L’Ouzbékistan lance un programme hydraulique colossal de 5,8 milliards de dollars pour se libérer de sa dépendance aux combustibles fossiles. Soixante-treize projets hydroélectriques transformeront radicalement le paysage énergétique national d’ici 2032.
L’hydraulique au cœur de l’ambitieux plan énergétique de l’Ouzbékistan à 5,8 milliards de dollars
L’Ouzbékistan s’engage résolument dans une transition énergétique majeure en érigeant l’hydraulique en pilier de sa stratégie nationale. Le 29 avril 2026, le président Shavkat Mirziyoyev a dévoilé un programme d’envergure prévoyant la concrétisation de 73 projets hydroélectriques d’ici 2032, mobilisant un investissement colossal de 5,8 milliards de dollars. Cette offensive stratégique vise à affranchir le pays de sa dépendance chronique aux combustibles fossiles, qui représentent encore près de 90% de sa production électrique.
L’enjeu transcende largement les frontières ouzbèkes. Dans un monde où l’énergie dicte les rapports de force géopolitiques, ce pays d’Asie centrale, dotée de plus de 150.000 km de cours d’eau, entend exploiter méthodiquement son potentiel hydrologique inexploité. Un pari audacieux qui pourrait redéfinir l’équilibre énergétique régional.
Une dépendance énergétique à briser d’urgence
Les chiffres révèlent l’ampleur du défi : l’hydraulique ne représente aujourd’hui que 10 à 12% de la production électrique ouzbèke. « La principale difficulté réside dans le fait qu’une part considérable de notre production d’électricité dépend du gaz et du charbon », a fait savoir le président Mirziyoyev lors de sa présentation. Cette vulnérabilité énergétique constitue un talon d’Achille pour une économie en pleine mutation.
Le dirigeant ouzbek s’exprime sans détour : « La question de l’hydroélectricité revêt aujourd’hui une importance cruciale. Partout dans le monde, du point de vue de la sécurité énergétique, les calculs, les revenus, le développement économique et sa stabilité ont montré une forte dépendance à l’égard de l’énergie ». Cette prise de conscience, certes tardive mais lucide, témoigne d’une volonté politique de rattraper un retard stratégique.
L’Ouzbékistan dispose pourtant d’atouts considérables. Ses 150.000 km de rivières, canaux et ruisseaux recèlent un potentiel énergétique largement sous-exploité. Cette ressource naturelle représente bien davantage qu’une simple opportunité économique : elle constitue un levier géostratégique majeur dans une région où l’eau devient progressivement une denrée aussi précieuse que l’or noir.
Un déploiement industriel sans précédent
Les résultats déjà obtenus nourrissent l’optimisme. Entre 2017 et 2025, le nombre d’installations hydroélectriques a presque triplé, passant de 36 à 100 unités. Parallèlement, leur puissance cumulée a bondi de 1,6 à 2,4 gigawatts, démontrant la faisabilité technique de cette expansion. Cette montée en puissance s’accompagne d’une industrialisation accélérée du secteur.
L’usine UzHydroPower, unique en Asie centrale pour la fabrication d’équipements hydroélectriques, incarne cette ambition d’autonomie technologique. Sa création répond à une logique d’indépendance industrielle, réduisant la dépendance aux importations d’équipements spécialisés. Le premier étage du complexe hydroélectrique de Naryn, inauguré en 2025, illustre parfaitement cette approche : entièrement réalisé par des entreprises nationales selon le modèle du « projet national ».
Pour 2026, treize nouvelles centrales hydrauliques entreront en service, générant 114 mégawatts supplémentaires et produisant 537 millions de kilowattheures annuels. Ces installations créeront 254 emplois directs, contribuant au développement économique des régions concernées. Parmi les projets phares figure la centrale hydroélectrique du Haut-Pskiem, dont l’investissement de 365 millions de dollars permettra d’alimenter plus de 160.000 foyers.
