À Tachkent, la consigne est spectaculaire : chaque mairie de quartier doit faire émerger deux grands centres commerciaux. Derrière cette accélération voulue par le président ouzbek Shavkat Mirziyoyev se dessine toutefois bien davantage qu’une politique du shopping. L’objectif est de transformer ces équipements en aimants à investissements, emplois, services et visiteurs, au moment où plusieurs districts peinent à tenir leurs engagements financiers et où l’Ouzbékistan cherche à capitaliser sur une forte progression du tourisme.
À Tachkent, les centres commerciaux comme moteurs d’investissements
Le 11 septembre 2026, Shavkat Mirziyoyev a demandé aux responsables des districts de la capitale de préparer chacun deux grands complexes commerciaux, révèle le média ouzbek Gazeta.uz. Avec 12 districts concernés, cela représente au minimum 24 projets potentiels ; leurs emplacements, investisseurs et sources de financement doivent être identifiés avant le 1er octobre 2026. Il ne s’agit donc pas encore de 24 chantiers financés et lancés, mais d’une injonction à constituer rapidement un portefeuille de projets.
L’urgence vient d’abord des objectifs d’investissement assignés à la capitale. Les 12 districts de Tachkent doivent attirer l’équivalent de 7,84 milliards d’euros en 2026. Pour 2027, la barre doit monter à environ 8,72 milliards d’euros, avec parallèlement la création de 150.000 à 200.000 emplois permanents à revenu élevé.
Or, plusieurs districts étaient encore sensiblement en retrait. Bektemir avait attiré l’équivalent d’environ 255 millions d’euros pour un objectif proche de 392 millions ; Yangihayot environ 270 millions pour une cible de 436 millions ; Uchtepa environ 292 millions sur quelque 479 millions attendus ; Yunusabad environ 566 millions pour un objectif proche de 872 millions.
Le calendrier serré imposé aux centres commerciaux s’inscrit donc dans une campagne plus générale pour faire sortir les projets d’investissement des dossiers administratifs. Chaque semaine, des représentants du gouvernement central, de la municipalité et des districts doivent rencontrer les investisseurs directement sur le terrain. Shavkat Mirziyoyev a fixé un principe particulièrement révélateur du rythme recherché : « Lundi, il ne doit rester aucun problème non résolu ».
Les centres commerciaux deviennent, dans ce cadre, des projets facilement identifiables autour desquels peuvent être assemblés terrain, financement, commerce, restauration, services, loisirs et immobilier. Ce choix est cohérent avec la spécialisation économique demandée aux quartiers : les secteurs centraux doivent renforcer les fonctions financières et d’affaires, tandis que les districts d’Almazar, Chilanzar et Uchtepa doivent attirer davantage de capitaux dans l’éducation, la médecine, le commerce et les services.
Tachkent veut densifier l’économie des services
La poussée des centres commerciaux ne constitue d’ailleurs qu’une partie d’une transformation plus large de l’espace urbain. Dans les quartiers centraux, les autorités souhaitent développer un marché de capitaux représentant environ 1,74 milliard d’euros et générer 20.000 à 25.000 emplois à revenu élevé.
La présidence entend parallèlement remettre des surfaces existantes dans le circuit économique. Tachkent compte 497 bâtiments administratifs représentant 765.000 m², et les espaces vacants ou mal utilisés doivent pouvoir recevoir des commerces, services, structures médicales et établissements éducatifs. Autrement dit, la stratégie ne repose pas uniquement sur de nouvelles constructions : elle cherche également à augmenter l’activité économique de surfaces déjà disponibles.

© Президент Республики Узбекистан
Le même raisonnement vaut pour le financement des petits entrepreneurs. Le plafond du crédit sans garantie destiné aux personnes souhaitant créer une activité dans la capitale doit passer de l’équivalent d’environ 7.365 euros à quelque 14.730 euros, a encore annoncé la présidence ouzbèke. À l’échelle de Tachkent, les mesures présentées lors de la réunion doivent contribuer à procurer une activité rémunératrice à 20.000 habitants.
Cette politique explique pourquoi les centres commerciaux sont présentés comme des équipements structurants plutôt que comme de simples surfaces de vente. À Yangihayot, par exemple, le hokim du district a annoncé un projet « Yangihayot City » représentant environ 872 millions d’euros et devant comprendre deux malls ainsi que des centres d’affaires. Le commerce est ici imbriqué dans des programmes immobiliers et économiques de plus grande taille.
Centres commerciaux et tourisme : Tachkent cherche ses « aimants »
L’engouement de Shavkat Mirziyoyev pour les centres commerciaux s’explique aussi par sa conviction comme quoi ils sont capables d’attirer les visiteurs « comme un aimant ». Cela, alors que les arrivées étrangères progressent rapidement en Ouzbékistan. Entre janvier et août 2026, 9.102.729 ressortissants étrangers ont visité le pays à des fins touristiques, soit 21,1% de plus que sur la même période de 2025, indique le Comité national de statistique.
Le modèle retenu dépasse d’ailleurs le bâtiment commercial lui-même. La capitale doit consacrer environ 73,7 millions d’euros à la rénovation intégrée de 100 rues et quelque 736,5 millions d’euros à un programme de quatre ans concernant 400 mahallas. L’exemple mis en avant est la mahalla Kichkirik, à Almazar, où ont été aménagés un jardin d’enfants de 450 places, des équipements sportifs, un parc, un amphithéâtre, des chemins piétons et des fontaines pour un secteur comptant environ 5.500 habitants.
L’idée économique sous-jacente apparaît ainsi plus clairement. Les autorités veulent fabriquer des zones de destination : rues rénovées, espaces de promenade, commerces, restauration, services et grands complexes doivent se renforcer mutuellement. Le mall est l’un des instruments les plus visibles de cette politique, mais il s’insère dans une stratégie de création de centralités urbaines capables de générer simultanément fréquentation et activité commerciale.
Tachkent face au risque de surcharge urbaine
Cette course aux projets comporte néanmoins une limite que l’Administration présidentielle elle-même vient de souligner. Le 15 septembre 2026, soit quatre jours après la réunion de Shavkat Mirziyoyev avec les responsables de districts, Saïda Mirziyoyeva, sa fille et également cheffe de l’Administration présidentielle, a insisté sur les défis créés par la croissance rapide de Tachkent. Réseaux techniques, équipements sociaux, énergie et eau doivent être pris en compte avant la réalisation de grands programmes immobiliers.
« Les nouvelles constructions doivent développer la ville, et non créer un déséquilibre supplémentaire ni surcharger ses systèmes », a déclaré Saïda Mirziyoyeva. Ce rappel donne une autre dimension à l’ordre de multiplier les complexes commerciaux : leur rapidité de préparation ne dispense pas les autorités d’évaluer leur insertion dans la ville, leurs accès, leur consommation de ressources et les équipements dont ils auront besoin.
L’enjeu est d’autant plus important que la présidence ne demande pas aux districts d’appliquer tous le même modèle économique. Sergeli, Yangihayot et Bektemir doivent notamment exploiter leur potentiel logistique, tandis que les quartiers centraux sont davantage orientés vers les affaires et la finance et que d’autres doivent renforcer les services. L’instruction uniforme de créer deux grands centres commerciaux par district devra donc se confronter à des territoires dont les fonctions, les infrastructures et les besoins diffèrent sensiblement.
