Bahrom Hamroev, défenseur des droits humains ouzbek de 62 ans, voit sa santé se dégrader dramatiquement dans une prison de l’Arctique russe. Diabétique et victime de deux AVC, il subit tortures et privations médicales dans des conditions qui s’apparentent à une exécution lente.
Un arsenal de tortures psychologiques et physiques
Dans les confins glacés de la Russie arctique, Bahrom Hamroev agonise lentement. Ce défenseur des droits humains de 62 ans, originaire d’Ouzbékistan, condamné à quatorze années d’emprisonnement pour avoir protégé des musulmans et des migrants d’Asie centrale, voit sa santé se délabrer inexorablement dans la colonie pénitentiaire « Ours polaire », nichée au-delà du cercle arctique, cette même colonie colonie pénitentiaire où le célèbre opposant russe Alexeï Navalny avait été assassiné en 2024. Les témoignages recueillis par sa famille dressent le portrait saisissant d’une répression d’État qui ne recule devant aucune cruauté pour briser ceux qui osent résister.
Son épouse, Zukhra Hamroeva, a pu lui rendre visite le 18 mai 2026 dans cette prison du village de Kharp, au cœur du district autonome de Yamalo-Nenets. Ce qu’elle y a découvert témoigne d’un effondrement physique alarmant : vomissements incessants, douleurs chroniques, perte temporaire de la mobilité de la jambe gauche. Plus révoltant encore, l’administration pénitentiaire refuse obstinément tout traitement médical adapté et renvoie systématiquement les médicaments expédiés par la famille. La dégradation de son état de santé a été documentée par le média Azattyq Asia, qui suit de près cette affaire.
Les méthodes employées contre Bahrom Hamroev s’apparentent à un véritable manuel de la torture contemporaine. Selon les informations divulguées par la journaliste Shahida Tulyaganova, le détenu a été maintenu des heures durant dans une cage debout, privé de nourriture, d’eau et de médicaments. Les placements prolongés au mitard, s’étirant parfois sur des mois entiers, constituent une autre facette de ce traitement inhumain.
L’homme souffre d’un diabète sévère et a déjà subi deux accidents vasculaires cérébraux. En dépit de ces pathologies graves, les gardiens lui confisquent ses instruments de contrôle glycémique ainsi que ses médicaments contre l’hypertension. Ses lunettes de vue et son exemplaire du Coran lui sont également retirés, dans une volonté manifeste de déshumanisation totale.
Les températures extrêmes de l’Arctique deviennent une arme supplémentaire : Bahrom Hamroev est régulièrement exposé au froid polaire sans vêtements suffisamment chauds. Cette exposition délibérée aux rigueurs climatiques, conjuguée aux pressions psychologiques incessantes, vise explicitement à obtenir sa soumission à l’administration carcérale. Azattyq Asia soulignait déjà que Hamroev demeure le seul prisonnier politique de cette institution, ce qui l’isole doublement de tout soutien.
L’archipel carcéral de l’Arctique, nouveau goulag moderne
La colonie « Ours polaire » incarne avec une précision lugubre la géographie répressive contemporaine de la Russie. Érigée en 1961 pour héberger les détenus affectés à la construction de la voie ferrée transpolaire, elle s’est muée en 1973 en centre de détention pour les criminels condamnés à vingt ans de réclusion ou davantage.
Depuis 2004, l’établissement accueille également les condamnés à perpétuité. Parmi ses « pensionnaires » les plus tristement célèbres figurent Alexandre Pitchouchkine, surnommé le « maniaque de Bitsevski » et reconnu coupable de 49 meurtres, ou encore Sergueï Butorine, chef de gang ayant orchestré l’élimination de 38 personnes. Dans ce monde-là, Bahrom Hamroev demeure le seul prisonnier politique.
L’isolement géographique constitue l’une des armes les plus redoutables de ce système. Distante de plusieurs milliers de kilomètres de Moscou, cette prison rend quasi impossibles les visites familiales et l’assistance juridique. Amnesty International dénonçait déjà en 2017 ces transferts punitifs comme des violations caractérisées du droit international.
