Tadjikistan : les défenseurs des droits sous une pression croissante
Tadjikistan : les défenseurs des droits sous une pression croissante

Au Tadjikistan, l’espace laissé aux défenseurs des droits, aux avocats indépendants et aux organisations de la société civile s’est fortement contracté en deux décennies, estime l’International Partnership for Human Rights. Dans un nouveau rapport, l’organisation décrit un secteur toujours doté d’une solide expertise, mais fragilisé par les poursuites pénales, les contrôles administratifs, la fermeture d’associations et l’assèchement des financements.

Tadjikistan : vingt ans de recul pour les droits

Dans son nouveau rapport, rendu public le 24 septembre 2026, l’International Partnership for Human Rights (IPHR) retrace l’évolution de la société civile du Tadjikistan depuis la période qui a suivi la guerre civile jusqu’aux dernières années. Son constat central est sans équivoque : selon elle, la marge de manœuvre des acteurs indépendants s’est considérablement réduite et la pérennité de la communauté des droits humains est désormais en jeu. Le document s’appuie sur les recherches régulières d’IPHR et sur plus de deux douzaines d’entretiens menés en 2025 auprès de militants vivant aussi bien dans les villes que dans les zones rurales.

Il s’agit du diagnostic d’une organisation de défense des droits humains, et plusieurs qualifications employées dans le rapport, notamment celles de poursuites « politiquement motivées » ou de répression. Le document rappelle parallèlement que les autorités ont présenté certaines restrictions sous l’angle de la sécurité nationale, de la stabilité du pays, de la lutte contre l’extrémisme ou du contrôle des financements étrangers. IPHR conteste cependant la portée et l’utilisation de plusieurs de ces dispositifs.

Le contraste avec l’après-guerre est l’un des fils directeurs du rapport. À fin 1997, 383 organisations de la société civile étaient enregistrées. Durant la fin des années 1990 et le début des années 2000, de premières organisations indépendantes se sont développées autour de l’aide juridique, de la formation et de la réforme judiciaire. Entre approximativement 2000 et 2007, elles pouvaient encore défendre publiquement des personnes mises en cause dans des affaires politiquement sensibles et intervenir sur la torture, les procès équitables ou la peine de mort avec un risque de représailles que le rapport décrit comme nettement plus faible.

IPHR situe un premier tournant en 2007, avec l’adoption d’une nouvelle loi sur les associations publiques et l’obligation de réenregistrement. Les organisations travaillant sur les droits électoraux ont été parmi les premières à signaler des difficultés. Le rapport évoque ensuite des problèmes touchant des structures actives sur la liberté religieuse, les minorités nationales ou l’environnement, avant un durcissement plus marqué à partir d’environ 2012. Au milieu des années 2010, la confrontation entre le pouvoir et l’opposition a également touché des avocats et des journalistes. IPHR estime que cette période a eu un effet dissuasif durable sur l’ensemble du secteur.

Le cadre administratif s’est parallèlement densifié. Les associations doivent notamment déclarer les financements reçus de l’étranger. Depuis des modifications législatives adoptées en 2019, les organismes d’enregistrement doivent aussi signaler à l’unité de renseignement financier les soupçons concernant un éventuel financement du terrorisme ou de l’extrémisme. Le ministère de la Justice a présenté ces dispositions comme une mise en œuvre des recommandations du Groupe d’action financière, le GAFI. IPHR souligne toutefois que le GAFI demande lui-même que ce type de mesures respecte les obligations internationales relatives aux droits humains.

Droits dans le Haut-Badakhchan : les affaires qui ont marqué le durcissement

Le rapport consacre une large place aux avocats, journalistes, blogueurs et militants condamnés ces dernières années. L’avocat Buzurgmehr Yorov, arrêté après avoir défendu des responsables du Parti de la renaissance islamique du Tadjikistan, reste emprisonné après sa condamnation de 2016. IPHR cite également la journaliste Rukhshona Khakimova, condamnée à huit ans de prison pour trahison en février 2025 lors d’un procès fermé au public, ainsi qu’Akhmad Ibrohim, rédacteur en chef du journal régional Paik, condamné à dix ans en janvier 2026. Dans chacun de ces dossiers, le rapport distingue les qualifications pénales retenues par les tribunaux de l’analyse des organisations de défense des droits, qui contestent les motivations ou les conditions des procédures.

Le Haut-Badakhchan occupe une place centrale dans cette chronologie. Selon les données réunies dans le rapport, au moins 40 personnes ont été tuées et un nombre sensiblement plus élevé blessé lors des violences liées aux manifestations de novembre 2021 et mai 2022. L’IPHR précise que certains manifestants ont recouru à la violence, mais affirme que les forces de sécurité ont également fait un usage excessif et indiscriminé de la force. Après les événements de 2021, une « Commission 44 » associant des représentants de la société civile et des institutions publiques avait été chargée de contribuer aux investigations. En mai 2022, au moins 13 membres de la société civile liés à cette commission ont été arrêtés, indique le rapport.

Parmi eux, le juriste Manuchehr Kholiqnazarov a été condamné en décembre 2022 à 16 ans d’emprisonnement. En juin 2024, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a considéré sa détention comme arbitraire et demandé sa libération, rappelle l’IPHR. Faromuz Irgashev, qui avait dirigé la Commission 44, a pour sa part été condamné à 30 ans de prison, tandis que le militant Khursand Mamadshoev a reçu une peine de 18 ans.

