Une ancienne centrale électrique de Tachkent, des briques chargées d’un siècle d’histoire et, désormais, des œuvres venues d’Ouzbékistan comme de la scène internationale. Avec CCA Tashkent, la capitale ouzbèke se dote d’une institution permanente qui veut dépasser le modèle de la simple galerie pour réunir expositions, recherche, formation, résidences et programmes publics.
Le CCA Tashkent, la toute première institution ouzbèke spécifiquement consacrée à l’art contemporain
La séquence d’ouverture s’est déroulée sur plusieurs jours. Le 4 septembre 2026, le président de l’Ouzbékistan, Shavkat Mirziyoyev, et sa fille Saïda Mirziyoyeva, également cheffe de l’administration présidentielle, ont été les premiers à découvrir le nouveau centre. Ensuite, une présentation inaugurale réunissant professionnels, journalistes et acteurs du projet a eu lieu le 5 septembre 2026. Enfin, CCA Tashkent a officiellement ouvert ses portes au grand public le 6 septembre 2026.
L’événement marque un changement d’échelle pour l’art contemporain en Ouzbékistan. CCA Tashkent est présenté par le Fonds pour le développement de la culture et des arts comme la première institution permanente du pays spécifiquement consacrée à l’art contemporain, à la recherche et au travail avec les publics. La présidence ouzbèke le décrit également comme le premier centre d’État de ce type dans le pays et comme une institution sans équivalent régional par l’étendue de ses fonctions.
CCA Tashkent, un centre d’art contemporain dans un bâtiment de 1912
Le décor n’a rien d’un musée construit sur une page blanche. CCA Tashkent s’est installé dans un édifice industriel datant de 1912, au 6, rue Amir Temur, dans le centre historique de Tachkent. Conçu par l’architecte Wilhelm Heinzelman, le bâtiment a d’abord été lié au réseau de tramways de la capitale avant de servir de centrale électrique diesel. Cette mémoire industrielle est devenue le point de départ du projet plutôt qu’un obstacle à effacer.
La transformation a été confiée au bureau français Studio KO. L’agence a conservé la matérialité du lieu, ses briques, ses volumes et son caractère industriel tout en l’adaptant aux exigences d’un établissement culturel contemporain. Olivier Marty, cofondateur de Studio KO, résume ainsi au média en ligne Podrobno.uz la logique suivie par les architectes : « Plus nous apprenions à connaître le bâtiment, plus les idées apparaissaient; même la répartition des fonctions à l’intérieur était dictée par le bâtiment lui-même », a-t-il expliqué lors de l’ouverture.

© Президент Республики Узбекистан
Ce choix se lit dans l’organisation intérieure. Le grand hall de l’ancienne installation énergétique est devenu un espace d’exposition monumental. Le complexe comporte aussi des salles plus petites, des espaces souterrains, un amphithéâtre destiné aux performances, un volume d’exposition vertical, des lieux de projection et de conférence ainsi qu’une vaste cour pouvant accueillir des œuvres conçues pour l’extérieur. Olivier Marty a d’ailleurs évoqué le hall des turbines de la Tate Modern parmi les références du projet.
À cela s’ajoutent une bibliothèque spécialisée, des archives de recherche, des espaces éducatifs, un concept-store, un restaurant et des zones permettant simplement de se rencontrer ou de travailler. La bibliothèque est consacrée notamment à l’art, à la culture visuelle et à la théorie critique et peut être consultée sur rendez-vous. L’établissement annonce par ailleurs une ouverture six jours par semaine, selon la même source. Autrement dit, la fréquentation du lieu n’est pas pensée uniquement autour des grandes expositions.

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À Tachkent, un chantier de restauration hors norme
Avant les œuvres, il a fallu traiter l’héritage beaucoup moins romantique d’une centrale alimentée au diesel. La transformation a pris environ six ans. Une année a été consacrée au retrait de cuves de diesel dans les sous-sols, opération particulièrement délicate, puis une autre année au renforcement du bâtiment; les deux dernières années du projet ont surtout porté sur les travaux d’aménagement.
Cette restauration lourde a toutefois permis aux architectes d’éviter une reconstruction radicale. Plutôt que de greffer une grande extension vitrée sur le bâtiment ancien, le projet a cherché à préserver ses volumes et son identité. Certaines techniques nécessaires au traitement des briques historiques avaient dû être réapprises avec l’aide de spécialistes régionaux et français. Pour Studio KO, l’enjeu était donc double: fabriquer un équipement culturel contemporain sans transformer l’ancienne centrale en simple décor patrimonial.
Le quartier lui-même fait partie du projet. À proximité se trouvent notamment le Musée national des arts et l’Académie des arts, tandis que plusieurs établissements d’enseignement occupent le secteur. Interrogée par Podrobno.uz, Gayane Umerova explique que cette implantation devait maintenir le centre au contact d’une zone culturelle et universitaire déjà fréquentée par les jeunes. CCA Tashkent n’est ainsi pas conçu comme une destination isolée en périphérie, mais comme une pièce supplémentaire dans un paysage culturel existant. Cette attention au public jeune constitue l’un des discours les plus constants de la direction. « Nous ne pensons pas que tout le monde deviendra artiste, mais nous voulons que nos visiteurs transmettent l’amour de l’art à leur famille », a déclaré Gayane Umerova. La première journée publique a concrétisé cette intention avec des ateliers pour enfants, des projections, des lectures de poésie, des performances, des rencontres d’artistes et des visites accompagnées.

