L’Ouzbékistan vient de devenir le 77e pays à rejoindre les accords Artémide. Porté par les États-Unis et la NASA, ce cadre de coopération internationale entend fixer des principes communs pour explorer la Lune, Mars et d’autres corps célestes sans compromettre leur utilisation pacifique. Pour Tachkent, cette adhésion ouvre de nouvelles perspectives scientifiques et technologiques, mais ne constitue pas un billet automatique pour les futures missions spatiales.
Une signature qui intervient lors de la visite en Ouzbékistan de Marco Rubio
L’Ouzbékistan a officiellement adhéré aux accords Artémide. Le document a été signé à l’issue de négociations entre le ministre ouzbek des Affaires étrangères, Bakhtiyor Saïdov, et le secrétaire d’État américain Marco Rubio, actuellement en visite en Ouzbékistan. Cette signature marque une nouvelle étape dans les relations entre Washington et Tachkent, qui cherchent à élargir leur coopération au-delà des secteurs économiques traditionnels.
L’initiative dépasse toutefois le cadre des relations bilatérales. Les accords Artémide visent à organiser la coopération entre les pays engagés dans l’exploration civile de l’espace, au moment où les ambitions lunaires se multiplient. Derrière cette démarche diplomatique se trouve une question majeure : comment permettre à plusieurs États, agences spatiales et entreprises de travailler sur les mêmes territoires extraterrestres sans provoquer de conflits ni entraver leurs activités respectives ?
Accords Artémide : pourquoi la Lune a besoin de règles communes
Les accords Artémide ont été créés en 2020 à l’initiative des États-Unis, en partenariat avec sept autres pays, rappelle la NASA. Le Canada, l’Australie, le Japon, l’Italie, le Luxembourg, les Émirats arabes unis et le Royaume-Uni figuraient parmi les premiers signataires aux côtés de Washington. Leur objectif était d’établir un ensemble de principes destinés à encadrer les activités spatiales civiles, alors que les projets d’exploration de la Lune suscitaient un intérêt croissant auprès des gouvernements et des entreprises privées.
Ces accords ne constituent pourtant pas un nouveau traité international contraignant. Ils prennent la forme d’engagements politiques par lesquels les États affirment leur volonté de respecter des règles communes. Leur fondement juridique demeure notamment le traité sur l’espace de 1967. Ce texte fondateur du droit spatial international interdit l’appropriation nationale des corps célestes et établit le principe de leur exploration et de leur utilisation au bénéfice de tous les pays.
La distinction est essentielle. Les accords Artémide ne distribuent pas des portions de la Lune aux États signataires et ne leur confèrent aucun droit de souveraineté sur Mars ou les astéroïdes. Ils proposent plutôt des méthodes de coopération pour les opérations futures, en insistant sur la sécurité, la transparence et la responsabilité. Ils permettent ainsi de préciser des principes généraux du droit spatial et de réfléchir à leur application concrète dans un environnement où plusieurs missions pourraient se dérouler simultanément.
L’adhésion d’un pays ne signifie pas non plus qu’il obtient automatiquement une place dans le programme lunaire américain Artémis. La participation à des missions, à des recherches ou à des projets technologiques nécessite des arrangements supplémentaires entre les organismes concernés. Un État peut donc soutenir les principes des accords sans disposer immédiatement des capacités ou des partenariats nécessaires à une expédition spatiale.
Le cadre diplomatique continue néanmoins de s’élargir. Au 28 septembre 2026, la NASA recensait 76 pays signataires, après les adhésions de l’Albanie, de la Croatie, de la Côte d’Ivoire et de Saint-Marin. « Notre dynamique témoigne d’un engagement croissant en faveur d’une exploration pacifique et responsable, ainsi que d’une conviction commune selon laquelle l’avenir dans l’espace sera façonné par ceux qui sont prêts à montrer la voie », déclarait alors Jared Isaacman, administrateur de la NASA. L’adhésion de l’Ouzbékistan porte désormais ce nombre à 77.
De la Lune à Mars, les principes d’une exploration pacifique de l’espace
Concrètement, les accords Artémide reposent d’abord sur la transparence. Les États signataires sont encouragés à rendre publiques leurs politiques spatiales et les grandes orientations de leurs programmes d’exploration. Une meilleure circulation de l’information doit faciliter la coordination des missions et réduire le risque qu’une opération perturbe celle d’un autre acteur. Les accords défendent également l’interopérabilité technique : les partenaires doivent chercher à utiliser des normes compatibles afin que leurs équipements, leurs systèmes de communication et leurs installations puissent fonctionner ensemble.
