Désertification : comment l’Asie centrale veut restaurer ses sols
Désertification : comment l’Asie centrale veut restaurer ses sols

Plus de 80 millions d’hectares dégradés, des pâturages sous pression, des sols salinisés et des tempêtes de poussière qui ignorent les frontières : à la COP17 d’Oulan-Bator, l’Asie centrale n’est pas seulement venue dresser l’inventaire de la désertification. Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Turkménistan mettent désormais sur la table des instruments très différents, des satellites aux ceintures forestières, du financement vert aux plantes résistantes au sel, avec une même ambition : passer de projets dispersés à une politique régionale de restauration.

Désertification : l’Asie centrale transforme ses terres en laboratoire

Réunis en Mongolie du 17 au 28 août 2026 pour la COP17 de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, les cinq pays d’Asie centrale arrivent avec un problème d’une ampleur continentale. Plus de 80 millions d’hectares de terres de la région sont dégradés, révélait récemment le rapport régional du Global Land Outlook. L’érosion, la salinisation, la détérioration des pâturages, les sécheresses et les tempêtes de sable se combinent et se renforcent. D’après des études antérieures, les pertes économiques régionales sont évaluées entre 1,7 et 5,2 milliards d’euros.

 

 

La question n’est donc plus seulement de restaurer quelques parcelles. Elle est de trouver les moyens techniques, institutionnels et financiers de travailler à une échelle comparable à celle du phénomène. D’après les données présentées à la COP17 par les autorités ouzbèkes, le déficit mondial de financement nécessaire pour répondre à la dégradation des terres est estimé à 239 milliards d’euros. Dans ce contexte, l’Asie centrale cherche moins une solution unique qu’un assemblage cohérent de politiques nationales capables de fonctionner ensemble.

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© COP17

La désertification, un problème régional qui se conjugue selon cinq stratégies distinctes

La géographie impose déjà une partie de la réponse. Les bassins fluviaux traversent les frontières, les pâturages s’étendent sur des espaces immenses et les poussières soulevées dans une zone aride peuvent être transportées très loin. Le Kirghizstan veut ainsi créer un mécanisme financier spécialement orienté vers la résilience des terres de montagne et des bassins hydrographiques. En parallèle, Bichkek propose un centre régional chargé de vérifier les données sur la dégradation, en croisant observations nationales et informations satellitaires. L’objectif est de comparer avec les mêmes instruments l’état des pâturages, la salinisation ou encore l’avancée des sables.

Le Kazakhstan raisonne davantage en termes d’infrastructures écologiques. Son projet Green Shield of Central Asia doit associer ceintures forestières protectrices, restauration de terres dégradées et coopération contre les tempêtes transfrontalières de sable et de poussière. Astana veut désormais obtenir un soutien international à cette initiative. Cette logique s’inscrit dans un mouvement plus large : les autorités régionales cherchent à relier forêt, agriculture, eau, observation des sols et financement au lieu de traiter chaque problème séparément.

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C’est aussi le sens du message porté par Aziz Abdukhakimov, conseiller du président ouzbek pour les questions environnementales. « Les problèmes environnementaux ne connaissent pas de frontières », a-t-il déclaré lors des débats. Derrière la formule se trouve un changement concret : le groupe interrégional Asie centrale-Russie, actif depuis 2019, échange désormais des données, des technologies et des méthodes, et a déjà produit trois travaux communs consacrés notamment à la neutralité en matière de dégradation des terres et à l’agriculture carbone.

Kazakhstan et Kirghizstan : les sols entre bouclier vert et données

Pour le Kazakhstan, le défi tient d’abord à l’échelle. Le pays compte 219 millions d’hectares de terres agricoles, pâturages naturels compris, a rappelé la vice-ministre de l’Agriculture Nazgul Khatepova lors de la COP17. « Notre pays dispose de 219 millions d’hectares de terres agricoles », a-t-elle déclaré. La gestion des sols devient donc à la fois un enjeu environnemental, économique et social. Une nouvelle loi sur leur protection, adoptée en 2026, doit structurer la surveillance de leur état, prévenir leur dégradation et encadrer leur restauration.

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Astana présente aussi des résultats déjà mesurables. Les technologies économes en eau couvraient plus de 500.000 hectares à la fin de 2025, selon le ministère kazakhstanais de l’Agriculture. En outre, environ 15 millions d’hectares de terres agricoles inutilisées ont été repris par l’État, une partie ayant déjà été remise en exploitation. La démarche ne consiste donc pas uniquement à planter des arbres : elle combine maîtrise du foncier, économies d’eau, suivi numérique et restauration. Le Kazakhstan affirme par ailleurs avoir numérisé ses terres et développe un système d’information réunissant qualité des sols, données agrochimiques et état de la végétation, avant une future intégration d’outils d’intelligence artificielle.

Les essais internationaux donnent à cette stratégie un volet plus expérimental. Dans la région d’Almaty, des variétés de quinoa introduites dans un projet de coopération avec la Chine sur des sols salins auraient permis d’économiser plus de 30% d’eau et de réduire de 15 à 30% l’utilisation d’engrais. Le Centre Chine-Asie centrale de prévention et de lutte contre la désertification, créé en juillet 2025, prévoit par ailleurs trois projets opérationnels au Kazakhstan, en Ouzbékistan et au Kirghizstan. Durant sa première année, ses trois séminaires internationaux ont accueilli 170 spécialistes.

