Investissements en Ouzbékistan : 213 milliards de dollars en suspens malgré 52 visites présidentielles
Investissements en Ouzbékistan : 213 milliards de dollars en suspens malgré 52 visites présidentielles

Avec 213 milliards de dollars en projets d’investissement convenus lors de 52 visites présidentielles, l’Ouzbékistan fait face à un paradoxe : des engagements massifs, mais une réalisation fragmentée. Le gouvernement Mirziyoyev transforme ses ambassades en outils de suivi économique pour combler cet écart.

Ouzbékistan : 1.617 projets d’investissements étrangers convenus, mais une réalisation défaillante

Le 21 juillet 2026, le président ouzbek, Shavkat Mirziyoyev, a lancé une critique sévère de son appareil diplomatique. Sur les 1.617 projets d’investissement signés, une part significative stagne sans mise en œuvre effective. Le chef de l’État a donc ordonné un audit complet des représentations à l’étranger, confié à Saïda Mirziyoyeva, la fille du président et cheffe de l’administration présidentielle. L’objectif : identifier les diplomates incapables de convertir les accords en flux financiers concrets et les remplacer par des profils à « pensée moderne ».

Le volume des investissements promis impressionne : 213 milliards de dollars répartis sur 1.617 projets. Pourtant, le contrôle de leur avancement demeure lacunaire. Le président Mirziyoyev a pointé l’absence de mécanismes de traçabilité robustes. Chaque visite d’État génère des protocoles d’accord, mais la chaîne de responsabilité s’effiloche une fois les délégations reparties. Résultat : des engagements dormants qui n’alimentent ni les flux d’investissements directs étrangers (IDE) ni les exportations.

L’exemple de l’ambassadeur en Biélorussie, Rakhmatulla Nazarov, illustre cette défaillance. Nommé en février 2024, il a été relevé de ses fonctions cinq mois plus tard pour « indifférence » envers les dossiers commerciaux. Son cas symbolise une diplomatie de bureau, centrée sur la représentation protocolaire plutôt que sur la prospection active.

Les ambassades comme chaînon manquant de la chaîne de valeur

Huit représentations ont été épinglées pour inactivité : France, Autriche, Espagne, Italie, Oman, Indonésie, Malaisie, Singapour. Dans ces pays, les ambassades n’ont pas identifié de partenaires industriels ni organisé de missions commerciales pour les entreprises ouzbèkes. Le président Mirziyoyev exige désormais que chaque ambassadeur devienne un facilitateur économique, capable de repérer des opportunités d’exportation et d’attirer des investisseurs.

L’Irak offre un contre-exemple éclairant. En janvier 2026, 150 grandes entreprises irakiennes ont été invitées en Ouzbékistan. Découvrant pour la première fois les produits ouzbeks, elles ont planifié l’ouverture de centres de distribution au Proche-Orient. « Ces représentants ont déclaré qu’ils n’avaient pratiquement aucune connaissance de la production ouzbèke. Ils prévoient d’ouvrir des centres officiels de distribution et de pénétrer activement les marchés du Moyen-Orient », s’est félicité le président.

Mécanismes de contrôle : un rôle renforcé du Premier ministre et de la Chambre des comptes

La réforme instaure un suivi hebdomadaire des accords commerciaux. Le Premier ministre Abdulla Aripov doit examiner chaque semaine l’avancement des projets avec les chefs de secteur, les gouverneurs régionaux (hokims) et les ambassadeurs. Parallèlement, la Chambre des comptes et le ministère des Affaires étrangères héritent de la responsabilité conjointe du contrôle des « feuilles de route » d’investissement.

Cette architecture institutionnelle vise à créer une triple pression : politique (Premier ministre), financière (Chambre des comptes) et diplomatique (Affaires étrangères). Chaque projet dispose désormais d’un calendrier contraignant et de responsables identifiés. L’objectif : transformer les engagements en décaissements effectifs sous trois à six mois.

Feuilles de route d’investissement : un modèle de suivi hebdomadaire

Les feuilles de route constituent l’innovation centrale. Chaque projet d’investissement fait l’objet d’un document détaillant les étapes, les responsables locaux et les indicateurs de performance. Le Premier ministre valide ces feuilles puis en surveille l’exécution lors de réunions hebdomadaires. Les ambassadeurs doivent y participer en visioconférence, justifier les retards et proposer des solutions.

Le président Mirziyoyev a cité le Vietnam, Bahreïn et le Portugal comme modèles : « Les ambassadeurs d’Ouzbékistan doivent travailler selon un modèle similaire, en trouvant des partenaires et en assurant l’accès des producteurs nationaux à ces marchés. » L’approche privilégie la prospection ciblée plutôt que la diplomatie événementielle.

L’Irak comme laboratoire : 100 milliards de dollars d’importations annuelles à conquérir

L’Irak importe pour 100 milliards de dollars de biens ouzbeks par an. Le marché demeure largement inexploité par les exportateurs ouzbeks, faute de réseaux de distribution. La visite des 150 entreprises irakiennes a révélé un potentiel immédiat : textiles, produits agroalimentaires transformés, équipements agricoles. Le gouvernement ouzbek mise sur ce marché pour diversifier ses débouchés au-delà de la Russie et de la Chine.

Les centres de distribution prévus à Bagdad et Bassorah doivent servir de têtes de pont vers l’Arabie saoudite, le Koweït et les Émirats. L’objectif : multiplier par trois les exportations vers le Moyen-Orient d’ici 2028, passant de 500 millions à 1,5 milliard de dollars.

L’Afrique et l’Europe : deux fronts d’expansion simultanée pour l’Ouzbékistan

Le continent africain, avec ses 50 États et une économie de 3.000 milliards de dollars, représente un autre axe stratégique. Le président Mirziyoyev a insisté sur la nécessité de développer des partenariats commerciaux en Afrique de l’Ouest et de l’Est. Les secteurs visés : engrais, machines agricoles, matériaux de construction.

Côté européen, les exportations ont atteint 2,3 milliards de dollars en 2025, en hausse de 23%. Toutefois, le gouvernement juge cette performance insuffisante. La France, l’Espagne et l’Italie restent sous-exploitées. La réforme vise à doubler les flux vers l’Union européenne d’ici 2027, en ciblant les chaînes de valeur agroalimentaires et textiles. La révision à la baisse de la croissance mondiale par le FMI impose une stratégie commerciale agressive pour compenser la demande atone.

Reste à savoir si la réforme transformera durablement les ambassades en leviers économiques ou si elle se heurtera aux résistances bureaucratiques. Les six prochains mois, avec le suivi hebdomadaire du Premier ministre, fourniront les premiers indicateurs de succès ou d’échec. L’Ouzbékistan engage ainsi une course contre la montre pour convertir ses promesses en flux financiers tangibles.

Par Païsiy Ukhanov
Le 07/22/2026

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