Cette ville portuaire de 90.000 habitants, posée sur les rives de la mer Caspienne, n’a plus une goutte d’eau courante. Les robinets sont muets, les canalisations vides. L’information, révélée par Radio Azatlyk, le service turkmène de Radio Free Europe/Radio Liberty, met en lumière un paradoxe brutal : le Turkménistan, riche en gaz naturel, se révèle incapable d’assurer à sa population l’accès à l’eau potable. Les autorités locales parlent pudiquement de « défaillances techniques ». La réalité est autrement plus sombre : les infrastructures hydrauliques du pays s’effondrent, et la mer Caspienne recule inexorablement.

Les habitants de Turkmenbachi connaissent les coupures estivales. Chaque année, l’eau manque. Mais jamais avec une telle intensité ni une telle durée. Habituellement, l’approvisionnement reprend au bout de quelques jours, au moins par intermittence. Cette fois, le silence des tuyaux s’éternise. Treize jours sans une goutte. Et aucune perspective de retour à la normale.

Cinquante litres par jour, distribués au compte-gouttes

Face à la catastrophe, l’entreprise municipale de distribution d’eau a déployé des camions-citernes. Le dispositif relève du rafistolage. Les familles reçoivent environ 50 litres d’eau par jour, distribués sur présentation de talons. Une quantité dérisoire : un Français moyen consomme entre 140 et 150 litres quotidiennement. À Turkmenbachi, il faut choisir entre cuisiner, se laver ou boire.

Les scènes qui se jouent quotidiennement dans les rues rappellent les pénuries des années de guerre. Des files interminables se forment dès l’annonce de l’arrivée d’une citerne. Malheur à celui qui se trouve au travail au moment du passage : il devra attendre le lendemain, en espérant que la distribution aura bien lieu. L’eau récupérée sert prioritairement aux besoins domestiques. La consommation directe est devenue un luxe. Plusieurs habitants, interrogés par Turkmen.news, confirment que la situation perdure depuis deux semaines complètes, sans amélioration notable.

La mer Caspienne s’éloigne, les pompes ne suivent plus

Un spécialiste local, cité par Radio Azatlyk, pointe du doigt un phénomène que les autorités turkmènes préfèrent taire : la baisse spectaculaire du niveau de la mer Caspienne. Les infrastructures de pompage, conçues il y a des décennies, ne parviennent plus à atteindre l’eau. Les tuyaux aspirent désormais le vide. La plus grande mer fermée du monde perd environ 7 centimètres par an depuis 1996, un recul qui s’accélère avec le réchauffement climatique et la surexploitation des fleuves qui l’alimentent.

Pour Turkmenbachi, anciennement baptisée Krasnovodsk à l’époque soviétique, le paradoxe est cruel : ville portuaire assoiffée, cité balnéaire privée d’eau potable. La mer est là, visible, immense, mais inutilisable pour la consommation humaine, et désormais hors de portée des systèmes de captage vieillissants. Les investissements nécessaires pour adapter les installations au nouveau niveau de la Caspienne n’ont manifestement jamais été réalisés. Ou alors détournés vers d’autres priorités.

Aváza boit pendant que la ville a soif

Pendant que les habitants de Turkmenbachi font la queue pour leurs 50 litres quotidiens, les hôtels et centres de congrès de la zone touristique d’Aváza, située à quelques kilomètres au nord, continuent de fonctionner normalement. Plusieurs sources locales affirment que les ressources en eau disponibles sont délibérément orientées vers la vitrine du régime, destinée à impressionner les rares visiteurs étrangers et à servir de décor aux fastes du pouvoir.

Aváza incarne parfaitement les priorités aberrantes du régime turkmène. Des milliards de dollars ont été engloutis dans la construction de complexes hôteliers pharaoniques, de centres de conférences surdimensionnés et d’infrastructures de loisirs dignes de Dubaï, le tout sur un littoral de plus en plus éloigné de l’eau. Pendant ce temps, les conduites d’eau potable de Turkmenbachi n’ont pas été renouvelées depuis l’ère soviétique. Le résultat : des piscines qui scintillent à Aváza tandis qu’à quelques kilomètres, des familles entières rationalisent chaque goutte pour cuisiner et se laver.

