Le Kazakhstan prépare un durcissement majeur de l’accès des mineurs aux plateformes numériques. Kassym-Jomart Tokaïev veut empêcher les moins de 16 ans de créer un compte sur les réseaux sociaux, renforcer le filtrage des contenus et généraliser des cartes SIM spécialement destinées aux enfants. Derrière cette offensive se dessine une nouvelle notion mise en avant par le pouvoir : l’« immunité informationnelle ».
Le président du Kazakhstan veut renforcer l’« immunité informationnelle » de la société
Le président du Kazakhstan, Kassym-Jomart Tokaïev, a détaillé cette orientation le 26 août 2026, devant la conférence nationale des enseignants. L’interdiction n’est toutefois pas encore entrée en vigueur. Le gouvernement a préparé un projet de loi, transmis au Parlement en juin, et le président a annoncé son intention de demander aux députés du nouveau Kouroultaï de l’examiner. La première session de cette assemblée a été convoquée pour le 28 août 2026.
La réforme va en outre plus loin qu’une simple limite d’âge. Elle associe réglementation des plateformes, contrôle de l’accès aux contenus et intervention des opérateurs télécoms. Pour les autorités kazakhstanaises, la question relève désormais autant de la protection de l’enfance que de la politique numérique et, selon les termes employés par le chef de l’État, de la sécurité nationale.
Le diagnostic présenté par Kassym-Jomart Tokaïev est particulièrement large. Le président considère que les réseaux sociaux, les plateformes numériques, l’intelligence artificielle et le marketing agressif jouent désormais dans la formation de la vision du monde des enfants un rôle comparable à celui de l’école et de la famille. Il juge les mineurs particulièrement vulnérables à la surabondance d’informations, leur personnalité et leur équilibre psychologique étant encore en construction.
Dans son intervention, Kassym-Jomart Tokaïev a ainsi expliqué que le bien-être psychologique, la stabilité émotionnelle et l’éducation morale de la jeune génération étaient devenus, à ses yeux, des composantes du développement durable et de la sécurité nationale. Il a ensuite rappelé que la loi de 2018 consacrée à la protection des enfants contre les informations susceptibles de nuire à leur santé ou à leur développement devait être profondément actualisée face aux usages numériques contemporains.
Le passage central de son propos peut être restitué ainsi : le gouvernement a préparé un projet interdisant l’inscription sur les réseaux sociaux aux utilisateurs de moins de 16 ans et l’a transmis au parlement en juin. Kassym-Jomart Tokaïev veut soumettre cette question aux députés dès la première session du Kouroultaï. Selon lui, le Kazakhstan doit désormais privilégier la prévention des menaces visant l’équilibre psychologique des enfants plutôt que d’en traiter les conséquences une fois les dommages apparus. Il demande donc au gouvernement de filtrer davantage les contenus accessibles aux mineurs et estime que la responsabilité parentale, à elle seule, ne suffit plus.
C’est dans ce contexte qu’il a formulé son ordre concernant la téléphonie mobile : « Je demande donc de généraliser la mise en place de cartes SIM obligatoires pour enfants », a déclaré Kassym-Jomart Tokaïev. Il présente ces puces comme un moyen de créer une forme d’« immunité informationnelle », c’est-à-dire une protection supplémentaire située directement au niveau de l’opérateur mobile.
Cartes SIM pour mineurs : un filtre directement dans l’accès à Internet
L’idée n’est pas de transformer une carte SIM en simple outil de contrôle parental supplémentaire. Le dispositif envisagé repose sur une identification spécifique de la ligne utilisée par un mineur. Cette distinction pourrait permettre d’appliquer des règles d’accès adaptées à l’âge de l’abonné, indépendamment des paramètres choisis dans chaque application. La stratégie « Enfants du Kazakhstan » pour 2026-2030 prévoit déjà un mécanisme de ce type, avec un régime particulier permettant notamment de limiter automatiquement certains contenus de divertissement pendant la nuit.
Le projet reste néanmoins loin d’être entièrement défini. Les autorités n’ont pas publié les horaires pendant lesquels ces restrictions fonctionneraient, la liste des catégories de sites ou de services susceptibles d’être filtrées, ni les modalités exactes d’identification des lignes. La question du passage des cartes SIM actuellement utilisées par les enfants vers le futur système reste également ouverte. Autrement dit, les familles n’ont pour l’instant aucune démarche immédiate à effectuer auprès de leur opérateur.
