Féminicide : un projet de loi déposé au Kirghizstan, une petite révolution en Asie centrale
Féminicide : un projet de loi déposé au Kirghizstan, une petite révolution en Asie centrale

Le Kirghizstan propose d’introduire la réclusion à perpétuité pour féminicide, une première en Asie centrale, où aucun État ne reconnaît juridiquement ce crime. Mais cette initiative isolée masque l’immobilisme régional et l’absence de volonté politique réelle de combattre le patriarcat systémique.

Une initiative isolée dans une région immobiliste

Pendant que le Kirghizstan, classé comme le pays le plus dangereux pour les femmes d’Asie centrale, propose enfin une peine à vie pour féminicide, les quatre autres États de la région restent muets. Une loi affichage face à un patriarcat que les codes pénaux ne peuvent pas abolir.

La députée kirghize Burul Amanova vient de déposer un projet de loi introduisant le féminicide dans le code pénal, avec confiscation des biens et interdiction d’amnistie. Une initiative inédite dans une région où aucun État ne reconnaît juridiquement le meurtre de femmes motivé par le genre. Mais cette avancée législative, actuellement en consultation publique, masque mal l’immobilisme généralisé : Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Turkménistan refusent toujours d’inscrire le féminicide dans leur arsenal pénal. Pire, les statistiques nationales sur ces crimes n’existent tout simplement pas.

Le Kirghizstan occupe depuis 2021 la dernière place du classement WPS (Women Peace and Security) pour l’Asie centrale. Paradoxalement, ce triste record explique pourquoi Bichkek légifère en premier. L’Office du Procureur général du Kirghizstan documente une augmentation annuelle des crimes contre les femmes, alimentant une pression publique que les autres capitales régionales ne connaissent pas. Au Kazakhstan ou en Ouzbékistan, l’absence de données officielles permet aux autorités d’ignorer le problème. À Achgabat, seuls 12% des femmes déclarent avoir subi des violences de genre selon une étude onusienne de 2021, un chiffre manifestement sous-évalué dans un pays où les ONG sont bannies.

Cette solitude législative révèle surtout l’absence totale de coordination régionale. Aucun sommet de la Communauté des États indépendants n’a jamais inscrit le féminicide à l’ordre du jour. Les gouvernements préfèrent invoquer les « traditions locales » pour justifier leur inaction, transformant le patriarcat en argument politique. Résultat : cinq pays, zéro définition légale du féminicide, et des femmes abandonnées à la violence domestique sans recours judiciaire spécifique.

La réclusion à perpétuité, un artifice législatif sans réforme culturelle

Burul Amanova justifie son projet par la nécessité de « protéger la vie des personnes de sexe féminin (filles, femmes, mères, grands-mères et arrière-grands-mères), ainsi que d’isoler leur meurtre dans un élément criminel distinct ». Noble intention. Mais la peine à vie suffit-elle quand 60% des féminicides en Asie centrale sont commis par un partenaire intime ou un membre de la famille ? Une chercheuse spécialiste des droits des femmes dans la région, souhaitant rester anonyme, citée par le média Current Time, tranche : « La haine [envers les femmes] est inculquée par la société depuis l’enfance. Dans notre région, la société est très patriarcale. Je peux dire cela de n’importe quel pays d’Asie centrale ».

Le projet kirghize ne prévoit aucune campagne de sensibilisation, aucun financement pour les refuges, aucune formation obligatoire des forces de l’ordre. Juste une sanction maximale. Or, comme le montre l’exemple russe voisin, où le Consortium des ONG féministes a recensé plus de 2.000 féminicides entre 2022 et 2023 malgré un code pénal théoriquement répressif, la loi pénale ne change rien sans volonté d’application. En Russie, 47 % des meurtres de femmes en 2024 impliquaient un proche, et 66% relevaient du féminicide selon l’« Algorithme de la lumière » développé par les associations. Pourtant, les poursuites spécifiques restent rarissimes.