Quelques libérations sont intervenues en 2026. Zavqibek Saidamini et Abdusattor Pirmuhammadzoda sont sortis de prison le 18 juillet 2026 après l’application de l’amnistie présidentielle adoptée en juin. Les peines des journalistes Abdulloh Ghurbati et Daler Imomali ont également été réduites. « Bien sûr, nous sommes heureux des récentes libérations », a déclaré à IPHR un défenseur des droits resté anonyme. Mais un autre passage de son témoignage résume la réserve formulée par l’organisation : « Cela ne change pas du tout la situation ». L’IPHR estime notamment que l’amnistie ne supprime pas les condamnations inscrites au casier judiciaire.

Tadjikistan : les organisations de droits sous pression administrative

Les poursuites pénales ne sont qu’une partie du tableau décrit par IPHR. Une étude réalisée en 2025 auprès de plus de 50 organisations de la société civile, citée dans le rapport mais non rendue publique, indique qu’environ 65 % des répondants avaient subi au moins une inspection. Près de la moitié mentionnaient un contrôle du ministère de la Justice et 42% une inspection fiscale. Vingt et une organisations disaient avoir subi des contrôles répétés, 15% avaient reçu une amende pour des irrégularités formelles et 8% affirmaient n’avoir jamais reçu les conclusions officielles de l’inspection. Ces données doivent être lues avec prudence, puisque l’étude elle-même n’est pas accessible pour vérification indépendante.

À la mi-2025, le Tadjikistan comptait officiellement 1.726 ONG enregistrées. Selon les informations officielles reprises dans le document, 85 organisations de la société civile ont cessé leurs activités durant l’année 2025 et sept seulement ont été liquidées sur décision d’un tribunal. Les autorités présentent la majorité de ces disparitions comme des dissolutions volontaires et invoquent notamment le manque de financement. L’IPHR considère de son côté que les difficultés financières se combinent avec les pressions institutionnelles et politiques exercées sur le secteur.

La contraction est particulièrement spectaculaire dans le Haut-Badakhchan. L’IPHR affirme qu’il n’y reste plus que 35 organisations enregistrées. Moins de dix travaillent sur les droits de groupes vulnérables, notamment les femmes, les enfants et les personnes handicapées. Le Croissant-Rouge du Tadjikistan représente à lui seul 17 de ces 35 entités par l’intermédiaire de ses antennes locales. Selon l’IPHR, toutes les organisations de la région qui travaillaient spécifiquement sur les droits civils et politiques ont fermé.

À ces obstacles s’ajoute la question du financement. Une enquête de 2022 de la Fondation Nota Bene, elle aussi non publique mais communiquée à l’IPHR, indiquait que 22 organisations sur les 38 interrogées avaient principalement dépendu de bailleurs établis aux États-Unis durant les trois années précédentes. La réorganisation de l’aide américaine décidée en 2025 a donc eu, selon le rapport, des conséquences immédiates sur plusieurs structures, notamment celles venant en aide aux victimes de violences domestiques, aux femmes et filles vivant avec le VIH ou aux personnes LGBT+.

L’International Partnership for Human Rights veut préserver l’expertise des droits

Pour l’IPHR, la réduction du nombre d’organisations ne signifie pas que la société civile tadjike ait perdu toute capacité d’action. Le pays conserve, souligne le rapport, des professionnels expérimentés dans l’aide juridique, la surveillance et la documentation des violations, le dialogue avec les mécanismes internationaux et la défense publique des droits. La Coalition de la société civile contre la torture et l’impunité, créée en 2011, réunit ainsi 11 organisations. Une autre coalition, consacrée à l’égalité entre les sexes et aux droits des femmes, rassemble 98 organisations dans le pays.

Ces acteurs continuent également à fournir des services à des personnes vulnérables. L’IPHR rappelle que des organisations de la société civile ont participé aux discussions ayant conduit à l’adoption de la loi sur la non-discrimination en 2022 et interviennent auprès des victimes de violences domestiques, des personnes handicapées ou des victimes de torture. « Nous sommes des experts dans nos domaines. Nous devons être entendus », affirme un défenseur des droits interrogé par l’IPHR. Un autre explique que lorsqu’ils critiquent les autorités au sujet de violations des droits humains, « nous le faisons pour améliorer notre pays ».

Le rapport décrit cependant un environnement dans lequel la pression est souvent difficile à documenter directement. « Aujourd’hui, les autorités ne combattent généralement pas ouvertement les défenseurs des droits, mais exercent une pression par différents mécanismes », explique un militant interrogé par l’IPHR en 2025. L’organisation rapporte notamment des convocations informelles par les services de sécurité, des demandes d’informations détaillées, des avertissements concernant certains sujets et, selon les témoignages recueillis, des menaces pouvant viser les proches des militants.

L’International Partnership for Human Rights demande enfin aux gouvernements étrangers, aux organisations internationales et aux représentations diplomatiques de maintenir leur soutien financier sur le long terme, d’intégrer davantage la société civile dans les discussions législatives et de soulever les dossiers des personnes emprisonnées. L’organisation appelle aussi les institutions financières internationales présentes au Tadjikistan à intégrer les risques pesant sur les défenseurs des droits dans leurs évaluations, à organiser des consultations permettant de protéger les participants et à traiter l’état de l’espace civique comme un élément du dialogue sur le développement et la gouvernance.

Illustration www.magnific.com.

Par Rodion Zolkin
Le 09/28/2026

Newsletter

Pour rester informé des actualités de l’Asie centrale