Dans les steppes charbonnières d’Ékibastouz, le Kazakhstan ne construit plus seulement un data center. Astana veut y installer une véritable industrie du calcul pour l’intelligence artificielle, adossée à Firebird AI et à l’écosystème NVIDIA. Le premier bâtiment doit entrer en service en juin 2027, avant une montée en puissance qui pourrait transformer ce site du nord-est du pays en l’un des plus grands campus numériques d’Eurasie.
Le data center de NVIDIA et Firebird AI passe au chantier
La première installation de Data Center Valley actuellement en chantier affichera une capacité de 50 MW et doit être mise en exploitation en juin 2027, annonçait récemment le gouvernement kazakhstanais. L’annonce donne pour la première fois une échéance mensuelle claire à un projet auquel Astana attribue un rôle central dans sa stratégie d’intelligence artificielle et dans sa volonté d’exporter des services numériques plutôt que de simples matières premières.
Cette nouvelle étape intervient après plusieurs mois d’annonces beaucoup plus larges. Dès le 15 juin 2026, les autorités avaient présenté un paquet d’accords consacré à l’intelligence artificielle et aux infrastructures numériques représentant l’équivalent d’environ 8,57 milliards d’euros. Le premier bâtiment n’est plus un projet sur présentation. Les excavations sous les futurs centres énergétiques et bâtiments consacrés à l’IA étaient achevées à 90%, selon le gouvernement kazakh le 13 août 2026. Les fondations des installations énergétiques avaient commencé et les locaux administratifs étaient en construction, selon la même source. D’ici à la fin décembre 2026, selon le gouvernement, les entrepreneurs doivent avoir élevé les principaux corps du data center, les blocs énergétiques, le complexe administratif, les postes de contrôle et une partie des réseaux extérieurs.
La séquence suivante est déjà inscrite dans le calendrier. Les opérations de mi se au point doivent être terminées en mai 2027. « Notre priorité est d’achever la construction du premier site en juin 2027 », a déclaré Bagdat Mussin, président du conseil d’administration de Kazakhtelecom. Il a également relié les extensions futures à la demande effectivement confirmée par les clients, un détail important pour comprendre la logique économique du campus.
L’infrastructure électrique avance en parallèle. Une sous-station de 215 MW a déjà été acquise pour le projet. Le schéma du réseau d’alimentation en eau a été élaboré et la conception de l’infrastructure de télécommunications se poursuit. Le site est par ailleurs surveillé en continu par vidéo. Ces travaux doivent fournir le socle technique permettant, à terme, d’installer plusieurs bâtiments de calcul au lieu d’un centre isolé.
NVIDIA et Firebird AI, d’un premier module au campus géant
L’objectif reste considérable. Le campus doit pouvoir être porté progressivement jusqu’à 1 GW. Son site officiel met en avant une réserve foncière d’environ 1.500 hectares ainsi qu’un coût indicatif de l’électricité de 0,025 dollar par kWh, soit environ 2,14 centimes d’euro par kWh au taux de référence de la BCE du 24 août 2026. Le gouvernement promet par ailleurs une taxe foncière de 0% et une TVA de 0% sur les importations, tout en précisant que les conditions techniques et commerciales définitives restent soumises aux documents contractuels et aux autorisations réglementaires.
L’ambition informatique est à la mesure du volet énergétique. Le plan présenté par le gouvernement prévoit à terme jusqu’à 100.000 GPU de dernière génération, notamment les architectures NVIDIA GB300 et Vera Rubin. À cette occasion, le vice-Premier ministre et ministre de l’IA et du Développement numérique Zhaslan Madiyev avait estimé que le projet pourrait générer au moins l’équivalent d’environ 2,57 milliards d’euros de recettes d’exportation par an.
Le rôle de NVIDIA doit lui aussi être décrit avec précision. Les documents officiels présentent le groupe américain comme un partenaire technologique de l’écosystème, tandis que Firebird et Kazakhtelecom structurent directement le développement industriel du projet. Le projet avait obtenu les approbations gouvernementales nécessaires ainsi qu’une autorisation d’exportation du Bureau of Industry and Security américain pour les technologies concernées. Cette autorisation est un élément concret dans un projet dépendant de processeurs américains de très haute performance.
Le data center de NVIDIA et Firebird AI face au défi énergétique
Ékibastouz a été retenue pour une raison évidente : l’énergie. La ville de la région de Pavlodar est l’un des grands centres charbonniers et électriques du Kazakhstan. Lors de la présentation du projet le 15 juin 2026, le vice-président de NVIDIA Rev Lebaredian avait résumé l’équation en ces termes : « Tout commence par l’énergie. Sans énergie, on ne peut pas construire le reste ». À cette date, les autorités affirmaient que 300 MW de capacité électrique étaient déjà disponibles autour du projet, tout en visant une extension graduelle du campus.
