L’Ouzbékistan apparaît désormais sur une carte sensible du commerce mondial dressée par Washington. La Maison-Blanche considère le pays comme un maillon potentiel des routes utilisées pour faire transiter des marchandises liées à la Chine avant leur entrée aux États-Unis, sans toutefois présenter de preuve publique d’une fraude commise par les autorités ouzbèkes ou par une entreprise nationale.
L’Ouzbékistan classé par les États-Unis parmi les pays à risque de transbordement
La décision apparaît dans un rapport publié le 13 août 2026 par l’Office of Trade and Manufacturing Policy de la Maison-Blanche, : intitulé « The Great Transshipment Scam », le document examine les mécanismes par lesquels des marchandises produites dans un pays frappé de droits élevés peuvent être réacheminées, reconditionnées ou légèrement transformées dans un autre territoire afin de bénéficier d’un traitement douanier plus favorable à leur arrivée aux États-Unis.
L’Ouzbékistan y occupe une place particulière. Washington ne le range ni parmi les principaux centres mondiaux de transbordement présumé, ni parmi les grandes économies profondément intégrées aux chaînes industrielles chinoises. Le pays d’Asie centrale est plutôt considéré comme un nœud logistique susceptible d’être utilisé en raison de sa position dans les corridors terrestres reliant la Chine à l’ouest du continent eurasiatique.
La Maison-Blanche répartit les juridictions étudiées en trois niveaux. L’Ouzbékistan appartient au troisième, qui comprend 24 pays. Cette catégorie regroupe ce que l’administration américaine qualifie de « petites cibles chinoises opportunistes ». Elle réunit notamment l’Azerbaïdjan, le Bangladesh, le Cambodge, la Géorgie, la Jordanie, le Kazakhstan, le Kenya, Oman, le Panama, Singapour, la Suisse, les Émirats arabes unis et l’Ouzbékistan.
Cette classification doit cependant être lue avec précision. Les économies du troisième niveau ne sont pas celles auxquelles Washington attribue les volumes absolus de transbordement les plus élevés. La Maison-Blanche estime plutôt qu’elles disposent de caractéristiques pouvant les rendre attractives pour le réacheminement de marchandises liées à la Chine. Le document mentionne, de manière générale pour cette catégorie, les zones franches, les entrepôts sous douane, l’accès à des ports ou à des frontières, les capacités d’assemblage spécialisées, une main-d’œuvre moins coûteuse ou encore des moyens de contrôle douanier limités, selon le rapport américain. Il ne dit toutefois pas que chacun de ces facteurs caractérise individuellement l’Ouzbékistan.
Le choix des mots est donc essentiel. Washington parle de risque et de vulnérabilité structurelle. Il ne publie pas, dans les passages consacrés à l’Ouzbékistan, de démonstration établissant qu’une entreprise ouzbèke aurait effectivement falsifié l’origine de marchandises chinoises. L’inscription du pays dans cette classification ne signifie pas que les États-Unis ont établi une infraction commise par le gouvernement ouzbek ou par une société particulière. Le rapport ne crée pas, à lui seul, de nouvelles sanctions ni de droits de douane supplémentaires contre l’Ouzbékistan.
Le transport terrestre place l’Ouzbékistan au cœur de l’analyse
C’est la seconde grille de lecture du rapport qui permet de comprendre pourquoi l’Ouzbékistan attire l’attention américaine. La Maison-Blanche classe le pays, avec le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan et la Géorgie, dans un groupe de quatre États présenté comme celui des nœuds terrestres des Nouvelles routes de la soie. Leur fonction est décrite comme le « transit ferroviaire et par ports secs, la consolidation et le transfert des flux terrestres vers le maritime ».
Pour l’Ouzbékistan, cette catégorisation renvoie avant tout à la logistique. Le rapport distingue en effet deux grands types de mécanismes. Dans certains pays, des marchandises liées à la Chine peuvent passer par des opérations de production ou de transformation : assemblage léger, finition, tests, emballage ou étiquetage. Dans d’autres, le rôle est principalement logistique et repose davantage sur le transport, la consolidation des cargaisons, l’entreposage, les modifications documentaires, la refacturation ou le réétiquetage.
Cette distinction est fondamentale pour un pays enclavé comme l’Ouzbékistan. Le rapport ne présente pas la république comme une grande plateforme maritime de réexportation comparable aux Émirats arabes unis, à Panama ou à la Malaisie. Il la place dans une architecture terrestre connectée aux flux ferroviaires, aux ports secs et aux corridors qui permettent de transférer des cargaisons de la Chine et de l’Asie centrale vers d’autres itinéraires. Autrement dit, le risque identifié par Washington se situe moins dans la taille du commerce ouzbek que dans sa fonction possible au sein d’une chaîne de transport plus longue.