La ministre de l’Éducation, Jouldyz Souleïmenova, a fait savoir que la mise en œuvre serait conduite conjointement avec le ministère de l’Intelligence artificielle et du Développement numérique ainsi qu’avec le ministère de la Culture et de l’Information. Elle a également indiqué que les modifications législatives correspondantes avaient déjà été préparées. Cette organisation interministérielle montre que les cartes SIM pour enfants seront traitées à la fois comme un dossier éducatif, réglementaire et technologique.
La portée du chantier est considérable. Le Kazakhstan compte environ 7 millions d’enfants. Le dispositif potentiel ne concerne donc pas un segment marginal de la population, mais une part très importante des utilisateurs actuels ou futurs d’Internet mobile dans le pays.
Réseaux sociaux et mineurs : les messageries devraient rester accessibles
L’un des détails les plus importants a été apporté le lendemain par Aïda Balaïeva, vice-Première ministre et ministre de la Culture et de l’Information. Dans un entretien au journal Kazakhstanskaya Pravda, elle a confirmé que le texte vise l’inscription sur les réseaux sociaux avant l’âge de 16 ans, mais que les services de messagerie ne doivent pas être englobés dans cette interdiction. Les méthodes permettant de vérifier l’âge réel d’un utilisateur seront définies ultérieurement.
Cette nuance est essentielle. Le projet ne prévoit donc pas, en l’état des informations publiques, une coupure générale d’Internet pour les adolescents ni la suppression de tous les moyens de communication numérique. Il cherche à empêcher la création de comptes sur certaines plateformes sociales tout en préservant l’accès aux messageries. Les textes disponibles ne désignent par ailleurs aucune plateforme commerciale précise comme étant individuellement visée.
Plusieurs interrogations restent néanmoins sans réponse. On ignore encore ce qu’il adviendrait des comptes déjà créés par des utilisateurs ayant moins de 16 ans au moment de l’entrée en vigueur d’une éventuelle loi. Rien ne permet non plus d’affirmer qu’une carte SIM pour enfant sera automatiquement reliée aux mécanismes de vérification de l’âge utilisés par les réseaux sociaux. Les autorités n’ont pas davantage expliqué comment les obligations seraient appliquées aux grandes plateformes étrangères.
L’exécutif entend parallèlement durcir les obligations pesant sur les plateformes elles-mêmes. Aïda Balaïeva évoque une responsabilité renforcée pour la diffusion de contenus illicites ou destructeurs, ainsi que l’obligation de donner suite aux demandes de suppression. Elle insiste toutefois sur un point : selon elle, l’objectif n’est pas de restreindre Internet dans son ensemble mais d’appliquer dans l’espace numérique des règles de responsabilité comparables à celles qui existent hors ligne.
Enfants et Internet : une politique numérique plus interventionniste
Cette réforme marque une évolution de la doctrine kazakhe de protection des mineurs. Jusqu’à présent, une large part de la sécurité numérique reposait sur les familles, les paramètres de contrôle parental et les mécanismes internes aux plateformes. Le discours présidentiel du 26 août assume désormais une intervention plus directe de l’État dans l’infrastructure d’accès elle-même. Kassym-Jomart Tokaïev estime explicitement qu’il n’est plus possible de compter exclusivement sur la vigilance des parents.
Le gouvernement justifie cette inflexion par la transformation rapide de l’écosystème informationnel. Selon Aïda Balaïeva, plus de 5.300 médias sont enregistrés au Kazakhstan, dont plus de 1.400 publications en ligne. Mais ces acteurs traditionnels ne constituent plus qu’une partie de l’environnement numérique : chaînes Telegram, blogueurs, vidéos courtes, plateformes étrangères et fils de recommandation algorithmiques se disputent désormais l’attention du public et, notamment, celle des plus jeunes.
C’est précisément ce changement d’échelle qui explique la notion d’« immunité informationnelle » mise en avant par le chef de l’État. Le futur système voulu par Astana doit combiner plusieurs étages : une limite d’âge pour l’inscription sur les réseaux sociaux, des obligations accrues pour les plateformes, un filtrage du contenu destiné aux mineurs et des cartes SIM capables d’identifier un accès Internet comme étant celui d’un enfant. Ces éléments sont désormais politiquement assumés, même si leur articulation technique reste à écrire.
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