Pour le Kirghizstan, cette coopération technique est particulièrement importante parce que les terres de montagne et l’eau constituent un seul système. D’où la volonté de bâtir une architecture régionale de données plutôt qu’une succession d’inventaires nationaux. En croisant mesures au sol et satellites, Bichkek souhaite rendre comparables des phénomènes parfois difficiles à mesurer avec précision. Cette approche peut également aider à vérifier l’efficacité réelle des investissements consacrés aux pâturages ou aux bassins versants, un enjeu central alors que la COP17 pousse les États à démontrer les résultats des projets financés.

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Désertification : l’Ouzbékistan veut changer d’échelle

C’est en Ouzbékistan que les chiffres illustrent le plus clairement la pression des zones arides. Le pays compte environ 30 millions d’hectares de paysages désertiques ou arides et plus de 11 millions d’hectares de terres dégradées ; près de 70% du territoire est exposé au risque de désertification, rapporte le Comité national ouzbek pour l’écologie. Les pâturages couvrent environ 26 millions d’hectares, et près de 60% enregistrent une baisse de productivité. Ces données expliquent pourquoi Tachkent multiplie simultanément les projets de restauration, les instruments scientifiques et les propositions financières.

Pour Erkin Mukhitdinov, premier vice-président du Comité national ouzbek pour l’écologie et le changement climatique, « la restauration ne peut pas reposer sur des mesures dispersées ». L’Ouzbékistan propose notamment de créer un laboratoire commun entre l’Asie centrale et l’Asie du Nord consacré aux technologies des terres arides ainsi qu’un standard régional destiné à mesurer la qualité des restaurations. Ce dernier serait accompagné d’un système commun de mesure, de rapportage et de vérification. Des sites pilotes doivent tester au Karakalpakstan ainsi que dans les régions de Boukhara et de Navoï la fixation des sables, la régénération des pâturages, les plantes tolérant la sécheresse ou le sel, l’usage précis de l’eau et le suivi satellitaire.

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Tachkent essaie en même temps de réduire l’écart entre expérimentation agricole et financement à grande échelle. Un projet lancé au Karakalpakstan en 2023 avec un financement de 5,1 millions de dollars, soit environ 4,4 millions d’euros, a installé trois sites de démonstration consacrés notamment aux cultures résilientes ainsi qu’à la gestion des sols et de l’eau. En 2025 et 2026, le programme a été étendu à 4.144 agriculteurs répartis dans les 15 districts du Karakalpakstan. Plus de 20,9 tonnes de semences de qualité ont été produites et distribuées.

L’Ouzbékistan propose désormais de créer un Drylands Project Lab chargé de préparer des projets de restauration suffisamment solides pour attirer des investisseurs, ainsi qu’un Centre d’Asie centrale pour l’agriculture biosaline et la résilience climatique. Cette logique est importante : dans les régions où la salinité progresse, restaurer un sol sans proposer en parallèle une activité viable aux agriculteurs réduit les chances de pérennité du projet. Autrement dit, les autorités ouzbèkes veulent faire de la restauration un modèle économique autant qu’un programme écologique.

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Tadjikistan et Turkménistan : les sols de la montagne au désert

Le Tadjikistan aborde la question depuis l’autre extrémité du relief régional. Plus de 93% de son territoire est montagneux, ce qui l’expose particulièrement à l’érosion hydrique, aux glissements de terrain, aux coulées de boue et à la détérioration des pâturages. Douchanbé insiste donc à la COP17 sur le lien entre protection des glaciers, eau, climat et restauration des terres. La délégation tadjike, conduite par le président du Comité de protection de l’environnement Bahodur Sheralizoda, a fait de cette connexion entre montagnes et résilience des écosystèmes un axe central de son intervention.

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© COP17

Le pays dispose aussi d’un portefeuille technique inhabituellement fourni. La base internationale WOCAT recense 124 technologies et 57 approches de gestion durable des terres pour le Tadjikistan. Elles couvrent notamment la conservation des sols et de l’eau, la récupération de surfaces dégradées et la gestion durable des terres agricoles. Douchanbé veut parallèlement élargir le recours aux obligations vertes, aux échanges dette-nature, aux garanties, aux assurances et aux paiements pour services écosystémiques. Dans un pays où la santé des montagnes conditionne une partie de l’alimentation en eau de la région, la restauration foncière est ainsi présentée comme une politique hydrique autant que comme une politique des sols.

Au Turkménistan, la logique est presque inverse mais le problème appartient au même système régional. Dans un territoire dominé par les espaces désertiques, Achgabat met en avant la stabilisation des sables mobiles et l’utilisation de végétation adaptée pour empêcher leur progression. Ces techniques rejoignent les expériences de fixation mécanique du sable diffusées dans la région par la coopération avec la Chine. La lutte contre la dégradation des terres se construit ainsi jusque dans le choix des espèces, des techniques d’irrigation et de la forme des barrières destinées à retenir le sable.

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© COP17

Par Rodion Zolkin
Le 08/30/2026

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