Glaciers : pourquoi le déficit d’eau s’aggrave en Asie centrale
Glaciers : pourquoi le déficit d’eau s’aggrave en Asie centrale

Les glaciers d’Asie centrale viennent de traverser l’une de leurs années les plus déficitaires jamais observées. Mais le nouveau diagnostic de l’Organisation météorologique mondiale va plus loin : du bassin de la mer d’Aral aux réservoirs du Kirghizstan et du Tadjikistan, plusieurs indicateurs racontent simultanément une diminution des réserves et des flux d’eau.

Déficit d’eau en Asie centrale : plusieurs indicateurs pointent un déficit

Le 17 septembre 2026, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) a publié son rapport sur l’état des ressources mondiales en eau en 2025. L’étude, qui examine quinze composantes du cycle hydrologique, replace les glaciers dans un ensemble plus vaste : débit des rivières, réservoirs, eaux souterraines, humidité des sols, évapotranspiration, neige et stockage terrestre de l’eau. Pour l’Asie centrale, la photographie est particulièrement cohérente. Plusieurs de ces indicateurs ont basculé du même côté, celui du déficit.

Une précision est toutefois essentielle. Les 408 ± 132 gigatonnes de glace perdues en 2025, comme les 1.400 gigatonnes perdues entre 2023 et 2025. Le rapport ne fournit pas de perte en gigatonnes propre au Kirghizstan ou au Tadjikistan. En revanche, il établit que le bilan de masse annuel de l’ensemble glaciaire d’Asie centrale en 2025 appartient aux trois plus négatifs jamais enregistrés dans la série régionale.

Glaciers au Kirghizstan : 2025 a été l’une de ses années les plus déficitaires

L’année hydrologique analysée par l’OMM s’étend, dans l’hémisphère Nord, d’octobre 2024 à septembre 2025. Sur cette période, toutes les grandes régions glaciaires de la planète ont perdu de la masse pour la quatrième année consécutive. La perte mondiale atteint 408 ± 132 gigatonnes, soit l’équivalent d’une hausse de 1,1 ± 0,4 millimètre du niveau moyen des mers. Six des sept plus fortes pertes annuelles enregistrées à l’échelle mondiale se sont désormais produites au cours des sept dernières années.

L’Asie centrale fait partie des zones les plus durement touchées dans sa propre série d’observations. Le tableau 24 du rapport, consacrée aux changements annuels et saisonniers de masse depuis 1976, place la région parmi celles dont le bilan de 2025 compte parmi les trois plus négatifs jamais mesurés. Wayne Jenkinson, directeur Hydrologie et Cryosphère à l’OMM, l’a résumé ainsi lors de la présentation du rapport : « 2025 a été la quatrième année consécutive durant laquelle les 19 régions glaciaires du monde ont toutes perdu de la glace ; en Asie centrale, en Islande, dans l’Arctique russe ainsi que dans l’ouest du Canada et aux États-Unis, l’année figure parmi les trois pires jamais enregistrées ».

Glaciers : pourquoi le déficit d’eau s’aggrave en Asie centrale

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Cette appréciation repose sur une base d’observation bien plus large que quelques glaciers témoins. Les changements d’altitude calculés par télédétection couvrent plus de 200.000 glaciers, soit environ 96% des glaciers du globe. Pour transformer ces changements pluriannuels en séries annuelles, les chercheurs utilisent notamment des mesures de masse sélectionnées sur 149 glaciers suivis sur le terrain. Les variations saisonnières disponibles pour 275 glaciers permettent en outre de distinguer l’accumulation hivernale de la fonte estivale.

La tendance dépasse largement la seule année 2025. Depuis les années 1990, les pertes de glace augmentent dans presque toutes les régions et leur accélération est particulièrement nette depuis 2000. Les glaciers de montagne ont perdu 6,2% de leur masse de glace située au-dessus du niveau marin entre 2000 et 2025. Pour le Kirghizstan comme pour le Tadjikistan, le document ne descend cependant pas jusqu’à un bilan national en gigatonnes : sa conclusion robuste porte sur l’Asie centrale considérée comme région glaciaire.

Tadjikistan : le déficit hydrique dépasse les seuls glaciers

Le signal glaciaire serait déjà préoccupant isolément. Or, il se combine à d’autres anomalies. Sur les cinq années allant de 2021 à 2025, l’Asie centrale apparaît parmi les régions où les débits fluviaux inférieurs à la normale sont revenus de façon répétée. Le stockage terrestre de l’eau y a lui aussi présenté des déficits récurrents. Ce stockage agrège plusieurs réserves : nappes souterraines, humidité des sols, rivières, lacs, réservoirs, neige et glace.

pénurie d'eau

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En 2025, le bassin de la mer d’Aral a enregistré un débit inférieur à très inférieur à la normale, indique l’OMM. Surtout, l’analyse des réservoirs devient beaucoup plus concrète pour le Tadjikistan et le Kirghizstan. Les apports vers les réservoirs d’Ouzbékistan, du Tadjikistan, du Kirghizstan et d’Afghanistan étaient inférieurs à très inférieurs à la normale par rapport à la référence 1991-2020. À l’échelle de l’Asie centrale, les volumes stockés dans les réservoirs étaient également inférieurs à très inférieurs à la normale, situation que le rapport met largement en relation avec la faiblesse des apports.

Le même diagnostic apparaît depuis l’espace. En 2025, 42% des superficies évaluées dans le monde présentaient un stockage terrestre de l’eau inférieur ou très inférieur à la normale, contre 34% dans la normale et 24% au-dessus de celle-ci. L’Asie centrale fait partie des régions affichant des déficits marqués, dans une configuration proche de celle observée en 2024. Durant l’été puis l’automne, l’évapotranspiration réelle est en outre devenue inférieure à très inférieure à la normale sur une grande partie de l’Asie centrale et du Moyen-Orient.

