Cinq ensembles de pétroglyphes dispersés dans les hautes terres du Pamir et quatre sites paléolithiques de Khovaling, au Tadjikistan, viennent de franchir une étape importante vers une reconnaissance internationale. Désormais publiés sur la Liste indicative du patrimoine mondial de l’UNESCO, ces lieux racontent deux histoires vertigineuses du Tadjikistan : plusieurs millénaires d’art rupestre dans les montagnes et, plus loin dans le temps encore, les traces des premières occupations humaines d’Asie centrale.
Au Tadjikistan, l’UNESCO met en lumière cinq sites du Pamir
Le 17 septembre 2026, l’Agence pour la protection du patrimoine historique et culturel du Tadjikistan a annoncé l’intégration de quatre sites à la Liste indicative du Patrimoine mondial de l’UNESCO. Elles forment deux biens sériels distincts : cinq ensembles rupestres dans la région autonome du Haut-Badakhchan et quatre sites archéologiques dans le district de Khovaling, dans la région de Khatlon. Ces lieux ne sont pas encore inscrits au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Leur présence sur la Liste indicative signifie que le Tadjikistan les envisage pour une future nomination et devra poursuivre le travail scientifique, la protection et la préparation du dossier.
Le premier ensemble réunit Langar, Darshair, Shakhta, Nayzatash et Bakhmaljilga. Il s’agit de cinq composantes séparées dans l’espace mais présentées comme culturellement liées dans le dossier tadjik publié par le Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO. Pour un voyageur, cette dispersion est justement ce qui donne son sens à l’ensemble : le patrimoine ne se réduit pas à un monument unique, il se lit à l’échelle des paysages du Pamir.
Langar ouvre ainsi une séquence qui se poursuit avec Darshair, Shakhta, Nayzatash et Bakhmaljilga. Pris séparément, chacun constitue une composante géographique de la proposition. Réunis, ils permettent de suivre une tradition rupestre étendue sur plusieurs millénaires. D’après le dossier tadjik publié par l’UNESCO, les recherches menées depuis la seconde moitié du XXe siècle rattachent les gravures à différentes périodes, depuis le Mésolithique et le Néolithique jusqu’au Moyen Âge, en passant par les âges du bronze et du fer.
La pierre devient ici un récit. Les artistes ont utilisé la percussion, la gravure et l’incision sur des surfaces rocheuses naturelles. Bouquetins, argalis, cerfs et prédateurs apparaissent aux côtés de figures humaines, de scènes de chasse, de motifs géométriques et de compositions symboliques. Le dossier soumis par le Tadjikistan mentionne également des représentations associées aux pratiques rituelles et aux conceptions cosmologiques. Ces images ne documentent donc pas seulement la faune ou les techniques de chasse : elles offrent une fenêtre sur les représentations, les activités et les modes de vie de sociétés successives.
Le contexte géographique renforce cet intérêt. Dans son argumentaire, le Tadjikistan présente le Pamir comme un ancien carrefour entre l’Asie centrale, l’Asie du Sud, l’Asie orientale et la sphère culturelle iranienne. Les gravures témoigneraient ainsi de transformations économiques et culturelles associées à la chasse, au pastoralisme et aux migrations saisonnières. Le voyage touristique rejoint ici l’archéologie : Langar, Darshair, Shakhta, Nayzatash et Bakhmaljilga ne sont pas cinq curiosités interchangeables, mais cinq points d’un même paysage culturel de haute montagne.
Tadjikistan : Langar, Darshair, Shakhta, Nayzatash et Bakhmaljilga sous surveillance
La reconnaissance préliminaire apporte aussi des responsabilités nouvelles. Dans le dossier publié par le Centre du patrimoine mondial, le Tadjikistan identifie l’érosion naturelle et les intempéries parmi les menaces pesant sur les surfaces gravées. S’y ajoutent les effets du changement climatique, l’accès non contrôlé des visiteurs et les dégradations susceptibles d’être provoquées par les activités humaines. Autrement dit, la perspective d’une fréquentation accrue ne peut être dissociée de la conservation.
C’est un point essentiel pour l’avenir touristique des cinq composantes. Le cadre de gestion présenté dans la candidature prévoit la surveillance régulière de l’état des sites, des inspections de terrain, une documentation photographique, des études archéologiques ainsi que l’utilisation de systèmes d’information géographique et de techniques de télédétection, selon le dossier tadjik publié par l’UNESCO. La régulation des activités des visiteurs et le développement d’initiatives de tourisme durable font également partie des objectifs affichés.
