Le Tadjikistan veut faire entrer l’intelligence artificielle dans ses écoles de manière beaucoup plus structurée. Après plusieurs expérimentations menées depuis 2024 et 2025, les autorités préparent désormais un programme destiné aux élèves de la 5e à la 11e année. Manuels en tadjik, formation des enseignants, sécurité des données, éthique et évaluation sont au cœur d’un chantier qui pourrait transformer durablement l’enseignement dans le pays.
Dans les écoles du Tadjikistan, l’intelligence artificielle change d’échelle
Le ministère de l’Éducation et des Sciences du Tadjikistan a signé avec l’entreprise technologique Zypl.ai un mémorandum consacré au développement de l’intelligence artificielle dans le système éducatif. L’accord ne signifie pas que toutes les écoles du pays disposeront immédiatement d’un nouveau cours obligatoire. Il ouvre en revanche une phase de préparation méthodique : création de programmes, rédaction de supports pédagogiques, formation des enseignants et définition de règles pour une utilisation responsable de ces technologies.
Cette initiative prolonge un travail déjà engagé. Le 18 juin 2026, le ministère avait réuni un groupe de travail consacré à la numérisation de l’éducation, avec des représentants de l’UNICEF, du Partenariat mondial pour l’éducation, d’EdTech Hub et des experts du numérique. L’un des principaux sujets concernait le programme « Fondements de l’intelligence artificielle », conçu pour les élèves des classes 5 à 11. Des résultats issus de l’initiative Tech4Ed ont également été examinés, ainsi que différentes expériences internationales d’enseignement de l’IA.
Le projet de 2026 va sensiblement plus loin que les premiers cours expérimentaux. Le ministère et Zypl.ai doivent élaborer un programme-type consacré à l’intelligence artificielle, mais aussi des manuels, des recommandations pédagogiques, des cahiers d’exercices, des supports numériques et des critères permettant d’évaluer les connaissances des élèves. Des formations sont prévues pour les enseignants comme pour les scolaires, avec également la préparation de formateurs et de plans de cours. Les supports devront être rédigés dans la langue d’État et s’appuyer sur des exemples compréhensibles, adaptés à la vie quotidienne des élèves tadjiks.
Le contenu ne doit pas se limiter à apprendre à produire un texte ou une image avec un outil génératif. Les autorités disent vouloir expliquer le fonctionnement, les possibilités et les limites de l’intelligence artificielle. Le projet prévoit aussi de traiter la protection des droits des enfants, la sécurité de l’information, les données personnelles, le droit d’auteur et la transparence. Le ministère souligne en outre que l’IA ne doit pas remplacer les connaissances, le raisonnement ou la responsabilité humaine : elle doit rester un outil d’appui au processus éducatif. Cette ligne donne au futur programme une dimension à la fois technique et civique.à
L’enjeu est également territorial. Le ministère veut une introduction progressive tenant compte des capacités réelles des établissements, de l’équipement informatique et de la préparation des enseignants. Cette prudence rappelle les critères retenus lors des premières expérimentations : connexion Internet à haut débit, tableaux électroniques, équipement matériel suffisant et niveau scolaire des élèves, notamment en mathématiques. L’objectif affiché est d’éviter qu’un programme national reste théorique faute de moyens pour être effectivement enseigné.
De 25 à 100 écoles : l’intelligence artificielle déjà testée
L’histoire du projet permet de mesurer la vitesse du changement. En janvier 2025, les cours liés à l’intelligence artificielle étaient déjà proposés dans dix écoles du Tadjikistan. L’expérimentation avait commencé dans cinq établissements avant de s’étendre à cinq autres. Chaque école comptait alors en moyenne entre 15 et 20 élèves. Dans la région autonome du Haut-Badakhchan, des enseignants de trois établissements avaient par ailleurs suivi pendant trois jours une formation intensive consacrée aux méthodes d’enseignement de l’IA.
Le dispositif a ensuite gagné en ampleur. Un pilote portant sur 25 écoles a concerné 275 élèves, selon les données du ministère rapportées par l’agence officielle Khovar en octobre 2025. Parmi eux, 80% auraient réussi l’évaluation finale, avec un résultat moyen de 18 points sur 20. Le cursus comprenait 17 thèmes majeurs, allant de l’apprentissage automatique à la vision par ordinateur, en passant par le traitement du langage naturel, l’éthique de l’IA, la sécurité et des cas pratiques appliqués notamment à l’éducation et à la médecine.
À la rentrée 2025-2026, les responsables du projet ont annoncé une nouvelle marche : 100 écoles, dont 60 à Douchanbé et 40 dans d’autres régions. La deuxième phase avait commencé le 10 septembre 2025 et concernait notamment Douchanbé, Khodjent, Kulob, Khorog et Vahdat. Les autorités présentaient ces expériences comme une étape destinée à construire un modèle suffisamment robuste pour être ensuite étendu à l’ensemble du système scolaire.