Cette convergence compte davantage qu’un indicateur pris seul. À l’échelle mondiale, 36% de la superficie des bassins a connu en 2025 des débits plus faibles que la normale et seulement 36% se situait dans la plage normale. La moyenne de référence 1991-2020 est de 46%. L’année 2025 figure ainsi parmi les plus sèches pour les débits fluviaux depuis 35 ans. L’Asie centrale s’inscrit donc dans une anomalie planétaire, tout en présentant simultanément des déficits sur plusieurs compartiments de son propre système hydrologique.

Mer d’Aral

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Glaciers et Tadjikistan : comprendre le risque du « pic hydrique »

La fonte des glaciers ne signifie pas immédiatement moins d’eau dans les rivières. C’est précisément l’un des points les plus importants de l’annexe technique. Lorsque le climat se réchauffe, la fonte supplémentaire peut, pendant une période, augmenter la quantité d’eau relâchée par un glacier. Le débit glaciaire monte alors jusqu’à un maximum appelé « pic hydrique ». Ensuite, la logique s’inverse : la réserve de glace ayant diminué, le glacier n’est plus capable de maintenir le même volume de fonte.

L’OMM ne dit pas que l’Asie centrale a déjà franchi ce seuil. Les régions que le rapport considère comme susceptibles d’avoir déjà atteint le pic hydrique sont notamment le Caucase, l’Europe centrale ainsi que l’ouest du Canada et des États-Unis. La nuance est importante. Pour le Tadjikistan et le reste de l’Asie centrale, le message du document porte plutôt sur une forte dépendance au stockage saisonnier de la neige et de la glace et sur la vulnérabilité future du débit estival.

L’annexe technique cite à cet égard les travaux de Huss et Hock publiés en 2018. Ceux-ci projettent que les plus fortes diminutions du ruissellement glaciaire pendant les mois d’été d’ici à la fin du siècle devraient toucher l’Asie centrale ainsi que les Andes tropicales et centrales. Ce sont également, d’après cette étude, les seules régions où plus de 50% du débit total des bassins considérés provient de la neige et de la glace. Il ne s’agit donc pas d’une nouvelle prévision produite par l’édition 2025 : le rapport de l’OMM est explicitement rétrospectif et ne réalise pas lui-même de scénarios futurs.

Le mécanisme n’en reste pas moins déterminant pour comprendre ce que signifie la disparition progressive d’un glacier. « Après ce point, le glacier fournit chaque année moins d’eau de fonte, tout simplement parce qu’il reste moins de glace à faire fondre. Cela compte pour toutes les communautés situées en aval qui dépendent de cette eau durant les étés chauds et secs », a expliqué Wayne Jenkinson. Dans les régions arides et semi-arides, l’annexe insiste justement sur ce décalage saisonnier : la neige et la glace emmagasinent de l’eau pendant la saison froide, puis la libèrent lorsque les précipitations et la fonte nivale deviennent insuffisantes.

Glaciers : pourquoi le déficit d’eau s’aggrave en Asie centrale

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Kirghizstan : des signaux solides malgré des observations encore lacunaires

L’OMM accompagne néanmoins ses résultats d’un avertissement méthodologique. L’Asie et l’Afrique réunies ne représentent que 7,1% des 3.611 stations de débit disponibles dans l’évaluation 2025. À elles seules, l’Europe et les Amériques disposent d’un réseau nettement plus dense. Cette faiblesse relative des observations de terrain est particulièrement importante lorsqu’il s’agit d’interpréter la situation du Kirghizstan ou du Tadjikistan à une échelle nationale très fine.

Pour combler une partie de ces vides, le rapport combine les mesures in situ avec les données satellitaires et treize systèmes mondiaux de modélisation hydrologique. Lorsque la comparaison était possible, les anomalies de débit produites par les modèles concordaient avec les observations dans 63% des bassins validés. Par ailleurs, plus de la moitié des modèles s’accordaient sur la tendance de l’anomalie sur 98% de la superficie évaluée. Ces chiffres ne suppriment pas l’incertitude locale, mais ils expliquent pourquoi l’OMM peut identifier un signal régional malgré un maillage d’observation encore incomplet.

La lecture du rapport impose donc de distinguer ce qui est précisément mesuré de ce qui ne l’est pas. Il établit solidement que l’Asie centrale a connu en 2025 un bilan glaciaire parmi les trois plus négatifs de sa série, que le bassin de la mer d’Aral affichait des débits faibles et que les apports vers les réservoirs du Kirghizstan et du Tadjikistan étaient sous la normale. En revanche, il ne donne pas de perte glaciaire nationale en gigatonnes pour ces deux pays. Toute valeur de ce type présentée comme provenant du rapport dépasserait ce que le document permet d’affirmer.

Cette limite éclaire aussi l’insistance de l’OMM sur le partage des observations. « L’eau ne connaît pas les frontières. L’équilibre hydrique d’un bassin dépend de ce qui se passe dans un autre pays. Le recul d’un glacier dans un pays transforme la disponibilité de l’eau pour des populations situées à des centaines de kilomètres en aval », a déclaré Celeste Saulo, secrétaire générale de l’organisation. Dans une Asie centrale structurée par des bassins qui traversent plusieurs États, la qualité des données disponibles devient ainsi une partie intégrante du diagnostic hydrologique.

Illustration www.magnific.com.

Par Païsiy Ukhanov
Le 09/21/2026

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