La participation des communautés locales est elle aussi intégrée au dispositif de conservation présenté par le Tadjikistan. Le dossier leur attribue un rôle dans la protection des sites et dans la sensibilisation à leur importance culturelle. Cette orientation est particulièrement pertinente dans un espace où l’intérêt du voyage tient précisément au lien entre les gravures et leur environnement montagnard. Déplacer l’œuvre ou la séparer du paysage ferait perdre une partie de sa lecture ; le projet insiste au contraire sur le maintien des pétroglyphes dans leur contexte d’origine.
Cette candidature s’inscrit, par ailleurs, dans un Pamir déjà présent au Patrimoine mondial. Le Parc national tadjik a été inscrit sur la Liste principale en 2013. Cette comparaison aide à comprendre la portée de la nouvelle annonce : pour les cinq sites rupestres, il reste encore à franchir les étapes séparant la Liste indicative d’une éventuelle inscription complète.
Au Tadjikistan, l’UNESCO fait remonter le voyage jusqu’au Paléolithique
Le second ensemble change radicalement d’échelle temporelle. Kuldara, Lohuti, Obi Mazor et Khonakho se trouvent dans le district de Khovaling, dans la région de Khatlon. Kuldara est le site pour lequel la documentation disponible est la plus spectaculaire. Le dossier officiel fait état de couches culturelles bien conservées relevant du Paléolithique inférieur et moyen, ainsi que de nombreux outils lithiques destinés notamment à la découpe et au traitement de matériaux. Des couches découvertes par l’archéologue Vadim Ranov dans les années 1980 ont été datées approximativement d’un million à 900.000 ans. Entre 2021 et 2024, selon le même média, des recherches géoarchéologiques ont mis au jour des artefacts de pierre dans plusieurs paléosols.
Lohuti possède une autre profondeur documentaire. Le dossier soumis par le Tadjikistan indique que Lohuti, Kuldara et Obi Mazor ont été largement étudiés entre 1960 et 1990, tandis que de nouvelles recherches associant des spécialistes internationaux se sont poursuivies entre 2019 et 2024. Plus largement, l’histoire scientifique régionale remonte aux expéditions menées par Alexeï Okladnikov entre 1953 et 1959 dans les vallées du Hissar et du Vakhsh. En 1955, Viktor Ranov y avait identifié des sites du Paléolithique moyen.
Obi Mazor complète cette lecture en offrant un terrain important pour étudier simultanément les peuplements anciens et les transformations de l’environnement. Sa zone centrale proposée atteint 8 hectares et sa zone tampon 10 hectares. Il s’agit des superficies les plus importantes des quatre composantes telles qu’elles sont présentées dans cette proposition.
Khonakho, enfin, est intégré à l’ensemble archéologique consacré au Paléolithique de Khovaling. Des recherches ont été conduites à Khonakho-III, où des couches culturelles de différentes périodes ont été identifiées. Dans le périmètre proposé au Centre du patrimoine mondial, Khonakho dispose d’une zone centrale de 2 hectares et d’une zone tampon de 3 hectares. Lohuti occupe pour sa part une zone centrale de 3 hectares accompagnée d’une zone tampon de 3,5 hectares, tandis que Kuldara associe 2 hectares de zone centrale à une zone tampon de 3 hectares.
Tadjikistan : transformer le patrimoine en destination sans l’abîmer
L’enjeu touristique apparaît désormais en toutes lettres dans les documents de candidature. Pour les sites de Khovaling, un plan de gestion couvrant une période de 5 à 10 ans est en préparation. Il doit notamment organiser la délimitation des espaces protégés, leur surveillance, la régulation des activités économiques et le développement d’un tourisme durable. Les moyens de suivi annoncés comprennent les études de terrain, l’inventaire scientifique, les systèmes d’information géographique et les technologies satellitaires.
Cette prudence n’a rien de théorique. Pour Kuldara, Lohuti, Obi Mazor et Khonakho, le dossier identifie l’érosion naturelle, les activités agricoles et les fouilles illégales parmi les principales menaces. Pour les cinq sites rupestres du Pamir, la pression potentielle des visiteurs rejoint l’érosion et les effets du climat. La nouvelle visibilité internationale du Tadjikistan pose donc une équation classique du tourisme patrimonial, mais ici avec des vestiges particulièrement vulnérables : rendre des lieux lisibles et accessibles sans accélérer leur dégradation.
