Le Turkménistan a reconnu devant l’ONU que la sécheresse constitue désormais son principal risque pour le bien-être socio-économique, tout en livrant une série de chiffres rarement rendus publics sur l’agriculture, l’emploi, la justice et l’accès à Internet. Ces données, mises en lumière le 9 septembre 2026 par le média en exil Turkmen.news, dessinent un tableau où l’urgence climatique apparaît plus nettement que dans la communication officielle habituelle.
Au Turkménistan, la sécheresse domine l’alerte adressée à l’ONU
Début septembre 2026, les autorités turkmènes ont adressé au Comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU une réponse. Le document, préparé dans le cadre du suivi du troisième rapport périodique du pays, ne se limite pas aux droits sociaux : il contient aussi des éléments sur le climat, l’eau, l’agriculture et plusieurs indicateurs institutionnels. Le média en exil Turkmen.news, qui en relate le contenu, met surtout en lumière le contraste entre l’ampleur des informations chiffrées fournies sur certains sujets et les silences conservés sur d’autres. Le média insiste également sur plusieurs incohérences statistiques.
Le passage le plus frappant concerne le climat. « La plus grande menace […] est la sécheresse », peut-on lire dans cette réponse officielle. Les autorités relient ce risque à la hausse des températures et au déficit de ressources hydriques. Le même document évoque aussi les crues soudaines et les coulées de boue, jugées brèves mais capables de provoquer des destructions et des pertes économiques importantes.
La vulnérabilité tient d’abord au modèle agricole. L’agriculture consommerait 90% des ressources en eau du pays, selon les données gouvernementales. L’irrigation serait artificielle à 95%. À l’horizon 2050, les autorités s’attendent en outre à un déficit important de ressources hydriques dans le bassin de l’Amou-Daria. Le rendement du coton pourrait alors reculer.
Le document décrit également une dégradation progressive des terres : désertification de surfaces importantes, salinisation, érosion, pollution, compactage des sols et augmentation des eaux de drainage minéralisées. Turkmen.news relève que cette reconnaissance tranche avec la manière plus générale dont les dirigeants turkmènes abordent habituellement les défis écologiques. La question ne se limite plus à l’environnement : elle touche directement la production agricole, l’emploi rural et, à terme, la sécurité alimentaire.
Cette préoccupation se retrouve dans des initiatives annoncées quelques jours plus tard. Le PNUD a indiqué le 10 septembre 2026 avoir organisé avec le ministère turkmène de la Protection de l’environnement une formation à CROPWAT 8.0, cet outil de la FAO servant à calculer les besoins en eau des cultures et à planifier l’irrigation. Un zonage hydromodulaire pilote a été réalisé sur plus de 86.000 hectares dans l’etrap de Saparmourat Turkmenbachi, dans la région de Dachogouz. L’organisation présente cette méthode comme un instrument d’adaptation face au changement climatique et à la raréfaction des ressources en eau.
Sécheresse et agriculture : des chiffres d’emploi difficiles à concilier
La place de l’agriculture dans l’économie turkmène donne une portée sociale particulière au risque climatique. En 2022, l’agriculture, la sylviculture et la pêche représentaient 43,7% de l’ensemble des personnes occupées. En 2023, cette part serait passée à 42,5%. Ces proportions montrent combien le fonctionnement du secteur agricole pèse dans la structure de l’emploi.
La ventilation par sexe pose toutefois d’autres questions. En 2023, 17,9% des hommes en âge de travailler auraient exercé dans l’agriculture, la sylviculture ou la pêche. Pour les femmes en âge de travailler, la proportion atteindrait 48%, selon la même source. Les dénominateurs ne sont pas identiques à ceux utilisés pour la part de l’agriculture dans l’emploi total, ce qui complique les comparaisons directes.
Turkmen.news a rapproché ces pourcentages des données du recensement et propose ses propres estimations. Pour 2022, le média calcule environ 1,01 million de personnes travaillant dans les secteurs agricole, forestier et halieutique, selon son calcul. Pour 2023, en appliquant la ventilation fondée sur la population en âge de travailler, il obtient plus de 1,305 million de personnes. L’écart approche ainsi 300.000 personnes en un an.