Une stratégie diversifiée aux dimensions multiples
L’ambition ouzbèke ne se cantonne pas aux grandes installations. Le plan prévoit la construction de 2.983 micro-centrales et petites centrales hydrauliques d’une puissance totale de 164 mégawatts. Cette approche décentralisée vise à irriguer énergétiquement l’ensemble du territoire, des zones urbaines densément peuplées aux régions rurales isolées.
Le projet du réservoir de Tupalang illustre cette vision holistique. Quarante-deux petites centrales hydrauliques utilisant les cours d’eau affluents pourraient générer 541 mégawatts et produire 1,9 milliard de kilowattheures annuels. Cette initiative témoigne d’une planification territoriale minutieuse, exploitant chaque ressource hydrique disponible.
Parallèlement, trois stations de pompage-turbinage d’une puissance combinée de 1,4 gigawatt sont à l’étude. Ces installations de stockage et de redistribution énergétique constituent la colonne vertébrale du futur réseau électrique ouzbek, garantissant sa stabilité face aux fluctuations de la demande.
Des enjeux qui transcendent les frontières nationales
Cette offensive hydraulique s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu. L’Asie centrale, carrefour énergétique entre l’Europe, la Russie et la Chine, devient un terrain d’affrontement indirect entre les grandes puissances. En développant son autonomie énergétique, l’Ouzbékistan réduit sa vulnérabilité aux pressions extérieures et renforce sa souveraineté.
L’enjeu écologique demeure tout aussi crucial. En réduisant sa dépendance aux combustibles fossiles, Tachkent s’inscrit dans la dynamique internationale de lutte contre le réchauffement climatique. Cette transition énergétique pourrait positionner le pays comme un acteur responsable sur la scène internationale, atout non négligeable dans les négociations multilatérales. D’ailleurs, la consommation mondiale d’électricité produite par les énergies renouvelables connaît une croissance remarquable, confirmant la pertinence de cette orientation stratégique.
L’expertise acquise dans le domaine hydraulique pourrait également devenir un produit d’exportation. La région centrasiatique, confrontée aux mêmes défis énergétiques, représente un marché naturel pour les technologies et le savoir-faire ouzbeks. Cette dimension économique transformerait une nécessité nationale en opportunité commerciale régionale.
Toutefois, cette ambition soulève des interrogations légitimes. Le financement de ces 5,8 milliards de dollars nécessitera des partenariats internationaux, créant potentiellement de nouvelles dépendances. Par ailleurs, l’impact environnemental de ces aménagements massifs sur les écosystèmes fluviaux mériterait une évaluation approfondie, à l’image des débats qui agitent d’autres régions du monde concernant l’équilibre entre développement économique et préservation environnementale.
Une course contre la montre énergétique
L’urgence climatique mondiale transforme cette transition en impératif stratégique. Comme le soulignait récemment le ministre ouzbek de l’Énergie, Jourabek Mirzamakhmoudov, « ne pas utiliser le potentiel hydroélectrique serait une trahison ». Cette formule lapidaire résume parfaitement l’état d’esprit des autorités face à l’enjeu énergétique. L’exemple du développement mondial des énergies renouvelables démontre que l’Ouzbékistan n’a d’autre choix que d’accélérer sa transformation. Les pays qui prendront du retard dans cette course technologique risquent de se retrouver marginalisés économiquement et diplomatiquement.
Cette révolution hydraulique ouzbèke s’inscrit parfaitement dans la logique décrite par les analystes énergétiques : face à l’interdépendance croissante des économies mondiales, la maîtrise des sources d’énergie devient un facteur déterminant de souveraineté nationale. En diversifiant son mix énergétique, Tachkent prépare son avenir dans un monde où les ressources se raréfient et où les tensions géopolitiques s’exacerbent.
L’initiative ouzbèke, par son ampleur et sa cohérence, pourrait bien devenir un modèle pour d’autres nations confrontées aux mêmes défis. Dans une époque où chaque décision énergétique résonne à l’échelle planétaire, cette république d’Asie centrale démontre qu’audace politique et réalisme économique peuvent converger vers une même ambition : l’indépendance énergétique.