Le patriarcat légalisé : comment l’Asie centrale ignore ses femmes

L’ONU a publié dès 2021 des recommandations unifiées sur la classification du féminicide. Cinq ans plus tard, aucun pays d’Asie centrale ne les a transposées. Pourquoi ? Parce que reconnaître le féminicide imposerait de reconnaître l’échec systémique des institutions à protéger les femmes. Un meurtre « ordinaire » peut être attribué à une dispute, à l’alcool, à un « drame passionnel ». Le féminicide, lui, pointe directement les structures discriminatoires : police qui refuse les plaintes, justice qui minimise, familles qui couvrent les auteurs.

Au niveau mondial, ONU Femmes dénombre plus de 85.000 féminicides en 2023, qualifiant le phénomène de « pandémie cachée et crise mondiale ». Mais en Asie centrale, impossible de chiffrer précisément : les statistiques nationales amalgament tous les homicides sans distinguer le genre ni le mobile. L’impunité devient ainsi institutionnelle, puisque ce qui n’est pas nommé n’existe pas juridiquement. Une problématique que connaît aussi la France, où les associations dénoncent régulièrement les lacunes du recensement officiel.

Structures patriarcales versus loi pénale : le match inégal

Les meurtres de femmes en Asie centrale s’accompagnent souvent d’une cruauté particulière : multiples traumatismes, mutilations, acharnement post-mortem. Cette violence extrême n’est pas le fait de psychopathes isolés, mais l’expression d’une misogynie socialement acceptée. Les traditions comme l’enlèvement de fiancées (ala kachuu) au Kirghizstan, toujours pratiqué malgré son interdiction légale depuis 2013, illustrent le fossé entre texte législatif et réalité sociale. Quand une pratique illégale persiste pendant treize ans sans poursuites systématiques, pourquoi une nouvelle loi sur le féminicide serait-elle mieux appliquée ?

Les autorités régionales instrumentalisent le « respect des traditions » pour éviter toute réforme. Résultat : les femmes victimes de violences conjugales n’ont souvent d’autre choix que de retourner chez leur agresseur, faute de structures d’accueil et sous pression familiale. Un mécanisme d’isolement que connaissent aussi les victimes occidentales, mais aggravé ici par l’absence totale de filet de sécurité institutionnel.

Le Kirghizstan, le pays le plus dangereux, mais premier à légiférer, une contradiction révélatrice

Que le pays où les femmes courent le plus de risques soit le seul à proposer une loi spécifique relève de l’ironie tragique. Cela signifie que la violence y a atteint un seuil tel que l’inaction n’est plus tenable politiquement. Mais cela signifie aussi que les autres États peuvent encore se permettre de nier l’ampleur du problème. Le Turkménistan, État autoritaire fermé, ne publie aucune statistique sociale fiable. Le Tadjikistan et l’Ouzbékistan minimisent systématiquement les violences de genre dans leurs rapports internationaux. Seul le Kazakhstan affiche quelques initiatives locales, sans jamais franchir le pas législatif.

La proposition kirghize, actuellement en consultation publique, pourrait théoriquement entrer en vigueur d’ici fin 2026. Mais sans moyens d’application, sans formation des magistrats, sans campagne nationale, elle restera un texte mort. L’Asie centrale a besoin d’une révolution culturelle, pas d’un article de loi supplémentaire que personne n’appliquera. Tant que les sociétés continueront d’« inculquer la haine [envers les femmes] depuis l’enfance », comme le dénonce la chercheure interrogée par Current Time, les codes pénaux resteront impuissants. Et le chiffre des 85.000 féminicides tous les ans dans le monde continuera d’augmenter, invisible dans les statistiques officielles d’une région qui refuse obstinément de les compter.

Illustration www.magnific.com.

Par Païsiy Ukhanov
Le 07/07/2026

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