Au Tadjikistan, plus de 700.000 jeunes sont des « NEETS »

Les « NEETS » représentent désormais l’un des principaux défis sociaux du Tadjikistan. Selon les dernières statistiques officielles, plus de 700 000 jeunes ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Une situation qui touche très majoritairement les jeunes femmes et qui rappelle les difficultés rencontrées par plusieurs pays européens avant la mise en place de politiques ciblées.

« NEET », une situation qui concerne près d’un jeune sur trois au Tadjikistan

Le Tadjikistan fait face à un défi de taille concernant l’insertion de sa jeunesse. Les résultats de l‘Enquête sur la population active 2025, publiés le 21 juillet par l’Agence des statistiques, montrent que 712.900 jeunes âgés de 15 à 29 ans appartiennent à la catégorie des « NEETS » – acronyme anglais désignant les personnes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Ils représentent 28,4% de l’ensemble des jeunes de cette tranche d’âge. Ce niveau élevé met en lumière des difficultés persistantes d’accès à l’emploi, mais aussi des inégalités sociales et de genre qui continuent de peser sur le développement économique du pays.

L’Agence des statistiques nous apprend par ailleurs que sur les 712.900 jeunes classés comme « NEETS », 554.300 sont des femmes, soit 77,8% du total. Selon les données officielles, 45% des femmes âgées de 15 à 29 ans sont concernées par cette situation, contre seulement 12,4% des hommes. L’écart est encore plus marqué parmi les jeunes femmes de 20 à 24 ans, dont 64% ne travaillent pas, ne suivent aucune formation et ne poursuivent pas d’études. Chez les 25-29 ans, cette proportion atteint encore 55,7%.
Ces statistiques confirment les analyses menées depuis plusieurs années par les organisations internationales. L’UNICEF estime ainsi qu’environ un jeune de 15 à 24 ans sur trois au Tadjikistan appartient à la catégorie des NEETS, les jeunes femmes étant de loin les plus touchées. L’agence des Nations unies souligne également que leur taux est environ neuf fois supérieur à celui des jeunes hommes, conséquence d’un ensemble de facteurs économiques, éducatifs et sociaux qui limitent leur accès aux études supérieures et au marché du travail.

La répartition géographique révèle également des écarts importants. Les districts de subordination républicaine enregistrent le taux le plus élevé, avec 31% de jeunes NEETS. Viennent ensuite la région de Khatlon (29%) et celle de Sughd (28%). À Douchanbé, la proportion atteint 24%, tandis que la région autonome du Haut-Badakhchan présente le niveau le plus faible du pays avec 16,3%. Les campagnes apparaissent également plus vulnérables que les villes : 29,2% des jeunes vivant en zone rurale sont des NEETS, contre 26,4% dans les zones urbaines.

Cette situation s’inscrit dans un contexte plus large de fragilité du marché du travail. Les données officielles montrent que seulement 30,9% des femmes âgées de 15 à 75 ans font partie de la population active, contre 57,1% des hommes. Le taux d’emploi atteint 28,3% chez les femmes, contre 54,1% chez les hommes, tandis que leur taux de chômage est également plus élevé (8,5%, contre 5,2%). En parallèle, la place des femmes dans l’emploi total continue de reculer : elles représentaient 46,6% des personnes en emploi en 2004, contre seulement 34,6% en 2025.

Les NEETS, symptôme d’un marché du travail sous pression

Au-delà de la situation des jeunes, les statistiques illustrent les profondes mutations démographiques que connaît le Tadjikistan. Entre 2004 et 2025, la population âgée de 15 à 75 ans a progressé de 72,6%, passant de près de 3,98 millions à 6,87 millions de personnes. Dans le même temps, le nombre de personnes ayant un emploi n’a augmenté que de 32,5%, atteignant 2,83 millions de travailleurs.

Cette croissance plus rapide de la population que de l’emploi exerce une pression croissante sur le marché du travail. La population active est passée de 2,33 millions à 3,02 millions de personnes, mais le nombre d’habitants n’en faisant pas partie a presque triplé pour atteindre 3,85 millions. Résultat, le taux de participation à la population active est tombé de 58,6% en 2004 à 43,9% en 2025, tandis que le taux d’emploi s’établit désormais à 41,2%.

Les jeunes figurent parmi les premiers touchés par ces difficultés d’insertion. Le taux de chômage atteint 21,4% chez les 15-19 ans et 11,6% chez les 20-24 ans, alors que le taux national s’élève à 6,3%, soit 191.200 personnes officiellement sans emploi selon l’Enquête sur la population active 2025. À ces chiffres s’ajoute l’importance du travail informel : hors secteur agricole, 25,8% des actifs, soit 435.400 personnes, occupent un emploi non déclaré. Cette réalité réduit les perspectives d’accès à un emploi stable et complique davantage la transition des jeunes vers le marché du travail.