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CCA Tashkent, un centre d’art contemporain pensé comme une institution
L’exposition inaugurale donne une première indication de la ligne artistique. Intitulée « Hikmah », que le centre traduit par l’idée de « sagesse », elle est dirigée par Sara Raza. L’exposition est programmée du 6 septembre 2026 au 31 janvier 2027 et son accès est annoncé gratuit. Elle s’intéresse aux relations entre traditions locales, héritage spirituel, culture matérielle, mémoire et pratiques artistiques contemporaines.
« L’exposition “Hikmah” est consacrée à la recherche de nouveaux points de rencontre entre tradition, culture matérielle et pratiques artistiques contemporaines », a expliqué Sara Raza à Kursiv LifeStyle. La commissaire ne cherche pas seulement à accrocher des œuvres dans un bâtiment spectaculaire. Le discours curatorial met au contraire l’accent sur le dialogue entre la matière des œuvres et l’histoire physique de l’ancienne centrale.

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L’exposition rassemble 11 œuvres. Plusieurs ont été produites spécialement pour le projet. La sélection réunit notamment Muhannad Shono, Nari Ward, Shokhrukh Rakhimov, Tarik Kiswanson, Kimsooja, Ali Cherri et Nadia Kaabi-Linke, tandis que des œuvres de Vladimir Pan, Daribay Saipov et Bakhtiyar Saipov proviennent des collections du Musée d’art du Karakalpakstan Savitsky. Une installation appartenant au Solomon R. Guggenheim Museum est également présente, elle est d’ailleurs présentée pour la première fois en Ouzbékistan.
Le programme institutionnel doit toutefois aller bien au-delà de cette exposition inaugurale. Le centre prévoit des conférences, débats publics, projections, concerts, performances, ateliers, recherches et résidences artistiques, selon la présidence. Il entend donc fonctionner comme un lieu de production et de circulation des idées autant que comme un espace où viennent se succéder des expositions. L’institution ne prévoit pas, à ce stade, de constituer une collection permanente, ce qui renforce l’importance des projets temporaires, des commandes et des collaborations.
Le nouveau centre d’art contemporain de Tachkent veut rayonner au-delà des murs
Cette ambition internationale était engagée avant même l’ouverture complète du bâtiment. CCA Tashkent présente à Venise une exposition consacrée à l’artiste conceptuel ouzbek Vyacheslav Akhunov. Le projet est rattaché à la 61e Biennale de Venise et se tient au Palazzo Franchetti jusqu’au 22 novembre 2026. Il s’agit du premier projet d’exposition international porté par le nouveau centre.
La présidence cite parmi les institutions avec lesquelles des relations sont développées le Guggenheim Museum, la Tate, le Centre Pompidou, la Delfina Foundation, le National Museum of Asian Art aux États-Unis et l’Arts Council Korea. Pour Tachkent, l’objectif est autant de faire venir artistes et projets étrangers que d’offrir aux créateurs ouzbeks davantage de passerelles vers l’extérieur. « CCA Tashkent travaillera avec les artistes, les commissaires et les organisations internationales afin d’aider nos auteurs à toucher de nouveaux publics », a déclaré Saïda Mirzioïeva, fille de Shavkat Mirziyoyev et cheffe de l’administration présidentielle.

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Le dispositif ne s’arrête d’ailleurs pas au bâtiment de la rue Amir Temur. Deux résidences artistiques sont déjà installées à Tachkent, notamment dans des bâtiments réaffectés au cœur de quartiers anciens. Une implantation supplémentaire à Samarcande est lancée en septembre 2026, tandis que Gayane Umerova a également évoqué auprès de Podrobno.uz des projets à Noukous et Kokand. L’idée consiste à placer certains artistes dans un environnement urbain et social ordinaire plutôt qu’à les enfermer dans les seuls murs de l’institution.
Le calendrier commence enfin à dessiner l’après-ouverture. Une exposition d’Ilya et Emilia Kabakov est annoncée pour 2027, avec Zelfira Tregulova comme commissaire invitée. Entre cette programmation, les résidences régionales, la bibliothèque, les archives et les partenariats internationaux, CCA Tashkent cherche donc à construire une infrastructure artistique durable: un lieu où l’Ouzbékistan ne se contente plus d’accueillir ponctuellement l’art contemporain, mais tente d’organiser autour de lui un écosystème professionnel permanent.