Dans cette phase, les cours restaient expérimentaux. « Les cours ont un caractère expérimental », expliquait ainsi le ministère de l’Éducation et des Sciences. Certaines séances supplémentaires étaient destinées aux élèves des classes 10 et 11, réunis par groupes de 10 à 15, une fois par semaine pendant une heure. Un représentant du Conseil de l’intelligence artificielle indiquait également que les élèves et les établissements n’avaient rien à financer, les écoles devant principalement mettre à disposition une salle équipée d’Internet à haut débit et de tableaux électroniques.
Former les enseignants avant de généraliser l’intelligence artificielle
La principale difficulté n’est donc plus seulement de démontrer que des élèves peuvent apprendre les bases de l’intelligence artificielle. Il faut désormais trouver assez d’enseignants capables de dispenser ces cours. Dès août 2025, le Conseil de l’IA reconnaissait que les spécialistes étaient encore trop peu nombreux pour augmenter rapidement la fréquence des enseignements. Il envisageait de former en priorité des professeurs d’informatique, ainsi que d’autres enseignants disposant d’un bagage technique et d’un bon niveau en mathématiques.
Cette question occupe une place centrale dans le mémorandum signé avec zypl.ai. La préparation d’un programme national implique en effet de former les enseignants avant son déploiement massif, mais aussi de produire des outils pédagogiques suffisamment simples pour être utilisés au-delà des établissements les mieux équipés de Douchanbé. Le premier vice-ministre de l’Éducation et des Sciences, Homid Hoshimzoda, a présenté l’accord de juillet comme le début d’une nouvelle étape dans la préparation des élèves, des enseignants et des établissements aux exigences du monde numérique contemporain.
Le débat dépasse d’ailleurs les seuls cours spécialisés. Le 1er septembre 2026, dans Hayom Ikromzoda, doyen de la faculté de philologie russe de l’Université nationale tadjike, estimait que la mission du professeur évoluait avec les technologies numériques. Selon lui, la formation des futurs enseignants doit désormais associer savoirs fondamentaux, compétences pédagogiques, maîtrise des langues, culture numérique et capacité à travailler avec l’intelligence artificielle. Il évoquait notamment l’usage contrôlé d’assistants et de tuteurs reposant sur l’IA. Il s’agit d’une prise de position universitaire et non d’une nouvelle règle ministérielle, mais elle illustre l’évolution du débat éducatif national.
Le Tadjikistan cherche parallèlement à élargir son vivier de spécialistes. En octobre 2025, l’Académie de l’intelligence artificielle, créée en 2019, avait déjà formé plus de 700 jeunes dans des domaines tels que l’apprentissage automatique ou le traitement automatique du langage, et plus de 70 anciens élèves travaillaient comme ingénieurs spécialisés. En juillet 2026, le lancement à Douchanbé du premier recrutement d’« École 21 » a ajouté un autre étage à cet écosystème : cette formation numérique gratuite est ouverte aux personnes de plus de 18 ans, indépendamment de leur expérience préalable en programmation.
Tadjikistan : l’intelligence artificielle entre ambition nationale et garde-fous
Les chiffres annoncés montrent l’ampleur recherchée. En 2025, un objectif de quelque 4.000 écoles et deux millions d’élèves avait été évoqué pour l’année scolaire 2027-2028. Conformément à la stratégie nationale de développement de l’intelligence artificielle jusqu’en 2040, l’enseignement de l’IA devait être introduit comme matière distincte dans toutes les écoles du pays à l’horizon 2028. Ces objectifs doivent être compris comme des cibles publiques : leur réalisation dépendra notamment des infrastructures, de la formation des enseignants et de la validation du programme actuellement en préparation.
La politique éducative s’insère dans une stratégie technologique plus large. La stratégie nationale attribue aux technologies avancées un objectif pouvant atteindre 5% du produit intérieur brut à l’horizon 2040. La jeunesse occupe logiquement une place centrale dans cette ambition. Lors du lancement d’« École 21 », Hakim Ismoilzoda, premier directeur adjoint de l’Agence de l’innovation et des technologies numériques auprès du président, a affirmé que 70% de la population du Tadjikistan avait moins de 35 ans, présentant cette structure démographique comme un capital pour l’ère de l’intelligence artificielle.
Cette accélération technologique s’accompagne toutefois d’un discours plus ferme sur les usages. Le 31 août 2026, à l’occasion de la rentrée scolaire, Emomali Rahmon a demandé aux institutions concernées d’étudier pendant trois mois la question de l’utilisation incontrôlée des smartphones et des réseaux sociaux par les enfants. Dans le même discours, le président a insisté sur la nécessité de développer chez les jeunes une véritable culture d’utilisation d’Internet, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle. Le message correspond étroitement aux garde-fous annoncés pour le futur programme scolaire : apprendre à utiliser les technologies ne suffit plus, il faut aussi apprendre à en comprendre les risques et les limites.
Illustration www.magnific.com.
