Deux call centers frauduleux ont été démantelés à Tachkent, la capitale de l’Ouzbékistan. 130 personnes y sollicitaient des Occidentaux pour qu’ils soi-disant placent leur argent dans les cryptomonnaies.
Call centers frauduleux : la police ouzbèke a retenu l’escroquerie, l’usurpation d’identité et la fraude aux investissements
Lorsque la police ouzbèke a investi deux immeubles de Tachkent début juillet 2026, elles a mis au jour une organisation criminelle transnationale d’une sophistication rare. Plus de 130 suspects, dont huit ressortissants étrangers, orchestraient depuis ces call center une vaste escroquerie aux cryptomonnaies visant des citoyens canadiens, britanniques, allemands, norvégiens, néerlandais et danois. Au-delà de l’exploit policier, cette opération menée par le ministère de l’Intérieur ouzbek soulève des questions juridiques fondamentales sur la répression des infractions numériques transfrontalières et les limites de la coopération judiciaire internationale.
Le modus operandi révélé par l’enquête combine plusieurs incriminations distinctes. Les opérateurs contactaient leurs victimes en usurpant l’identité de traders professionnels grâce à des numéros falsifiés, constituant ainsi une infraction d’usurpation d’identité numérique. Selon le communiqué du ministère de l’Intérieur, « les opérateurs contactaient des citoyens du Canada, Grande-Bretagne, Allemagne, Norvège, Pays-Bas, Danemark et autres pays avec des numéros de téléphone falsifiés, se présentaient comme des traders et les persuadaient de transférer des cryptoactifs dans des projets d’investissement supposément à haut rendement ». La promesse d’investissements fictifs en cryptomonnaies caractérise l’escroquerie au sens classique du terme, tandis que l’organisation structurée (97 employés dans le premier centre, 34 dans le second) révèle une association de malfaiteurs. La saisie de 320 téléphones portables et 136 ordinateurs témoigne de l’ampleur industrielle du dispositif frauduleux.
Procédures d’entraide judiciaire : le mécanisme international d’Interpol a été activé
Face à la dimension transnationale du réseau, les autorités ouzbèkes ont activé les mécanismes d’Interpol. Le Bureau central national prépare actuellement des demandes d’entraide judiciaire (commissions rogatoires internationales) à destination des pays affectés. Ces instruments, régis par les conventions bilatérales ou multilatérales de coopération pénale, permettent d’obtenir des auditions de victimes, des expertises bancaires et la transmission de preuves électroniques. Interpol joue ici un rôle de facilitateur, en assurant la transmission sécurisée des demandes via ses canaux cryptés. Toutefois, l’efficacité de ces procédures dépend largement de l’existence de traités d’extradition entre l’Ouzbékistan et les États occidentaux concernés. Sans accord formel, l’extradition des organisateurs étrangers vers les pays victimes restera problématique.
La coordination opérationnelle a mobilisé trois entités distinctes : le ministère de l’Intérieur, le département de lutte contre la cybercriminalité et le service de sécurité d’État. L’implication de ce dernier suggère des ramifications potentielles vers d’autres formes de criminalité organisée ou de blanchiment de capitaux. Les enquêteurs devront reconstituer les flux financiers pour identifier les bénéficiaires finaux des fonds détournés. Les cryptomonnaies, par leur nature pseudonyme, compliquent considérablement le traçage patrimonial. Les autorités occidentales devront fournir des données sur les plateformes d’échange utilisées, les portefeuilles numériques destinataires et les éventuelles conversions en monnaies fiduciaires. Le recrutement de jeunes multilingues, « notamment des étudiants d’universités prestigieuses », soulève également des questions sur leur statut juridique : simples exécutants manipulés ou complices conscients ?
Les 131 personnes interpellées (97 + 34) ne bénéficient pas toutes du même statut pénal. Les organisateurs, notamment le binôme ouzbek-étranger identifié, encourent des peines maximales pour escroquerie en bande organisée, association de malfaiteurs et blanchiment. Les simples employés pourraient invoquer leur ignorance de la nature frauduleuse de l’activité, bien que la stricte compartimentation et l’usage de pseudonymes plaident contre leur bonne foi. Le droit ouzbek devra déterminer si la participation à un call center suffit à caractériser la complicité, ou si une connaissance effective du caractère illicite est requise. Les huit citoyens étrangers posent un problème spécifique : leur extradition vers leur pays d’origine pourrait être sollicitée, créant un risque de poursuites multiples pour les mêmes faits (principe non bis in idem).
Droits des victimes étrangères et recours en restitution
Les victimes canadiennes, européennes et autres disposent de plusieurs voies de recours. La constitution de partie civile dans les procédures ouzbèkes leur permettrait d’obtenir réparation, mais nécessite une représentation locale et la maîtrise des procédures nationales. Alternativement, elles peuvent porter plainte dans leur pays de résidence, qui transmettra via les canaux d’entraide judiciaire.
Le recouvrement effectif des sommes détournées reste néanmoins aléatoire : les cryptoactifs transférés ont probablement été convertis et dispersés dans des juridictions opaques. Les saisies matérielles (téléphones, ordinateurs) n’ont qu’une valeur patrimoniale limitée. L’enjeu principal réside dans le gel rapide des avoirs numériques, nécessitant une coopération urgente avec les plateformes d’échange internationales.