La Maison-Blanche prend néanmoins soin de rappeler qu’une même infrastructure peut avoir plusieurs usages. Des corridors ferroviaires, zones franches, parcs industriels, entrepôts sous douane et plateformes logistiques peuvent servir à un commerce parfaitement légal aussi bien qu’à des opérations de réacheminement de marchandises liées à la Chine. Le développement des capacités de transport de l’Ouzbékistan ne constitue donc pas, en soi, un indice d’activité illégale.
Les droits de douane américains structurent la riposte
Le rapport inscrit ce débat dans la politique commerciale américaine engagée contre la Chine depuis 2018, année de l’introduction des droits de la section 301 sous la première administration Trump. À la date de publication du document, les exportations chinoises vers les États-Unis supportaient en moyenne une charge tarifaire proche de 50%, selon l’Office of Trade and Manufacturing Policy. Plus l’écart entre les droits frappant un produit chinois et ceux applicables à la même marchandise déclarée comme provenant d’un autre pays est important, plus l’incitation financière à falsifier son origine peut augmenter, estime l’administration américaine.
L’ampleur globale avancée par Washington est considérable, mais elle ne correspond pas à un montant attribué à l’Ouzbékistan. Les cinq méthodes examinées dans le rapport aboutissent à des estimations allant d’environ 34,3 milliards à près de 260 milliards d’euros de flux ou d’exposition annuels. Ces estimations ne sont pas cumulatives et reposent sur des définitions différentes, nuancent les auteurs du rapport.
Dans son scénario central, le document retient un ordre de grandeur d’environ 64,3 milliards d’euros de transbordement illégal par an. À partir de ce scénario, l’administration estime à environ 450.000 le nombre d’emplois américains potentiellement déplacés, selon le rapport. Elle calcule également une perte annuelle de produit intérieur brut comprise entre environ 97 milliards et 128,7 milliards d’euros et une perte de recettes fédérales comprise entre environ 16,3 milliards et 22,3 milliards d’euros. Ces données sont des estimations économiques globales : aucune part n’est isolée pour l’Ouzbékistan.
Washington veut désormais renforcer sa capacité à distinguer les véritables investissements industriels du simple transit. Le rapport décrit un dispositif reposant sur l’intelligence artificielle, baptisé « frontière détective ». Il doit croiser l’origine déclarée, les itinéraires, les classifications de produits, les liens de propriété, les capacités de production et d’autres données afin de rechercher des anomalies, selon la Maison-Blanche. L’objectif affiché est notamment de vérifier qu’une transformation industrielle invoquée pour modifier l’origine douanière d’un bien correspond à une activité réelle et suffisamment substantielle.
Un pays sous surveillance, sans preuve publique de transbordement illégal
La nuance est également présente dans le rapport lui-même. La Maison-Blanche reconnaît que la baisse de la part des importations américaines provenant directement de Chine, parallèlement à la hausse des approvisionnements issus de pays considérés à risque, « ne permet pas d’établir que tout le commerce chinois déplacé a été transbordé illégalement ». Une partie de cette évolution peut provenir de transferts légitimes de production, de nouveaux investissements ou d’une restructuration normale des chaînes d’approvisionnement.
Cette réserve est importante pour l’Ouzbékistan. Le pays apparaît dans le rapport à cause d’un faisceau de caractéristiques géographiques et logistiques retenues par les analystes américains, mais elle n’est pas associée à une estimation nationale du montant des marchandises concernées. L’enjeu pour Washington sera précisément de séparer le transit commercial ordinaire, l’assemblage réellement créateur de valeur et les investissements industriels authentiques des opérations où seuls l’étiquette, la facture, l’emballage ou la documentation changeraient.
Le durcissement de la surveillance américaine pourrait rendre cette distinction plus opérationnelle. Le rapport indique que les autorités douanières veulent examiner les itinéraires des conteneurs, les factures, les certificats d’origine, les temps de séjour des marchandises, les capacités réelles des sites industriels et les liens entre les entreprises. Il rappelle aussi que le nombre d’expéditions présentant des divergences détectées après dédouanement a progressé de 245%, passant de 93.744 à 323.677 entre les deux périodes de 526 jours comparées par l’administration américaine. Cette statistique concerne l’ensemble du dispositif douanier américain et non l’Ouzbékistan en particulier, peut-on lire dans le rapport.
Dans ce nouvel environnement, le nom de l’Ouzbékistan est désormais explicitement associé, dans un document officiel américain, aux corridors terrestres susceptibles d’attirer une attention accrue des services de contrôle. Mais le dossier publié par la Maison-Blanche ne franchit pas l’étape qui sépare l’identification d’un risque de la preuve d’une fraude : pour l’Ouzbékistan, aucune entreprise, aucune cargaison précise et aucun montant national de transbordement illégal ne sont publiquement établis dans le rapport.
Illustration www.magnific.com.