La sécurité des équipages constitue un autre engagement central. Les pays participants réaffirment leur responsabilité d’apporter une assistance raisonnable aux astronautes confrontés à une situation de détresse. Cette obligation s’inscrit dans la continuité des instruments internationaux relatifs au sauvetage et au retour des astronautes. De même, les accords soulignent l’importance d’immatriculer les objets spatiaux, afin de faciliter leur identification et d’améliorer la coordination des opérations.
Le partage des connaissances occupe également une place majeure dans le dispositif. Selon la NASA, les signataires entendent favoriser la diffusion rapide et ouverte des résultats scientifiques, pour que les découvertes réalisées dans l’espace puissent profiter à la communauté internationale. Cette démarche concerne notamment les observations, les recherches et les données produites lors des missions civiles. Elle vise à éviter que les bénéfices scientifiques de l’exploration soient exclusivement réservés aux organismes participant directement à une opération.
La protection du patrimoine spatial fait elle aussi partie des principes retenus. Les traces laissées par les précédentes missions, notamment les sites historiques d’alunissage et les équipements abandonnés à la surface de la Lune, sont considérées comme des éléments à préserver. Parallèlement, les signataires doivent planifier la limitation des débris spatiaux et l’élimination appropriée des engins arrivés en fin de mission. L’enjeu est de garantir que l’exploration actuelle ne rende pas les opérations futures plus dangereuses.
La question des ressources extraterrestres est plus délicate. Les accords envisagent la possibilité d’extraire et d’utiliser des matériaux présents sur la Lune, Mars ou les astéroïdes, à condition de respecter le traité sur l’espace. Ils introduisent également le principe de zones de sécurité autour de certaines opérations. Ces périmètres servent à informer les autres acteurs et à éviter les interférences susceptibles de compromettre une mission. La NASA précise qu’ils doivent être temporaires, proportionnés aux activités concernées et compatibles avec le principe de libre accès à l’espace. Ils ne peuvent donc pas être assimilés à des frontières territoriales.
Les accords prévoient enfin un travail collectif pour faire évoluer les pratiques. Les signataires disposent depuis 2024 d’une méthode de fonctionnement commune, qui organise notamment deux grandes réunions annuelles : un atelier technique et une rencontre des responsables nationaux. Ces échanges ont déjà permis de travailler sur les normes d’interopérabilité, le partage des données, l’immatriculation des objets spatiaux et la prévention des interférences entre missions.
Accords Artémide : quelles opportunités pour l’Ouzbékistan ?
Pour Tachkent, l’intérêt de rejoindre les accords Artémide est autant diplomatique que technologique. La signature du document s’est déroulée à Samarcande dans le cadre d’une séquence de discussions consacrées au renforcement des relations avec les États-Unis. Bakhtiyor Saïdov et Marco Rubio ont notamment tenu la première réunion du Dialogue de partenariat stratégique élargi entre les deux pays. Les échanges ont porté sur les investissements, l’énergie, les minerais critiques, les technologies de pointe, l’éducation et la sécurité.
La dimension régionale est tout aussi importante. La visite de Marco Rubio s’inscrit dans le format diplomatique C5+1, qui associe Washington aux cinq républiques d’Asie centrale : l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et le Turkménistan. Le secrétaire d’État américain était accompagné de plus de 200 dirigeants d’entreprises américaines. Les États-Unis cherchent ainsi à approfondir leurs relations économiques et stratégiques avec une région située entre la Russie, la Chine et l’Iran.
Dans ce contexte, l’espace devient un domaine supplémentaire de coopération. « Ce document ouvre à l’Ouzbékistan de nouvelles possibilités pour élargir sa coopération avec la NASA et les agences spatiales des autres États participants, former des spécialistes nationaux et transférer des technologies spatiales », a déclaré Bakhtiyor Saïdov. Cette perspective correspond à la volonté des autorités ouzbèkes de renforcer les compétences scientifiques nationales et de développer une industrie technologique plus avancée.