Une trajectoire d’engagement brisée par l’arbitraire judiciaire
Le parcours de Bahrom Hamroev illustre tragiquement la dérive autoritaire russe. Originaire d’Ouzbékistan, ce militant s’était installé à Moscou il y a deux décennies pour diriger la fondation « Yordam » — « Aide » en ouzbek — et œuvrer au sein du centre de défense des droits humains « Memorial ». Sa spécialité : apporter un soutien juridique aux musulmans accusés d’appartenance au mouvement « Hizb ut-Tahrir », interdit sur le sol russe.
Son arrestation intervient symboliquement le 24 février 2022, jour même du déclenchement de l’invasion russe en Ukraine. Le chef d’accusation retenu : « organisation d’activités terroristes ». Le défenseur a toujours fermement nié ces charges, rappelant qu’il se contentait de fournir une assistance juridique à des présumés membres de cette organisation, sans jamais y adhérer lui-même.
La condamnation à quatorze années d’emprisonnement, prononcée en mai 2023, constitue une sanction d’une disproportion révélatrice, qui trahit la volonté du pouvoir russe d’éliminer physiquement ses opposants. L’agence Fergana, spécialisée dans l’actualité d’Asie centrale, a largement documenté les conditions de détention imposées à Bahrom Hamroev, les replaçant dans le contexte plus large de la répression des militants de la région.
Du « Central de Vladimir » à l’enfer arctique
Avant son transfert vers l’Arctique, le militant avait déjà enduré des sévices épouvantables au tristement célèbre « Central de Vladimir ». En janvier 2024, il y subissait un passage à tabac d’une rare violence, orchestré selon ses propres dires par le directeur de l’établissement. Les coups portés aux reins provoquaient des hémorragies urinaires dont les séquelles persistent à ce jour.
Plus abject encore, les gardiens offraient cyniquement une corde au détenu en l’incitant au suicide, ponctuant ce geste de questions sarcastiques : « Tu es encore vivant ? » Cette tentative de pousser Bahrom Hamroev au désespoir ultime témoigne d’une cruauté institutionnalisée qui dépasse l’entendement.
Paradoxalement, c’est la solidarité des autres détenus musulmans qui précipita son transfert vers le grand Nord. Révoltés par les mauvais traitements infligés à cet homme respecté, ils déclenchèrent une mutinerie contraignant l’administration à faire intervenir les forces spéciales. Cette rébellion scella le destin de Bahrom Hamroev : direction l’Arctique.
L’urgence humanitaire face au silence international
Les proches du détenu multiplient désormais les appels à la communauté internationale, réclamant un programme minimal de survie : un examen médical indépendant, la fourniture des médicaments vitaux contre le diabète et l’hypertension, la cessation des placements au mitard, un transfert vers un établissement plus proche de sa famille, et une surveillance internationale des conditions de détention.
L’Association « Droits de l’homme en Asie centrale », dont le siège est en France, plaide même pour un échange de prisonniers comme « mesure humanitaire urgente ». Cette requête dit tout de la gravité de la situation : à 62 ans, diabétique et fragilisé par deux accidents vasculaires cérébraux, Bahrom Hamroev risque de ne pas survivre aux rigueurs de l’emprisonnement arctique.
Le village de Kharp porte désormais une sinistre renommée mondiale depuis l’assassinat d’Alexeï Navalny en février 2024 dans la colonie voisine du « Loup polaire ». Cette tragédie avait mis en lumière les conditions inhumaines régnant dans ces établissements perdus dans le froid russe. Human Rights Watch et d’autres organisations internationales dénoncent régulièrement ces pratiques, qu’elles assimilent à des exécutions lentes et déguisées.
Malgré les tourments endurés, Bahrom Hamroev refuse de plier. Selon les témoignages qui parviennent de l’intérieur, il continue de soutenir moralement ses codétenus et demeure fidèle aux principes de défense des droits humains qui ont guidé toute son existence. Cette résistance intérieure est peut-être sa plus belle victoire contre un système conçu pour broyer les consciences libres. Reste à savoir si son organisme, déjà si éprouvé, tiendra suffisamment longtemps pour que la pression internationale finisse par porter ses fruits.
