L’ambassade d’Italie en Ouzbékistan au cœur d’un scandale : un trafic de visas à 3 millions d’euros
Piergabriele Papadia

L’ambassade d’Italie en Ouzbékistan est secouée par un scandale de corruption impliquant son ancien ambassadeur Piergabriele Papadia et sa collaboratrice Tatiana Tarakanova. Arrêtés pour trafic de visas Schengen, ils auraient organisé un système frauduleux rapportant entre 4.000 et 16.000 euros par visa délivré illégalement à des ressortissants russes.

L’ambassade d’Italie en Ouzbékistan dans la tourmente : un réseau de corruption démantelé

L’ambassade d’Italie à Tachkent se trouve au cœur d’une affaire qui ébranle le corps diplomatique transalpin dans ses fondements. Comme le raconte le quotidien italien La Repubblica, Piergabriele Papadia de Bottini di Sant’Agnese, 56 ans, ancien ambassadeur d’Italie en Ouzbékistan, a été arrêté à Rome le 11 mai 2026 dans le cadre d’une enquête portant sur un système frauduleux de délivrance de visas Schengen à des ressortissants russes. Cette arrestation, conduite par la Garde des finances romaine sous l’autorité du procureur adjoint Giovanni Conzo, met au jour un mécanisme d’enrichissement illicite d’une sophistication rare, opéré depuis l’intérieur même des institutions diplomatiques italiennes.

Aux côtés de l’ancien diplomate figure Tatiana Tarakanova, ressortissante russe de 53 ans détenant également la nationalité italienne et résidant en Bulgarie. Cette femme, ancienne collaboratrice de Papadia durant ses années de service au consulat de Moscou, avait été délibérément placée au service des visas de l’ambassade de Tachkent dès l’installation du diplomate en décembre 2024 — une coïncidence que l’instruction n’a pas tardé à démentir.

Un système rodé de corruption diplomatique

Les investigations menées par le Nucleo di polizia economico finanziaria révèlent un modus operandi d’une remarquable précision. Dès sa prise de fonctions le 2 décembre 2024, Papadia s’était arrogé la gestion exclusive du service des visas, écartant de facto les procédures habituelles de contrôle interne. Michel, responsable de ce service avant l’arrivée de l’ambassadeur, témoigne de la rapidité avec laquelle ce dernier avait intégré sa complice au cœur du dispositif administratif.

Le système ainsi constitué permettait la délivrance de visas touristiques longue durée — d’un à trois ans — à des citoyens russes ne satisfaisant nullement aux critères réglementaires d’entrée dans l’espace Schengen. Les tarifs pratiqués oscillaient entre 4.000 et 16.000 euros par personne, soit un écart vertigineux avec les droits officiels, compris entre 45 et 60 euros. C’est dans cet abîme tarifaire que se logeait la marge bénéficiaire du réseau.

L’implication d’agences touristiques moscovites

L’enquête a mis au jour l’existence d’une architecture criminelle structurée, adossée à trois agences touristiques établies à Moscou — Happy Travel, Visa4you et Park Lane — toutes domiciliées à la même adresse. Ces structures opéraient comme intermédiaires entre les demandeurs de visas et l’ambassade corrompue, facilitant avec discrétion le contournement des procédures légales.

Au moins 95 citoyens russes ont bénéficié de ce système frauduleux, obtenant un accès au territoire européen sans disposer des justificatifs requis. Les irrégularités relevées par les enquêteurs dessinent un tableau accablant : absence de résidence dans la circonscription consulaire ouzbèke, documents non signés ou portant des signatures ne correspondant pas à celles du passeport, défaut de présentation physique des demandeurs au consulat, et recours à des canaux de communication parallèles — notamment Telegram — pour traiter les dossiers qualifiés de « hors liste ».

La chute : inspection ministérielle et aveux enregistrés

L’édifice commence à se fissurer le 23 juillet 2025, lorsque l’Inspection générale du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale italienne dépêche une mission de contrôle à Tachkent. Les anomalies constatées dans la gestion des dossiers de visa sont flagrantes, directement imputables à Papadia, qui apposait systématiquement la mention « ok » suivie de ses initiales sur les documents litigieux — paraphe discret d’une validation frauduleuse érigée en routine.

L’analyse approfondie de 92 dossiers révèle que dans 81 cas, les noms des demandeurs russes n’apparaissaient pas dans le registre d’entrée de l’ambassade, confirmant sans ambiguïté leur absence physique lors de la procédure. Cette découverte constitue le détonateur de l’enquête pénale.

L’épisode le plus accablant survient lorsque Marco Esposto, vice-consul nommé par Papadia et décrit dans le dossier d’instruction comme dépourvu « de toute compétence » en matière consulaire, prend l’initiative d’enregistrer une conversation avec son supérieur hiérarchique. Conscient des dérives auxquelles il avait été mêlé et redoutant des sanctions disciplinaires, Esposto interpelle directement l’ambassadeur : « Dites-moi pourquoi vous l’avez fait, l’avez-vous fait pour l’argent ? » La réponse de Papadia, sèche et sans détour, scelle son sort : « J’en avais besoin. »

400 dossiers de visa passés à la loupe par les enquêteurs

Les enquêteurs de la Garde des finances ont identifié des flux financiers suspects, parmi lesquels des virements effectués par la société Visa Concord Travel, connue de Papadia depuis 2014. Entre janvier et juin 2025, cette agence a transféré 23.600 euros sur un compte bancaire bulgare détenu par Tarakanova, versements fictivement présentés comme des « prêts fructueux » — euphémisme qui n’a pas convaincu les analystes financiers.

Le patrimoine personnel de l’ancien ambassadeur, évalué à environ 3 millions d’euros, fait également l’objet d’investigations approfondies. Papadia soutient que ces avoirs procèdent d’un héritage familial ; les autorités judiciaires examinent minutieusement leur traçabilité. Selon la presse italienne, les enquêteurs poursuivent leurs vérifications sur quelque 400 dossiers de visa, laissant présager une extension possible des poursuites bien au-delà des 95 cas initialement recensés.

Par Païsiy Ukhanov
Le 05/12/2026

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