Reste que les retombées concrètes dépendront des partenariats conclus. L’accès à une communauté internationale d’agences spatiales peut faciliter les échanges d’expertise, les programmes de recherche ou la préparation de missions communes. La NASA évoquait d’ailleurs la possibilité pour les signataires de contribuer à de futures missions lunaires grâce à des instruments scientifiques, à des démonstrateurs technologiques et à de petits satellites. Les accords ne garantissent toutefois ni financement, ni transfert automatique de savoir-faire, ni participation immédiate à ces projets.
L’adhésion à cette initiative américaine ne signifie pas davantage que l’Ouzbékistan abandonne ses autres partenariats. Tachkent développe déjà des coopérations spatiales avec différents acteurs internationaux, notamment chinois. Cette diversification lui permet de rechercher des technologies, des équipements et des compétences auprès de plusieurs partenaires, sans limiter sa stratégie spatiale à un seul programme.
L’Ouzbékistan développe ses ambitions dans l’espace
L’intérêt de l’Ouzbékistan pour les activités spatiales précède largement son adhésion aux accords Artémide. Les autorités considèrent notamment les données satellitaires comme des instruments de développement économique et de gestion publique. Selon une communication de la présidence ouzbèke publiée en février 2026, la demande nationale de données de télédétection a triplé au cours des cinq années précédentes. Plus de dix organismes publics, ainsi que les administrations régionales, utilisaient alors le système national de surveillance spatiale.
Ces applications concernent des secteurs particulièrement sensibles pour l’économie du pays, comme l’agriculture, les ressources en eau, l’aménagement du territoire et la protection de l’environnement. Les observations orbitales permettent de mieux suivre l’évolution des cultures, d’identifier certaines modifications de l’utilisation des sols et de surveiller des zones difficiles à contrôler depuis la surface. Les données spatiales deviennent ainsi un outil de décision pour les administrations, bien au-delà des seules ambitions d’exploration extraterrestre.
Un nouveau cap a été franchi le 5 août 2026 avec la mise en orbite du satellite Samarkand-2028. Développé en coopération avec l’entreprise chinoise STAR.VISION, cet appareil d’observation hyperspectrale de la Terre a été lancé depuis une plateforme maritime au large de la province chinoise du Shandong. Il embarque un module d’intelligence artificielle conçu par des spécialistes de l’agence ouzbèke Uzbekkosmos, destiné à traiter une partie des informations directement en orbite.
La technologie hyperspectrale permet d’analyser le rayonnement réfléchi par la surface terrestre dans plus de vingt bandes spectrales. Elle fournit ainsi des informations détaillées sur l’état des cultures, les ressources naturelles et les conditions environnementales. Le traitement des données à bord doit également réduire la quantité d’informations à transmettre vers la Terre et faciliter leur exploitation. Ce projet illustre la montée en compétences des ingénieurs ouzbeks, désormais associés à la conception d’équipements spatiaux, et non plus seulement à l’utilisation de données produites à l’étranger.
Le rapprochement avec la NASA s’était par ailleurs amorcé avant la signature de Samarcande. Le 8 octobre 2026, Uzbekkosmos faisait état d’une réunion organisée en marge du Congrès international d’astronautique d’Antalya, entre le ministre ouzbek des Technologies numériques, Sherzod Shermatov, le directeur de l’agence spatiale, Shukhrat Kadirov, et le directeur adjoint de la NASA, Matt Anderson. Les discussions avaient notamment porté sur l’observation de la Terre, l’exploitation des données satellitaires, la recherche scientifique et la formation de spécialistes.
Les autorités ouzbèkes préparent également d’autres projets. Lors d’une présentation examinée en février 2026, le président Shavkat Mirziyoyev avait étudié la perspective de lancer en 2028 un satellite scientifique national baptisé Mirzo Ulugbek, de format 6U, selon le site officiel de la présidence. Un autre projet envisage la préparation d’un premier cosmonaute ouzbek pour un vol d’une durée de 10 à 14 jours. Ces initiatives demeurent des objectifs en préparation et ne doivent pas être confondues avec des missions déjà confirmées.
Le gouvernement souhaite associer cet éventuel vol habité à un programme scientifique portant notamment sur la médecine, la biologie, la génétique végétale et les matériaux, précise la présidence ouzbèke. En parallèle, Samarcande doit accueillir en 2028 le 79e Congrès international d’astronautique, selon Spot.uz, une première pour l’Asie centrale. L’agence Uzbekkosmos a déjà évoqué avec la NASA les possibilités de participation américaine à cet événement et de présentation de projets scientifiques et technologiques communs.
