À Bichkek, Tokaïev dessine le prochain chapitre du partenariat entre le Kazakhstan et la Chine

Dans un entretien accordé à Xinhua en marge du sommet de Bichkek, Kassym-Jomart Tokaïev décrit une relation avec Pékin arrivée, selon lui, à un « niveau sans précédent ». Commerce, Corridor médian, intelligence artificielle, formation et diplomatie multilatérale : les priorités exposées par le président kazakhstanais font largement écho à celles qu’il a défendues devant les dirigeants de l’Organisation de coopération de Shanghai.

Publié le 1er septembre depuis Bichkek, l’entretien écrit de Kassym-Jomart Tokaïev à l’agence chinoise Xinhua s’inscrit dans une séquence diplomatique dense pour le Kazakhstan. Le chef de l’État se trouvait alors dans la capitale kirghize pour participer au sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui célébrait ses 25 ans.

Dans cet entretien, Tokaïev ne se contente pas de réaffirmer la proximité politique entre Astana et Pékin. Il dessine surtout les contours de ce que le Kazakhstan entend faire de cette relation dans les prochaines années : approfondir les échanges avec la Chine dans les domaines du commerce, de la technologie et des transports, tout en inscrivant cette coopération dans une stratégie plus large de connectivité eurasiatique et de diplomatie multilatérale. « Les relations entre le Kazakhstan et la Chine se trouvent actuellement à un niveau sans précédent », affirme le président, qui assure qu’Astana est prête à « renforcer de manière constante » son partenariat stratégique global permanent avec Pékin. « Ceux qui empruntent la même route partagent le même destin », rappelle-t-il en citant un proverbe kazakh.

La Chine au cœur de la stratégie économique kazakhstanaise

Le premier message du président est économique. Selon Tokaïev, la Chine occupe désormais la première place parmi les partenaires commerciaux du Kazakhstan et les échanges bilatéraux continuent d’atteindre de nouveaux records. La relation ne peut cependant plus être résumée aux hydrocarbures, aux matières premières ou au commerce frontalier. Le président insiste sur son caractère désormais « véritablement global », allant des investissements à l’industrie, en passant par l’agriculture, la médecine, l’éducation, la recherche et les nouvelles technologies.

Le Kazakhstan cherche à transformer son positionnement géographique en avantage économique : non plus seulement servir de territoire de transit entre la Chine, la Russie, la mer Caspienne et l’Europe, mais devenir un nœud logistique, industriel et technologique à part entière. C’est dans cette perspective que le Corridor international de transport transcaspien, plus connu sous le nom de Corridor médian, occupe une place centrale dans l’entretien.

« Notre tâche commune est de rendre cet itinéraire aussi compétitif que possible », souligne Tokaïev, citant parmi les priorités les « douanes intelligentes », la numérisation des documents, l’interconnexion des systèmes d’information et l’automatisation des procédures aux frontières. Le message prend tout son sens dans le contexte du sommet de Bichkek. Devant les dirigeants de l’OCS, le président kazakhstanais a précisément plaidé pour une meilleure articulation entre l’initiative chinoise « Une ceinture, une route », le Corridor transcaspien, le corridor Nord-Sud et les routes commerciales reliant l’Asie centrale à l’Asie du Sud. Il a également proposé la création d’une plateforme numérique unique de transit de l’OCS, destinée à faciliter le suivi des marchandises entre leur point de départ et leur destination finale, ainsi que l’élaboration d’une stratégie de connectivité des transports de l’organisation à l’horizon 2035.

De la logistique à l’intelligence artificielle

Tokaïev décrit la Chine comme l’un des pays en pointe dans les domaines de l’intelligence artificielle, des technologies numériques, de la robotique, des nouvelles énergies et de l’industrie de haute technologie, au moment où le Kazakhstan cherche lui-même à accélérer sa transformation numérique. L’année 2026 a ainsi été proclamée au Kazakhstan Année de la numérisation et de l’intelligence artificielle.

Le président rappelle ses rencontres avec les dirigeants de grandes entreprises technologiques chinoises lors d’un déplacement à Shanghai et identifie plusieurs champs de coopération : économie numérique, production intelligente, commerce électronique, recherche scientifique et formation. « La coopération technologique peut devenir l’un des domaines les plus importants de la nouvelle étape de la coopération entre le Kazakhstan et la Chine », estime-t-il.

Tokaïev souligne que le Kazakhstan a rejoint, en juillet, les États fondateurs de l’Organisation mondiale de coopération dans le domaine de l’intelligence artificielle. Dans son entretien, il défend également le principe d’un accès équitable des États aux technologies, aux connaissances et aux capacités de calcul nécessaires au développement de l’IA. À Bichkek, il a poursuivi cette logique en proposant la création, sous l’égide de l’OCS, d’un réseau de centres consacrés à l’intelligence artificielle réunissant universités, organismes de recherche et entreprises technologiques des États membres.

