Tadjikistan : Genocide Watch dénonce l’instrumentalisation de la mémoire de la guerre civile
Tadjikistan : Genocide Watch dénonce l'instrumentalisation de la mémoire de la guerre civile

Près de trois décennies après la fin de la guerre civile, le passé reste un enjeu de pouvoir au Tadjikistan. Dans un rapport publié fin août 2026, l’ONG Genocide Watch accuse les autorités d’avoir transformé le traumatisme du conflit en argument politique permanent : préserver la paix justifierait le durcissement du régime, la marginalisation de l’opposition et la réduction de l’espace accordé à la société civile.

Tadjikistan : le pouvoir en place instrumentaliserait les récits de la guerre civile pour se légitimer

Le 25 août 2026, Genocide Watch a publié un rapport consacré aux « récits traumatiques » hérités de la guerre civile tadjike de 1992 à 1997. L’organisation y examine la manière dont le pouvoir construit et mobilise le souvenir d’un conflit qui a profondément fracturé le pays, opposant les forces soutenant le gouvernement à une opposition hétérogène regroupée par la suite au sein de l’Opposition tadjike unie.

L’enjeu dépasse la bataille des historiens. Genocide Watch considère que le souvenir de la guerre est devenu une ressource de légitimation politique. « Le rapport examine comment le gouvernement tadjik instrumentalise les récits de la guerre civile pour légitimer son pouvoir », écrit l’organisation Genocide Watch dans la présentation publiée le 25 août 2026. Derrière la promesse de stabilité se jouerait ainsi, selon elle, une restriction durable du pluralisme.

Genocide Watch accuse le Tadjikistan d’entretenir la peur du retour à la guerre

Au cœur du rapport se trouve une mécanique simple. La guerre civile représente le scénario catastrophe dont le pouvoir affirme avoir sauvé le pays. Toute remise en cause trop forte de l’ordre politique peut dès lors être présentée comme une menace contre la paix retrouvée. En effet, le président Emomali Rahmon et d’autres représentants du pouvoir font constamment appel à la guerre. Les références à l’unité nationale, à la stabilité et au risque d’un nouveau conflit formeraient ainsi un langage politique particulièrement puissant dans une société marquée par cinq années de violences.

Genocide Watch ne conteste pas la réalité de ce traumatisme. Son argument porte sur son utilisation. La mémoire du conflit, selon l’organisation, permettrait de déplacer le débat : une opposition politique ne serait plus seulement une concurrence au pouvoir, une manifestation ne serait plus seulement une contestation sociale et un média critique ne serait plus seulement un contre-pouvoir. Chacun pourrait être associé, directement ou indirectement, au risque de désordre, de confrontation ou de désintégration de l’État.

Cette lecture entre directement en collision avec le récit diffusé par les institutions officielles. Dans un entretien publié le 30 août 2026 par l’agence nationale Khovar, l’historien Saïdali Mukhiddinov présente trois éléments comme décisifs dans le redressement du pays : la volonté de paix de la population, l’accord mettant fin à la guerre et le rôle du dirigeant. Il rappelle également la promesse attribuée à Emomali Rahmon lorsqu’il prend la tête du Soviet suprême en novembre 1992 : « Je vous apporterai la paix ». La paix n’est donc pas seulement un événement historique dans le discours institutionnel. Elle constitue un élément fondateur de la légitimité présidentielle.

La période précédant le 35e anniversaire de l’indépendance illustre encore cette mise en scène du passé. Le 28 août 2026, Emomali Rahmon a remis des distinctions à 162 personnes, parmi lesquelles figuraient d’anciens députés de la XVIe session du Soviet suprême. Cette session de novembre 1992 occupe une place centrale dans la mémoire politique contemporaine puisqu’elle correspond à l’arrivée d’Emomali Rahmon à la tête du parlement au moment où la guerre déchirait le pays.

Tadjikistan : de l’ancien compromis de paix à l’effacement de l’opposition

Genocide Watch s’attarde ensuite sur ce qu’est devenu le pluralisme né des accords de paix. Le cas du Parti de la renaissance islamique du Tadjikistan est emblématique. Cette formation avait participé à l’Opposition tadjike unie avant d’intégrer le système politique après la fin de la guerre. Elle représentait donc, dans l’architecture de l’après-conflit, l’un des symboles d’une réintégration de l’opposition dans la vie institutionnelle.

Cet équilibre a été démantelé. En 2015, le Parti de la renaissance islamique a été interdit. Plusieurs responsables ont ensuite été emprisonnés et d’autres ont quitté le pays. Pour Genocide Watch, cette évolution est essentielle : elle montre comment le compromis issu de la guerre a progressivement laissé place à un ordre politique dans lequel l’espace légal disponible pour les adversaires du pouvoir s’est considérablement réduit.

Le rétrécissement concerne aussi la société civile. Plus de 700 organisations non gouvernementales ont été fermées depuis 2022, a comptabilisé Genocide Watch. À cela s’ajoutent des poursuites visant des journalistes, des militants et des voix critiques sous des qualifications liées notamment à l’extrémisme ou à des tentatives de prise du pouvoir. Pour l’organisation internationale, la sécurité n’est donc pas seulement une politique publique : elle forme un cadre discursif à l’intérieur duquel la contestation peut être assimilée à une menace.