Parallèlement, l’économie reste fortement dépendante de l’agriculture. Celle-ci concentre 40,4% des emplois du pays. Plus de la moitié des femmes en activité (55,7%) travaillent dans ce secteur, tandis que les hommes sont davantage répartis entre l’agriculture, la construction, le commerce et les transports. Cette concentration des emplois féminins dans un nombre limité d’activités contribue également à expliquer les écarts observés parmi les « NEETS », en particulier dans les zones rurales où les opportunités professionnelles demeurent moins diversifiées.

Les pays européens ont progressivement fait évoluer leurs politiques envers les « NEETS »

Face à un phénomène qui s’était aggravé après la crise financière de 2008 puis pendant la pandémie de Covid-19, plusieurs pays européens ont profondément revu leur stratégie au cours des cinq dernières années. L’objectif n’était plus seulement d’indemniser le chômage des jeunes, mais d’éviter qu’ils ne basculent durablement dans la catégorie des « NEETS ». Les travaux de l’OCDE, de la Commission européenne et de l’Organisation internationale du travail montrent qu’une intervention rapide augmente sensiblement les chances de retour vers l’emploi ou la formation.

L’une des principales évolutions concerne le renforcement de la Garantie européenne pour la jeunesse. Actualisé en 2020, ce dispositif prévoit qu’un jeune de moins de 30 ans se voie proposer, dans un délai de quelques mois après avoir quitté le système scolaire ou perdu son emploi, une offre de travail, de formation, d’apprentissage ou de stage de qualité. Plusieurs États membres ont parallèlement renforcé les systèmes de repérage des jeunes ayant quitté prématurément les études afin de les orienter rapidement vers les services publics de l’emploi.

Les pays les plus performants ont également misé sur des parcours individualisés. Les services de l’emploi travaillent davantage avec les établissements scolaires, les collectivités locales, les entreprises et les organismes de formation afin d’identifier les obstacles rencontrés par chaque jeune. Les difficultés de mobilité, le manque de qualifications, les problèmes financiers ou encore les responsabilités familiales font désormais l’objet d’un accompagnement spécifique plutôt que d’une réponse uniforme.

Les organisations internationales soulignent aussi l’importance croissante de l’apprentissage et de la formation professionnelle. L’acquisition de compétences directement recherchées par les employeurs permet de raccourcir la transition entre les études et le marché du travail. Plusieurs pays ont parallèlement développé des formations courtes destinées aux jeunes ayant quitté l’école sans diplôme, tout en renforçant les dispositifs d’orientation professionnelle dès le secondaire.

Les politiques européennes insistent enfin sur la nécessité de réduire les inégalités entre les femmes et les hommes. Dans plusieurs États, des aides à la garde d’enfants, des programmes de retour en formation ou des dispositifs destinés aux jeunes mères ont permis de limiter les sorties durables du marché du travail. L’UNICEF rappelle d’ailleurs que la réduction du nombre de « NEETS » passe autant par l’amélioration de l’accès à l’éducation que par la levée des obstacles sociaux qui empêchent certaines catégories de jeunes d’accéder à un emploi. En effet, pour les organisations internationales, le développement des compétences, l’amélioration de l’orientation professionnelle, la diversification des débouchés économiques et le maintien des jeunes filles dans le système éducatif constituent des leviers essentiels pour inverser cette tendance.

Les Nations unies, à travers les programmes menés par l’UNICEF au Tadjikistan, encouragent déjà plusieurs initiatives allant dans cette direction. L’agence soutient notamment des programmes de développement des compétences, de participation des adolescents, d’innovation et de préparation à la vie professionnelle afin de faciliter la transition entre l’école et l’emploi. Ces actions ciblent en priorité les jeunes les plus vulnérables, notamment les adolescentes vivant dans les zones rurales.

Si le phénomène des « NEETS » n’est pas propre au Tadjikistan, son ampleur dans le pays illustre l’importance des défis à relever. Avec une population jeune en forte croissance et un marché du travail qui progresse moins vite que le nombre d’actifs potentiels, les autorités devront probablement poursuivre leurs efforts pour développer la formation professionnelle, favoriser l’emploi des femmes et accompagner les jeunes vers une insertion durable. Les expériences menées en Europe montrent qu’une action coordonnée entre les systèmes éducatif, social et économique peut produire des résultats, à condition qu’elle soit engagée suffisamment tôt et qu’elle cible les publics les plus exposés.

Illustration www.magnific.com.

Par Rodion Zolkin
Le 07/22/2026

Newsletter

Pour rester informé des actualités de l’Asie centrale