Asie centrale : 166 millions d’euros en provenance de Suisse pour l’eau et le développement
Asie centrale : 166 millions d'euros en provenance de Suisse pour l'eau et le développement

En Asie centrale, la Suisse mise sur un programme de coopération qui dépasse largement l’aide au développement traditionnelle. Entre gestion de l’eau, modernisation énergétique, création d’emplois et soutien aux entreprises, la Suisse entend renforcer les économies de l’Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Kirghizstan. Son nouveau programme révèle aussi les premiers résultats de cette stratégie, mais souligne les défis qui restent à relever.

Asie centrale : la coopération suisse mise d’abord sur l’eau

La coopération suisse en Asie centrale poursuit sa mise en œuvre dans un environnement économique en pleine mutation. Le programme 2026-2029 définit les priorités de la Confédération pour accompagner les transformations économiques et institutionnelles de trois anciennes républiques soviétiques. Son ambition : améliorer les conditions de vie, favoriser l’investissement et renforcer la capacité des États à faire face aux tensions climatiques et sociales.

La stratégie s’inscrit dans une relation ancienne. Depuis les indépendances consécutives à la dissolution de l’Union soviétique, la Suisse est devenue un partenaire important du Kirghizstan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan. Cette présence repose autant sur les projets de terrain que sur les relations entretenues au sein de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international et d’autres institutions multilatérales. Aujourd’hui, cette coopération cherche à répondre à une contradiction persistante : malgré l’amélioration de la conjoncture économique régionale, la croissance reste fragilisée par des infrastructures vieillissantes, un accès difficile au financement, des insuffisances institutionnelles et une pression croissante sur les ressources naturelles.

L’ampleur de l’engagement financier donne une première indication des ambitions de la Suisse. La Suisse prévoit une enveloppe indicative équivalant à environ 165,9 millions d’euros sur quatre ans. Ces montants ne constituent toutefois pas une garantie de décaissement : les prévisions budgétaires restent soumises à des révisions annuelles par les autorités fédérales suisses.

La répartition des financements est révélatrice. L’eau et l’énergie absorbent 56% du budget, soit environ 92,9 millions d’euros. Le développement économique durable représente 34% de l’enveloppe, soit quelque 56,4 millions d’euros. Enfin, environ 16,6 millions d’euros, correspondant à 10% du budget, sont destinés aux droits humains, à la société civile, à la culture et à l’égalité des genres.

Ce choix peut surprendre pour un programme censé stimuler les économies. Pourtant, en Asie centrale, la disponibilité de l’eau conditionne directement les perspectives agricoles, industrielles et énergétiques. Le changement climatique, la croissance démographique et la pollution accentuent les tensions sur des ressources déjà limitées. En parallèle, les besoins électriques augmentent, alors que la sécurité énergétique demeure vulnérable.

L’interdépendance entre les États rend l’équation plus complexe. Les réseaux hydrographiques traversent les frontières et obligent les gouvernements à coordonner leurs politiques. Une utilisation mal maîtrisée des ressources peut compromettre l’approvisionnement, perturber l’activité économique ou provoquer des différends entre voisins.

La Suisse cherche précisément à transformer cette contrainte en levier de coopération. Dans le cadre de l’initiative Blue Peace Central Asia, elle a soutenu l’installation d’une station hydrologique gérée conjointement par l’Ouzbékistan et le Tadjikistan sur le canal de Ferghana. D’après la DDC, cette infrastructure a amélioré les échanges de données et permis une répartition concertée de l’eau. L’intérêt économique réside dans une gestion plus prévisible d’une ressource indispensable aux territoires concernés.

Le nouveau programme prévoit de prolonger cette approche en améliorant la planification des bassins fluviaux, les systèmes d’information et la gouvernance des services hydriques. La Suisse entend également accompagner la transition vers des énergies moins polluantes, renforcer l’efficacité énergétique et encourager les échanges régionaux d’électricité.

Parallèlement, les dispositifs d’alerte précoce et la prévention des catastrophes naturelles doivent contribuer à limiter les pertes humaines et matérielles susceptibles de déstabiliser les économies locales.

