Afghans expulsés du Tadjikistan : quand l’arbitraire se pare de justifications sécuritaires
Afghans expulsés du Tadjikistan : quand l'arbitraire se pare de justifications sécuritaires

Les autorités tadjikes ont confirmé l’expulsion de dizaines de réfugiés Afghans, justifiant cette mesure par des crimes commis par certains Afghans. Cette justice collective révèle les dérives d’une approche sécuritaire qui punit l’ensemble d’une population pour les actes de quelques individus.

Afghans expulsés du Tadjikistan : la logique collective face aux crimes individuels

Les autorités tadjikes ont confirmé la déportation de dizaines de réfugiés afghans de leur territoire, justifiant cette mesure radicale par une série de crimes graves imputés à certains membres de cette communauté. Cette expulsion massive, révélée par le média tadjik Asia Plus, illustre avec une brutalité exemplaire les dérives d’une justice collective qui châtie l’ensemble d’une population pour les actes d’une poignée d’individus.

Le Comité d’État pour la sécurité nationale (GKNS) du Tadjikistan a publié des statistiques aussi accablantes que troublantes : 670 affaires de trafic de stupéfiants, 32 cas d’appartenance à des groupes terroristes, 15 agressions sexuelles sur mineurs, 594 cas de falsification de documents en vue d’obtenir le statut de réfugié. Ces chiffres, pour préoccupants qu’ils soient, soulèvent néanmoins une question fondamentale : peut-on légitimement sanctionner une communauté entière pour les fautes de quelques-uns des siens ? Selon Asia Plus, les autorités tadjikes ont néanmoins tenu à distinguer entre les familles « respectueuses des lois » et celles jugées indésirables — sans que les critères de cette sélection soient jamais clairement exposés.

Un meurtre brutal comme détonateur de l’expulsion collective

L’élément déclencheur de cette vague d’expulsions semble être le meurtre particulièrement violent d’Aziza Vohidova, une jeune femme de 29 ans, perpétré le 30 avril 2026 par Rahmoni Mohammadumar, un ressortissant afghan. Selon les autorités, cet homme a tué sa victime « avec une cruauté particulière » à l’aide d’un couteau de cuisine, après qu’elle eut « tenté de défendre son honneur et sa dignité ».

Ce crime odieux, motivé selon le ministère de l’Intérieur par « une forte pulsion sexuelle », a soulevé une vague d’indignation au sein de la population locale. Transformer cette colère — légitime dans son principe — en politique d’expulsion généralisée révèle pourtant une approche dangereusement sommaire des enjeux sécuritaires. Comment justifier que des familles entières, établies depuis parfois vingt ans dans la région de Sughd, disparaissent subitement de leurs foyers sans procès ni évaluation individuelle de leur situation ?

L’arbitraire d’une justice expéditive

Le caractère arbitraire de ces expulsions éclate au grand jour lorsque l’on examine les conditions concrètes de leur mise en œuvre. Les habitants du djamaat de Dehmoy, dans le district de Jabbor Rasulov, ont témoigné de la « disparition » soudaine de leurs voisins afghans le 5 mai 2026, sans préavis ni explication officielle. Cette méthode rappelle les heures les plus sombres de l’histoire, lorsque des populations entières étaient déplacées de force au nom d’impératifs sécuritaires aussi vagues qu’invérifiables.

Plus troublant encore, les autorités tadjikes affirment dans le même souffle que « plus de 10.000 familles afghanes qui respectent les lois en vigueur vivent paisiblement au Tadjikistan et jouissent de tous les privilèges ». Cette distinction floue entre les « bons » et les « mauvais » réfugiés, opérée sans critères transparents ni garanties procédurales, ouvre la voie à tous les abus. Sur quels fondements précis certaines familles sont-elles épargnées quand d’autres sont bannies du jour au lendemain ?

Une communauté prise en otage des tensions géopolitiques

Cette politique d’expulsion s’inscrit dans un contexte régional considérablement alourdi depuis la prise de pouvoir des Taliban en Afghanistan en août 2021. Le Tadjikistan, qui partage une frontière de 1.344 kilomètres avec l’Afghanistan, accueille depuis des décennies des réfugiés fuyant les conflits successifs qui ravagent ce pays. À ce titre, on se souviendra des opérations d’évacuation menées en Afghanistan en 2021, qui avaient mis en lumière l’ampleur des déplacements humains engendrés par la chute de Kaboul.

Selon Zamrat Mutallibzoda, vice-président du district de Jabbor Rasulov, 201 citoyens afghans résidaient officiellement dans sa circonscription en janvier 2024, contre seulement quatre ou cinq familles il y a vingt ans. Cette progression progressive témoignait d’une intégration qui semblait, jusqu’alors, relativement accomplie. Pourquoi rompre aussi brutalement cet équilibre au nom d’une sécurité qui aurait pu être assurée par des moyens moins radicaux ?

Les dérives d’une logique sécuritaire mal comprise

L’approche tadjike trahit une incompréhension profonde des réalités migratoires contemporaines. Expulser massivement des Afghans intégrés de longue date ne résoudra ni les problèmes de criminalité ni les défis sécuritaires auxquels le pays est confronté. Cette politique risque bien davantage d’engendrer un ressentiment durable et de compromettre la coopération indispensable entre les communautés.

Les organisations internationales ont d’ailleurs vivement critiqué ces pratiques, rappelant que le principe de non-refoulement interdit l’expulsion collective de réfugiés vers des pays où ils s’exposent à la persécution. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a exprimé ses « préoccupations » face à ces déportations de masse, soulignant leur incompatibilité avec les engagements du droit international.

Vers une escalade régionale préoccupante

Cette politique d’expulsion s’inscrit dans une tendance régionale dont l’ampleur ne cesse de croître. La Russie vient d’adopter de nouvelles règles d’éloignement des migrants, tandis que d’autres pays d’Asie centrale durcissent à leur tour leur traitement des populations afghanes. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec la politique migratoire de Donald Trump, dont le virage sécuritaire inspire, au-delà des frontières américaines, un durcissement généralisé du droit d’asile. Cette escalade concertée risque de déboucher sur une crise humanitaire d’ampleur, les Afghans se retrouvant pris en étau entre l’instabilité de leur pays d’origine et le rejet croissant des nations d’accueil.

Le gouvernement tadjik affirme solennellement que « le peuple tadjik et les organes d’État les traitent avec impartialité », mais les faits contredisent cette assertion. L’impartialité véritable supposerait une justice individualisée, respectueuse des droits de la défense et des procédures équitables. Or, les expulsions collectives constituent précisément l’antithèse de cette exigence.

Cette affaire révèle en définitive l’immaturité politique d’États qui, confrontés à des défis sécuritaires complexes, choisissent la voie commode de la stigmatisation collective plutôt que l’exigeante construction d’une justice équitable et d’une intégration maîtrisée. Dans un monde déjà fracturé par les nationalismes, de telles dérives ne peuvent qu’alimenter l’instabilité régionale et ruiner, à terme, la sécurité collective que ces mesures prétendent défendre.

Par Païsiy Ukhanov
Le 05/14/2026

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