Bichkek, vitrine de la diplomatie multivectorielle du Kazakhstan

Le 1er septembre 2026, Bichkek accueillait les dirigeants des États membres de l’Organisation de coopération de Shanghai. Pour le Kazakhstan, cette enceinte présente un intérêt particulier : elle rassemble dans un même cadre la Chine et la Russie, deux puissances avec lesquelles Astana entretient des relations stratégiques, mais également les autres États d’Asie centrale, l’Inde, le Pakistan, l’Iran et le Bélarus. Tokaïev a profité du sommet pour rappeler sa conception de l’OCS : une organisation fondée sur la souveraineté, la non-ingérence, la confiance mutuelle, l’égalité et la recherche du consensus. Selon lui, l’organisation fonctionne « en dehors de la logique des blocs politico-militaires » et n’est dirigée contre aucun État.

Le président kazakhstanais a également dressé un constat sombre de l’environnement international. À ses yeux, la consolidation cède progressivement la place à la fragmentation, la coopération à la rivalité géopolitique et la recherche d’un équilibre des intérêts à l’approfondissement des lignes de fracture. Dans ce contexte, il a proposé l’organisation d’une conférence ministérielle de l’OCS consacrée à la stabilité stratégique et aux mesures de confiance en Eurasie, avec notamment pour objectif de réduire les risques militaires et de prévenir une nouvelle course aux armements.

Commerce, investissements et future Banque de développement de l’OCS

Tokaïev a en outre appelé à la création d’un vaste espace commercial et d’investissement de l’OCS reposant sur la réduction des barrières, la numérisation des procédures et une meilleure connectivité logistique. Selon lui, le volume des échanges entre les pays membres se rapproche déjà de mille milliards de dollars, mais les capacités économiques, industrielles et technologiques de l’organisation restent encore insuffisamment exploitées. Le président a également apporté son soutien à l’initiative chinoise visant à créer une Banque de développement de l’OCS, estimant que ses ressources devraient être orientées en priorité vers les infrastructures, les technologies et les projets industriels. En cas de consensus entre les États membres, le Kazakhstan serait disposé à accueillir le siège de cette future institution.

Une relation avec Pékin qui se veut aussi humaine

Des dizaines de milliers d’étudiants kazakhstanais étudient aujourd’hui en Chine, affirme le président, tandis qu’un nombre croissant d’étudiants chinois choisissent les universités du Kazakhstan. Des antennes de grandes universités chinoises ont également été ouvertes au Kazakhstan, tandis que les « Ateliers Luban », consacrés notamment à la formation technique et professionnelle, se développent. L’instauration d’un régime réciproque d’exemption de visa constitue un autre marqueur visible du rapprochement. Selon les chiffres cités par Tokaïev, 962 000 touristes chinois ont visité le Kazakhstan en 2025, soit une progression de 47 % par rapport à l’année précédente.

Le président formule à ce sujet un message clairement destiné au public chinois. Le Kazakhstan, explique-t-il, veut faire découvrir « Astana la moderne et l’ancienne ville de Turkestan, les montagnes d’Almaty, les paysages uniques du Manguistaou, la Grande Steppe et l’héritage de la Route de la soie ».

L’ONU, les puissances moyennes et la recherche d’un espace diplomatique propre

Le sommet « OCS Plus », organisé dans le prolongement de la réunion des chefs d’État, a permis à Tokaïev de développer davantage un autre thème déjà présent dans son entretien : le multilatéralisme. Face aux critiques adressées à l’Organisation des Nations unies, le président kazakhstanais a déclaré qu’« il n’existe pas d’alternative » à l’ONU et que sa Charte devait demeurer le fondement universel du droit international. Il a parallèlement défendu le rôle croissant des « puissances moyennes responsables », qui peuvent selon lui favoriser le dialogue entre différents centres de pouvoir et participer plus activement à l’élaboration de solutions collectives.

Au sommet « OCS Plus », le président a ainsi placé parmi les priorités internationales le développement responsable de l’intelligence artificielle et la sécurité de l’eau. Il a notamment proposé la création d’une Organisation internationale de l’eau sous l’égide des Nations unies, ainsi que d’un Centre d’analyse des problèmes liés à l’eau de l’OCS.

Pékin comme partenaire, le Kazakhstan comme carrefour

Le Kazakhstan cherche à tirer parti de la puissance économique et technologique chinoise sans se réduire au rôle de périphérie ou de simple territoire de transit. Il veut utiliser sa géographie pour renforcer sa fonction de carrefour entre l’Asie et l’Europe, tout en développant ses propres capacités technologiques, en accueillant de nouvelles institutions et en augmentant son poids dans les débats internationaux.

À l’approche du 35e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre le Kazakhstan et la Chine en 2027, Tokaïev présente donc la relation avec Pékin non comme un simple partenariat bilatéral, mais comme l’un des leviers de la transformation économique et diplomatique du Kazakhstan. Pour Astana, la prochaine étape de la relation avec la Chine se jouera autant sur les voies ferrées et dans les terminaux logistiques que dans les centres de données, les universités et les institutions multilatérales.

Par Païsiy Ukhanov
Le 09/02/2026

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