Kirghizstan et Tadjikistan : les résultats de la coopération suisse

Les deux pays concentrent la majeure partie des financements prévus. Le Kirghizstan reçoit une allocation indicative de 39% du programme, soit environ 64,7 millions d’euros. Le Tadjikistan suit avec 38%, représentant approximativement 63,1 millions d’euros. Les pourcentages géographiques communiqués par Berne sont arrondis, ce qui explique que leur total dépasse légèrement 100%.

Au Kirghizstan, les résultats antérieurs montrent que la coopération peut produire des améliorations tangibles dans les services publics. Entre 2022 et 2025, un projet consacré à la modernisation des services municipaux a facilité leur accès à plus de 500.000 personnes. Cette intervention illustre une dimension souvent moins visible de l’aide économique : le fonctionnement des administrations locales, l’organisation des services et la qualité des équipements collectifs influencent également les conditions dans lesquelles travaillent les entreprises et vivent les ménages.

Le soutien suisse a par ailleurs contribué à la création d’un programme national consacré à l’économie verte. Son objectif est notamment de permettre aux petites et moyennes entreprises kirghizes d’accéder à de nouveaux marchés. Au-delà du financement, cette orientation vise à renforcer leur capacité à développer des activités économiquement viables et moins vulnérables aux contraintes environnementales.

Au Tadjikistan, les indicateurs sont particulièrement significatifs. Les initiatives auxquelles la Suisse a apporté son soutien ont contribué à créer 1.500 emplois et à en préserver 2.000 autres entre 2022 et 2025. Dans un pays confronté à des difficultés de création d’emplois durables, cet appui constitue un résultat concret, même si le rapport ne permet pas de mesurer son incidence sur l’ensemble du marché du travail.

L’effet financier est également notable. Les interventions soutenues par la Suisse ont contribué à mobiliser l’équivalent d’environ 205,2 millions d’euros de financements verts au Tadjikistan. Une distinction s’impose néanmoins : il s’agit de capitaux mobilisés grâce aux initiatives accompagnées, et non d’une somme directement versée par la Confédération. Ce mécanisme illustre la volonté suisse de favoriser l’accès aux ressources financières au-delà de ses propres crédits de coopération.

Le bilan tadjik comporte également une dimension institutionnelle. Avec l’appui de la Suisse, 68 centres d’aide juridique ont été créés. Les femmes représentent 64% des consultations de ces structures, d’après la même source. Désormais, leur financement est entièrement pris en charge par le ministère tadjik de la Justice. Ce transfert constitue un élément important de pérennisation : il signifie que les services ne dépendent plus directement de l’appui financier suisse pour fonctionner.

Asie centrale : la Suisse veut renforcer les entreprises et les emplois

Pour le nouveau cycle de coopération, Berne entend agir plus directement sur les mécanismes de croissance. Les priorités économiques couvrent la gestion des finances publiques, les politiques fiscales, la dette souveraine, l’environnement des affaires et la mobilisation des capitaux privés. Autrement dit, le programme ne se limite pas à financer des infrastructures ou des projets ponctuels : il cherche aussi à améliorer les règles qui structurent l’activité économique.

La question de l’emploi occupe une place centrale. Face à une population jeune en forte progression, les trois pays doivent développer des débouchés professionnels et améliorer l’adéquation entre les formations et les besoins des entreprises. La coopération suisse privilégie donc l’enseignement professionnel orienté vers le marché du travail, le soutien à l’entrepreneuriat et le développement des compétences numériques.

Une attention particulière est accordée aux femmes, aux jeunes et aux travailleurs migrants. Les autorités suisses souhaitent notamment favoriser l’inclusion économique, les compétences liées à la transition écologique et une utilisation plus productive des transferts financiers des migrants. L’enjeu est de mieux relier les ressources disponibles au financement des entreprises et des activités locales.

La modernisation du secteur financier constitue un autre volet du programme. La Suisse prévoit d’accompagner l’amélioration des systèmes de paiement, des dispositifs de réglementation et de la protection des consommateurs. L’accès au crédit et à l’assistance technique pour les petites et moyennes entreprises figure également parmi les priorités. Ces interventions doivent contribuer à réduire les obstacles qui freinent l’investissement et l’innovation.

