D’après les recommandations de la Banque mondiale, le Kazakhstan doit transformer radicalement son modèle économique pour atteindre le statut de pays à haut revenu. Malgré une croissance de 6,5% en 2025, les revenus réels de la population ont chuté de 1,1%, révélant les limites structurelles actuelles.
Le Kazakhstan à la croisée des chemins économiques
Le Kazakhstan se trouve aujourd’hui face à une injonction aussi pressante que décisive : repenser en profondeur son modèle de développement. En visite à Astana, Nadjie Benhassine, directeur de la Banque mondiale pour l’Asie centrale, a livré un diagnostic sans concession au Premier ministre Olzhas Bektenov : le pays doit impérativement réinventer sa logique de croissance pour prétendre franchir le seuil des nations à haut revenu. Encore classée parmi les pays à revenus moyens supérieurs, la locomotive d’Asie centrale dispose d’atouts réels, mais peine à les convertir en prospérité largement partagée.
Cette exigence de métamorphose s’inscrit dans un contexte régional particulièrement stimulant. Les économies d’Asie centrale ont affiché en 2025 une expansion de 7%, contre 5,8% en 2024 — leur rythme le plus soutenu depuis quatorze ans. Pourtant, d’après la Banque mondiale, cette performance d’ensemble dissimule des déséquilibres structurels persistants, dont les effets sur le niveau de vie des populations demeurent bien en deçà des attentes.
L’institution n’a pas versé dans la généralité des grands principes. Selon Kristos Kostopoulos, économiste en chef de la Banque mondiale, malgré des taux de croissance du PIB comparables à ceux d’économies particulièrement dynamiques, le Kazakhstan doit d’urgence moderniser ses mécanismes productifs. « L’innovation dans la croissance de la productivité du travail constitue l’enjeu central », a-t-il précisé, appelant à favoriser l’adoption massive des technologies contemporaines par les entreprises, au moyen de véritables mécanismes de marché.
Cette transformation s’organise autour de deux impératifs convergents : améliorer substantiellement l’efficacité des investissements déjà captés, et orienter résolument l’économie vers des secteurs à forte valeur ajoutée. Les autorités kazakhstanaises ont d’ores et déjà identifié leurs terrains de prédilection — carbochimie, pétrochimie, industrie chimique, métallurgie, transformation des produits agricoles, tourisme et pharmacie — comme autant de leviers d’une diversification durable.
Infrastructure et digitalisation : les piliers de la modernisation
Shomik Raj Mendiratta, responsable des pratiques transport pour l’Europe et l’Asie centrale à la Banque mondiale, a mis en lumière le potentiel encore inexploité des infrastructures kazakhstanaises. Ses préconisations visent à amplifier sensiblement l’afflux d’investissements directs étrangers dans les grands projets aéroportuaires, portuaires, ferroviaires, routiers et de mobilité urbaine — autant de chantiers susceptibles de remodeler la compétitivité du pays à l’échelle régionale.
Sur le front numérique, Isabelle Neto, directrice des pratiques de digitalisation, a salué l’initiative du projet « Vallée des centres de données » à Ekibastuz, dans la région de Pavlodar. Cette infrastructure illustre avec éloquence les ambitions kazakhstanaises en matière de transformation digitale, en s’inspirant d’expériences probantes menées au Brésil et en Grèce, que les experts de l’institution citent volontiers en modèles.
L’ensemble de cette démarche repose sur une logique de partenariat public-privé approfondie. Michael Opagi, manager régional de la Société financière internationale pour l’Asie centrale, a rappelé avec insistance que rendre ces projets économiquement attractifs pour les investisseurs privés constitue la condition sine qua non pour libérer le véritable potentiel infrastructurel du pays.
Les réponses gouvernementales face aux défis structurels
Les autorités kazakhstanaises n’ont pas attendu pour répondre. Le Premier ministre, Olzhas Bektenov, a rappelé que le président Kassym-Jomart Tokaïev place la diversification économique et l’amélioration du climat d’investissement au cœur des priorités nationales. « Une architecture globale d’interaction avec les investisseurs se construit, du renforcement du périmètre externe pour attirer les capitaux à l’étranger jusqu’à l’amélioration de l’accompagnement des projets domestiques », a-t-il détaillé, esquissant la cohérence d’une vision de long terme.
Cette stratégie se traduit par des mesures concrètes et ciblées. Le régime de visa « Altyn visa » a ainsi été instauré pour faciliter l’installation d’investisseurs et de spécialistes hautement qualifiés, tandis que le rôle du conseil de coordination a été renforcé afin d’optimiser la promotion des initiatives communes.
Les chiffres communiqués par Serik Jumangarin, vice-Premier ministre et ministre de l’Économie nationale, témoignent d’une dynamique encourageante : le Kazakhstan a attiré 20,5 milliards de dollars d’investissements en 2025, contre 17,9 milliards l’année précédente. Une progression qui atteste de l’efficacité relative des réformes engagées, sans pour autant dissiper l’ampleur du chemin qu’il reste à parcourir.
Kazakhstan : les paradoxes de la croissance
Ces performances macroéconomiques de façade cachent un paradoxe troublant. Les revenus réels de la population kazakhe ont reculé de 1,1% en 2025, alors même que l’économie progressait de 6,5%. Ce décalage saisissant révèle les limites profondes du modèle actuel et confère toute leur légitimité aux recommandations de refonte structurelle portées par la Banque mondiale.
Le revenu moyen par habitant s’établit désormais à 238.070 tenges, un chiffre qui dit à lui seul la réalité des inégalités dans la répartition des fruits de la croissance. Cette situation rend d’autant plus urgent le chantier d’une redistribution plus équitable des richesses nationales — un défi qui dépasse largement la seule sphère économique. La question de la concentration des richesses n’est d’ailleurs pas l’apanage des seules économies émergentes.
L’objectif gouvernemental de porter la part des investissements dans le PIB à 23% d’ici 2029 traduit une ambition de grande envergure. Cette montée en puissance devrait permettre d’attirer 120 milliards de dollars supplémentaires, portant le volume total à 400 milliards de dollars — des montants qui mesurent l’ampleur de la transformation envisagée.
La coordination entre politique fiscale et politique monétaire, évoquée par Timur Suleimenov, président de la Banque nationale, représente quant à elle un défi d’équilibriste supplémentaire. La stabilité macroéconomique et la maîtrise de l’inflation demeurent des prérequis indispensables pour séduire durablement les investisseurs internationaux. Un pays qui aspire à rayonner sur la scène mondiale doit également cultiver son attractivité culturelle et sportive, comme en témoigne l’organisation des 5èmes Jeux nomadiques, symbole d’une diplomatie d’influence résolument assumée.
Au fond, les recommandations de la Banque mondiale adressées au Kazakhstan éclairent les tensions inhérentes à toute modernisation économique ambitieuse. Entre croissance quantitative et développement qualitatif, entre attractivité internationale et cohésion sociale, les autorités kazakhstanaises devront faire preuve d’une agilité rare pour concrétiser leur aspiration au statut de nation développée.