Ce choix présente néanmoins un paradoxe. Le Kazakhstan a produit 123,1 milliards de kWh en 2025 mais en a consommé 124,6 milliards. Le flux net d’électricité importé de Russie a atteint 2,48 milliards de kWh la même année. La demande nationale avait progressé de 3,8% en 2025 et le pic de consommation avait atteint 17,724 GW le 18 décembre 2025. Autrement dit, le pays veut attirer une nouvelle industrie particulièrement énergivore alors que son système électrique sort à peine d’une période de déficit.
Astana accélère donc les investissements. Environ 2,6 GW de nouvelles capacités doivent entrer en service au cours de 2026. À cela doivent s’ajouter 845 MW en 2027, dont 570 MW provenant de projets renouvelables, selon la même source. Le ministère table ainsi sur un excédent d’environ 1,3 milliard de kWh à la fin de 2027.
La question des réserves du système reste également sensible. Le bilan officiel de capacités cité fait apparaître pour 2027 un excédent théorique de 1,278 GW avant réserves obligatoires, mais un déficit de capacité de 2,366 GW après prise en compte de la réserve nécessaire. Ces deux valeurs, rapportées à partir des données reproduites par S&P Global, ne signifient pas que le data center manquera automatiquement d’électricité : Ékibastouz se trouve précisément dans le nord producteur. Elles montrent en revanche que la montée à très grande échelle dépendra de la modernisation simultanée du système énergétique kazakhstanais.
L’eau constitue une autre contrainte concrète. À la puissance prévue du campus, les seuls centres de données devraient consommer environ 2.300 mètres cubes d’eau par jour, soit 839.500 mètres cubes par an. Le prélèvement est prévu dans le canal Satpayev. Le ministère indiquait alors qu’aucun quota individuel n’avait encore été attribué au projet, mais estimait que le volume demandé restait faible par rapport au débit du canal. Ces chiffres ne comprennent pas les besoins en eau d’éventuelles nouvelles installations de production électrique, que le ministère traite séparément.
Firebird AI, NVIDIA et la souveraineté numérique
Pour Astana, l’enjeu dépasse la location de racks de serveurs. « Data Center Valley crée un nouveau potentiel d’exportation pour le Kazakhstan », a déclaré Zhaslan Madiyev le 13 août 2026. Le projet est conçu pour héberger des infrastructures de calcul haute performance, des clusters GPU, des services cloud et, à terme, des capacités d’hyperscalers internationaux. Cette stratégie revient à convertir une partie de l’avantage énergétique historique d’Ékibastouz en puissance de calcul vendue sur les marchés internationaux.
Firebird AI donne au projet une dimension plus large encore. Le Kazakhstan est présenté comme le deuxième marché de l’entreprise américaine. Firebird affichait alors l’objectif de porter son réseau international d’infrastructures d’intelligence artificielle à 2 GW d’ici la fin de 2028, en combinant notamment ses implantations d’Arménie et du Kazakhstan avec de futurs marchés. Data Center Valley devient ainsi un maillon d’une stratégie transnationale de calcul plutôt qu’une infrastructure destinée au seul marché kazakhstanais.
La réglementation évolue dans le même temps. Depuis le 20 août 2026, le droit kazakhstanais reconnaît séparément la notion d’infrastructure de télécommunications des centres de données. Les personnes physiques ou morales exploitant ces infrastructures doivent notifier l’autorité compétente lors de leur mise en service, tandis que les opérateurs télécoms sont tenus de fournir les services d’interconnexion et de transit de trafic prévus par les règles nationales. Pour un campus qui cherche des clients étrangers, la connectivité réglementée devient aussi stratégique que l’électricité.
Cette architecture juridique est d’autant plus importante qu’Astana développe parallèlement son projet de Data Embassy. Le dispositif étudié par le gouvernement doit permettre à des États étrangers d’héberger certaines données au Kazakhstan tout en conservant leur souveraineté juridique sur celles-ci. Le gouvernement a également actualisé son plan national de réponse aux incidents de cybersécurité. Pour les catégories d’infrastructures critiques concernées, des plans de réponse doivent notamment couvrir les niveaux de criticité allant de 1 à 4.
La sécurité des données devient ainsi l’une des conditions commerciales du projet, et pas seulement une obligation réglementaire. Le 20 août 2026, Zhaslan Madiyev a demandé que la protection soit intégrée dès la conception des processus numériques. Ce chantier réglementaire accompagnera la construction physique jusqu’à l’ouverture prévue en juin 2027. D’ici là, plusieurs inconnues doivent encore être documentées publiquement : l’articulation exacte entre le premier module annoncé et les précédents chiffres de capacité, la signature de clients de référence, l’intégration de la consommation du campus dans le bilan électrique national et les paramètres environnementaux définitifs de l’expansion.
Illustration www.magnific.com.