L’article de Turkmen.news va plus loin et estime que, si ces séries étaient comparables au pied de la lettre, le nombre total de personnes occupées aurait augmenté de plus de 700.000. Le média juge cette évolution peu crédible et avance deux explications possibles : un emploi différent des catégories statistiques selon les documents, ou des chiffres qui ne seraient pas cohérents entre eux. Cette critique relève de l’analyse éditoriale de Turkmen.news et non d’une admission des autorités turkmènes.
Turkménistan et ONU : des réponses précises sur certains droits, des vides sur d’autres
Le document contient également des données sur la justice et la formation des magistrats. Entre 2020 et 2024, 110 juges et personnels judiciaires auraient participé à des formations et séminaires internationaux, peut-on lire dans la réponse turkmène citée par Turkmen.news. Sur la même période, 400 juges et agents judiciaires auraient suivi des cours de deux semaines ou des séminaires réguliers portant notamment sur l’égalité entre les sexes, les relations familiales, les droits des enfants et le droit du travail.
Toujours d’après cette réponse officielle, pour la période 2023-2025, plus de 40% des recours examinés dans le domaine des relations de droit public auraient été tranchés en faveur de citoyens dont les droits avaient été violés. Le nombre total de recours n’est toutefois pas indiqué. Sur le travail forcé, les autorités affirment qu’« aucune plainte […] n’a été reçue ». Les autorités turkmènes ajoutent qu’aucune plainte de ce type n’aurait été portée devant les tribunaux entre 2020 et 2024.
D’autres indicateurs sont tout aussi précis. Le registre des associations compterait 140 organisations publiques. Les autorités indiquent aussi avoir retenu 2 jardins d’enfants et 2 écoles d’Achgabat pour une expérimentation de l’éducation inclusive, selon le même document. Elles affirment par ailleurs que le Parlement examine l’opportunité d’une loi spécifique contre la discrimination, sans donner de calendrier d’adoption.
Mais les lacunes restent importantes. Le Comité de l’ONU avait demandé des données sur le chômage, la part du travail informel, la pauvreté, les inégalités, la situation de plusieurs groupes vulnérables et les conditions de travail pendant la récolte du coton. La réponse turkmène n’apporte pas les informations détaillées attendues sur plusieurs de ces thèmes. Le média souligne ainsi une sélection très inégale des statistiques communiquées : des chiffres précis apparaissent sur des sujets périphériques, tandis que certains indicateurs centraux du niveau de vie restent absents.
Turkménistan, ONU et sécheresse : entre vitrine statistique et diplomatie de l’eau
L’un des exemples les plus spectaculaires concerne le numérique. Le document affirme « presque 100% de couverture » des localités par l’Internet à haut débit. Il soutient aussi que la vitesse du flux Internet extérieur du pays a été multipliée par plus de trois en trois ans. Turkmen.news conteste la portée de cette présentation et rappelle régulièrement les restrictions qui affectent l’accès au réseau dans le pays.
Turkmen.news considère que le dossier transmis à l’ONU éclaire autant les priorités des autorités que les zones sur lesquelles elles restent réticentes à communiquer. L’enjeu de l’eau, lui, apparaît comme l’un des rares domaines où le diagnostic officiel est formulé de façon particulièrement nette.
Les développements intervenus après la publication de Turkmen.news montrent que la gestion hydrique demeure au centre de l’agenda régional. Les 11 et 12 septembre 2026, une réunion consultative consacrée à un futur programme spécial de l’ONU pour le bassin de la mer d’Aral s’est tenue à Avaza. Des représentants du Kazakhstan, du Tadjikistan, du Turkménistan et de l’Ouzbékistan y ont participé aux côtés d’organisations internationales. Les participants ont adopté un résumé final portant sur le format de travail, la base juridique, les mécanismes de fonctionnement et le financement du programme.
Le PNUD a présenté la rencontre du 11 septembre 2026 comme un exercice de diplomatie de l’eau et a mis l’accent sur l’articulation entre ressources hydriques, changement climatique, état des écosystèmes et développement durable. De son côté, l’agence d’État turkmène indique que le document adopté à Avaza précise les prochaines étapes de travail sur la base juridique, les mécanismes de fonctionnement et le financement du programme spécial de l’ONU pour le bassin de la mer d’Aral.