Cette stratégie économique dépasse les frontières nationales. Les projets régionaux disposent d’une enveloppe indicative équivalant à environ 19,9 millions d’euros, soit 12 % du programme. Ils visent notamment les défis communs liés à l’eau, au commerce et aux migrations. Lorsque cela est pertinent, certaines initiatives pourront aussi associer le Kazakhstan et le Turkménistan.

Le rapprochement régional constitue, à cet égard, une évolution favorable relevée par le rapport suisse. L’intensification des dialogues politiques, l’assouplissement de certains passages frontaliers et les avancées dans le règlement des différends entre le Kirghizstan et le Tadjikistan ouvrent des possibilités de coopération économique. Mais ces progrès restent confrontés à plusieurs obstacles, parmi lesquels les difficultés de gouvernance, les inégalités sociales et les incertitudes géopolitiques liées notamment à l’Afghanistan.

La Suisse insiste ainsi sur la transparence des institutions, la lutte contre la corruption et la participation de la société civile. Ces orientations ne sont pas présentées comme des objectifs isolés : elles accompagnent la volonté de construire un environnement économique plus fiable, capable d’attirer des investissements et de soutenir des activités durables.

Ouzbékistan : la coopération suisse accompagne les réformes économiques

L’Ouzbékistan bénéficie d’une enveloppe nationale plus modeste que ses voisins. Sa part atteint 12% du programme, soit environ 19,9 millions d’euros. Les interventions prévues concernent notamment la région de Tachkent, Navoï, Samarcande, Boukhara, Kachkadaria et Sourkhandaria. La stratégie privilégie des actions susceptibles d’accompagner les réformes nationales et de produire des effets au-delà des zones directement concernées.

Les réalisations de la période précédente mettent principalement en évidence l’importance de la formation. Avec l’appui suisse, un dispositif d’enseignement dual a été introduit dans l’hôtellerie, tandis qu’une agence d’assurance qualité de l’enseignement et de la formation professionnels ainsi que des programmes destinés aux enseignants et aux responsables de formation ont été développés. L’objectif consiste à rapprocher les compétences enseignées des besoins des employeurs et à améliorer la qualité de la main-d’œuvre.

La coopération porte également sur les institutions locales. Entre 2022 et 2025, 34 organisations de la société civile ont été renforcées en Ouzbékistan, notamment dans le cadre de projets communautaires et d’actions en faveur de l’égalité des genres. Cette approche illustre la manière dont la Suisse associe développement économique, qualité des services et participation des populations.

Pour autant, le bilan présenté par Berne ne constitue pas une évaluation globale de l’impact macroéconomique de son intervention. Les emplois créés, les financements mobilisés ou les structures accompagnées témoignent de réalisations précises. En revanche, le document ne chiffre pas l’effet net de la coopération sur le produit intérieur brut, la productivité nationale ou l’évolution des salaires dans les trois pays. Il ne permet donc pas d’attribuer à l’aide suisse une part déterminée de leur croissance économique.

Les relations entre Berne et Tachkent continuent néanmoins de se développer. Le 14 octobre 2026, l’ambassadrice de Suisse en Ouzbékistan, Simone Giger, a rencontré le premier vice-ministre ouzbek de l’Économie et des Finances, Ilkhom Norkulov. Les échanges ont porté sur l’approfondissement des relations économiques et financières, les projets communs et l’identification de nouveaux domaines de coopération. Les deux parties ont également examiné les moyens d’accélérer la mise en œuvre des initiatives existantes.

Parmi les dossiers abordés figure le fonds ISHONCH, un mécanisme distinct du programme suisse de coopération 2026-2029. Créé à la suite d’un accord de restitution d’avoirs entre la Suisse et l’Ouzbékistan, il dispose d’engagements équivalant à environ 279,3 millions d’euros. Cette somme ne doit pas être additionnée au budget de coopération suisse : elle correspond à des avoirs restitués destinés au développement ouzbek. Géré avec la participation des Nations unies, ce fonds soutient notamment des projets dans la santé et l’éducation.

Par Païsiy Ukhanov
Le 10/15/2026

Newsletter

Pour rester informé des actualités de l’Asie centrale