Le 26 juin 2025, le Parlement kirghiz a adopté en deux lectures express une nouvelle version de la loi sur les médias, déclenchant une tempête de critiques de la part des acteurs du secteur et des défenseurs des droits fondamentaux. Cette initiative législative met en lumière une dérive autoritaire en rupture avec l’image libérale que le pays avait pu entretenir ces dernières années.
Des médias enchaînés sous prétexte de modernisation
Le projet initial de loi sur les médias, amorcé début 2024 sous l’impulsion du président Sadyr Japarov, prétendait combler un vide juridique et moderniser un cadre « obsolète ». En mars 2025, une commission mixte avait été formée pour garantir l’équilibre entre les impératifs étatiques et la liberté de la presse. Ce compromis prévoyait notamment la volonté de ne pas rendre l’enregistrement des médias obligatoire, l’interdiction de la censure, et la protection des sources journalistiques.
Mais le Parlement en a décidé autrement. Le 26 juin, à la veille des vacances parlementaires, les députés ont voté en urgence une version entièrement remaniée, réintroduisant les clauses les plus controversées. Parmi elles, l’obligation de s’enregistrer, la limitation à 35% de la participation étrangère dans les médias, et surtout, une disposition confiant au gouvernement le contrôle exclusif du processus de création, de modification et de dissolution des organes de presse, sans supervision judiciaire.
Les médias entre désillusion et peur du bâillon
La disposition conférant au gouvernement le monopole du contrôle des médias représente une rupture frontale avec les principes de séparation des pouvoirs. La commission de rédaction de la loi avait alerté en amont du vote : « les principales ententes ont été violées, et le texte adopté détruit l’essence même du consensus ».
La nouvelle loi, sous des dehors techniques, sape les fondations de la liberté d’informer. Le 3 juillet 2025, le média indépendant Kloop publiait une analyse au vitriol : « La loi établit une réglementation floue dont le gouvernement peut abuser à tout moment. Le terme même de ‘média’ reste volontairement vague, ouvrant la porte à toutes les interprétations ».
Les journalistes et organisations locales, déjà sous pression, craignent désormais la généralisation de la censure indirecte et de l’autocensure par la peur. Les rédactions se voient contraintes de naviguer dans un champ légal incertain où un simple changement d’orientation éditoriale pourrait justifier une radiation arbitraire.
Un silence assourdissant du pouvoir et l’espoir d’un veto
Malgré l’indignation unanime du secteur, la présidence n’a, pour l’heure, pas réagi officiellement. Pourtant, c’est bien l’administration de Sadyr Japarov qui est à l’origine de l’initiative. Si un veto présidentiel est encore possible, il demeure improbable au vu de l’origine exécutive du projet.
La communauté journalistique espérait, à tort semble-t-il, que le compromis négocié en mars avait encore un avenir. Un vœu pieux balayé par une majorité parlementaire peu soucieuse de transparence.
Liberté de la presse en chute libre
Le classement 2024 de Reporters sans frontières est sans appel : le Kirghizstan se situe à la 122ᵉ place sur 180. Cela représente une dégringolade de plusieurs dizaines de places en deux ans. La tendance est confirmée par Freedom House, qui évalue la liberté d’expression dans le pays comme « partiellement libre », notant une intensification des pressions politiques et judiciaires.
Le Kirghizstan entre ainsi dans une zone grise où le droit devient un outil de contrôle plutôt qu’un rempart. Et dans cette lutte, les médias ne sont plus les garants de la démocratie, mais ses victimes désignées.
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