Un naufrage national

La crise de Turkmenbachi n’est pas un accident isolé. Elle s’inscrit dans un tableau national alarmant. Les problèmes d’approvisionnement en eau potable frappent régulièrement différentes régions du Turkménistan. Les experts internationaux pointent trois causes majeures : une infrastructure hydraulique totalement obsolète, héritée de l’Union soviétique et jamais modernisée ; un climat aride qui s’aggrave avec le réchauffement climatique, le pays étant situé dans l’une des zones les plus sèches d’Asie centrale ; une gestion catastrophique des ressources en eau, marquée par le gaspillage et l’absence de planification à long terme.

Les organisations internationales classent le Turkménistan parmi les pays confrontés à un stress hydrique élevé. La consommation d’eau y dépasse largement les capacités de renouvellement naturel des ressources. L’agriculture intensive du coton, culture extrêmement gourmande en eau, continue de drainer les fleuves Amou-Daria et Murghab. Les projets pharaoniques comme le lac artificiel « Altyn Asyr » (« Siècle d’or »), censé recueillir les eaux de drainage agricole, se révèlent des gouffres financiers sans réel bénéfice pour la population.

L’omerta officielle

Sollicitées par Radio Azatlyk, ni l’administration municipale de Turkmenbachi ni les services de distribution d’eau n’ont daigné répondre. Le silence est une constante au Turkménistan, régime autoritaire classé parmi les plus fermés au monde par Reporters sans frontières. Reconnaître publiquement l’ampleur de la crise reviendrait à admettre l’échec des politiques menées depuis l’indépendance en 1991.

Le pays est dirigé d’une main de fer par Serdar Berdimuhamedow depuis 2022, fils du précédent autocrate Gurbanguly Berdimuhamedow qui règne toujours dans l’ombre. Le culte de la personnalité, les projets architecturaux délirants (comme la nouvelle ville d’Arkadag, baptisée du surnom du père), les compétitions sportives internationales ruineuses (les Jeux asiatiques en salle et arts martiaux de 2017) absorbent des milliards pendant que les canalisations se désagrègent.

Pendant ce temps, les habitants de Turkmenbachi attendent, un bidon à la main, que passe le camion-citerne. Combien de temps encore ? Personne ne le sait. Les autorités ne communiquent aucun calendrier de rétablissement. Dans un pays où Internet est strictement contrôlé et où les médias indépendants n’existent pas, seules les radios en exil comme Radio Azatlyk parviennent à documenter ces crises à répétition.

Le spectre d’un effondrement à venir

Au-delà du cas de Turkmenbachi, la situation turkmène interroge sur la viabilité à moyen terme de certains États d’Asie centrale. Avec une population qui a quadruplé depuis 1950 pour atteindre environ 6,3 millions d’habitants en 2026, le Turkménistan voit ses besoins en eau croître tandis que ses ressources diminuent. Le pays possède certes d’immenses réserves de gaz naturel (quatrième rang mondial), mais la manne financière est largement détournée par une élite corrompue plutôt qu’investie dans les infrastructures vitales.

La baisse continue du niveau de la Caspienne, estimée à plus d’un mètre depuis 1995, menace non seulement l’approvisionnement en eau mais aussi l’économie portuaire. Turkmenbachi, principal port turkmène, voit ses installations s’éloigner progressivement du rivage. Les navires doivent emprunter des chenaux de plus en plus longs pour accoster. Dans quelques années, si rien n’est fait, le port pourrait devenir inutilisable.

La crise actuelle préfigure peut-être des pénuries encore plus graves. Sans réforme profonde de la gouvernance, sans investissements massifs dans la modernisation des réseaux, sans gestion rationnelle des ressources hydriques, le Turkménistan court vers des difficultés majeures. Les habitants de Turkmenbachi en font aujourd’hui l’amère expérience. Combien d’autres villes suivront ?

Illustration www.magnific.com.

Par Païsiy Ukhanov
Le 06/28/2026

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