Des données publiées quelques jours plus tard montrent que la question des droits humains demeure particulièrement sensible. Une analyse de Pamir Inside, datée du 28 août 2026 et consacrée à des rapports de la société civile préparés pour l’Examen périodique universel des Nations unies, relève que l’Ombudsman a enregistré 20 plaintes pour torture ou mauvais traitements entre 2021 et 2024. Sur la même période, la Coalition de la société civile contre la torture et l’impunité en a recensé 83. Dans 84 % de ces signalements, les plaignants mettaient en cause des agents du ministère de l’Intérieur.

Ce décalage ne constitue pas à lui seul une preuve de responsabilité institutionnelle. Il montre toutefois l’écart entre les statistiques produites par les mécanismes officiels et celles réunies par des organisations indépendantes. Le sujet continue parallèlement de faire l’objet d’un dialogue avec les institutions internationales : le 28 août 2026, l’experte indépendante du Conseil des droits de l’homme de l’ONU Attiya Waris a achevé une visite au Tadjikistan et présenté au ministère des Affaires étrangères ses observations préliminaires sur les droits économiques, sociaux et culturels.

Genocide Watch place le Tadjikistan et le Haut-Badakhchan au centre du rapport

La partie la plus sensible du document concerne la région autonome du Haut-Badakhchan, dans l’est montagneux du Tadjikistan, où vivent notamment les Pamiris. Genocide Watch estime que les autorités ont régulièrement présenté certains responsables locaux et certains mouvements de contestation comme des menaces pour l’intégrité territoriale. Dans cette logique, la crainte du séparatisme contribuerait à légitimer une présence sécuritaire accrue ainsi que des restrictions touchant les rassemblements, l’information et les communications.

Le rapport revient sur les violences de 2021 et de 2022. Au moins deux personnes sont mortes lors de la répression des manifestations de 2021. Pour les opérations menées en 2022, l’organisation avance un bilan d’au moins 24 morts. Au-delà de la bataille des chiffres, Genocide Watch insiste sur l’absence d’enquêtes indépendantes permettant d’établir pleinement les responsabilités et sur les poursuites ayant suivi les événements.

Les données réunies pour les mécanismes des Nations unies prolongent cette inquiétude. Selon des informations de Human Rights Watch, 205 habitants du Haut-Badakhchan ont été condamnés à différentes peines à la suite des événements de 2021 et 2022. La même source rapporte la mort en détention de cinq militants pamiris en 2025 et indique qu’aucune enquête indépendante n’aurait établi les circonstances de ces décès.

L’affaiblissement du tissu associatif régional est tout aussi frappant. Après 2022, environ 10% seulement des quelque 300 organisations publiques auparavant actives au Haut-Badakhchan auraient réussi à poursuivre leurs activités, selon un rapport de la société civile. Pour Genocide Watch, cet environnement illustre précisément les conséquences de la logique qu’elle dénonce : une menace présentée comme existentielle autorise un niveau de contrôle politique et sécuritaire qui serait autrement beaucoup plus difficile à justifier.

Tadjikistan : la bataille pour savoir qui écrit l’histoire

Le rapport ne s’arrête pas à la répression immédiate. Il pose une question plus profonde : qui dispose du droit de raconter la guerre civile ? Genocide Watch critique les difficultés d’accès à certaines archives, la place limitée accordée au conflit dans le Musée national et, plus largement, une histoire publique qui privilégierait le rôle de l’actuel président dans le retour à la paix. Les récits concurrents, les responsabilités des différents camps et les expériences divergentes des régions resteraient beaucoup moins visibles.

Le contraste avec le discours institutionnel de cette fin août 2026 est saisissant. Dans l’entretien accordé à Khovar, Saïdali Mukhiddinov présente la connaissance du passé comme indispensable à la construction de l’avenir et insiste sur la centralité de la paix et de l’unité nationale. De leur côté, les politologues Temur Umarov et Ruslan Norov décrivent un système politique beaucoup plus figé. Pour le Tadjikistan, écrivent-ils, « l’horloge semble s’être arrêtée ». Les auteurs rappellent qu’Emomali Rahmon reste le dernier dirigeant d’Asie centrale au pouvoir sans interruption depuis les débuts de l’indépendance et décrivent le régime comme fortement personnaliste.

C’est précisément cette superposition entre histoire nationale et continuité du pouvoir que Genocide Watch cherche à interroger. La guerre civile devient, dans son analyse, plus qu’un traumatisme collectif. Elle fournit une grille permettant d’opposer stabilité et changement, unité et pluralisme, sécurité et contestation. Plus le souvenir des années 1990 est associé au chaos, plus l’ordre politique actuel peut être présenté comme la condition même de la paix.

L’organisation demande donc que l’histoire du conflit puisse être discutée à partir d’archives, de témoignages et de récits provenant de différentes régions et sensibilités politiques. Elle réclame également un accès plus large à l’information factuelle sur la guerre. L’enjeu est directement politique : permettre que le Tadjikistan parle de son passé sans que toute lecture concurrente soit ramenée à la menace d’un retour aux violences qui ont marqué les années 1992-1997.

Par Rodion Zolkin
Le 09/02/2026

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