Festival de Cannes : l’Ouzbékistan lance une offensive séduction avec 25% de compensation pour attirer les producteurs
Festival de Cannes : l'Ouzbékistan lance une offensive séduction avec 25% de compensation pour attirer les producteurs

L’Ouzbékistan déploie une stratégie d’influence ambitieuse au Festival de Cannes avec un programme de compensation pouvant atteindre 25% des coûts de production. Cette offensive de charme vise à attirer les producteurs étrangers et repositionner le pays sur l’échiquier géopolitique mondial grâce au soft power cinématographique.

Festival de Cannes : l’Ouzbékistan mise sur le cinéma pour redorer son blason à l’international

Le marché du film du Festival de Cannes a été le théâtre d’une opération de séduction inédite. Du 12 au 20 mai 2026, l’Ouzbékistan a déployé les grands moyens pour convaincre les producteurs étrangers, en leur proposant une compensation pouvant atteindre 25% des coûts de production engagés sur son territoire. Derrière cette générosité calculée se dessine une stratégie de soft power qui révèle les nouvelles ambitions géopolitiques de Tachkent, déterminée à s’imposer sur la scène culturelle mondiale.

Cette initiative s’inscrit dans une démarche de repositionnement international soigneusement orchestrée. Tandis que les tensions géopolitiques redistribuent les cartes de l’influence mondiale, l’Ouzbékistan entend capitaliser sur l’extraordinaire richesse de son patrimoine historique — les cités millénaires de Samarcande et Boukhara en tête — et la diversité saisissante de ses paysages pour capter l’attention de Hollywood comme des grandes productions européennes.

Un système de compensation progressif pour séduire les gros budgets

Le mécanisme de rebate ouzbek, formalisé par décret présidentiel du 19 novembre 2025, repose sur un barème progressif particulièrement bien conçu. Les productions bénéficient d’une compensation de 10% pour des dépenses inférieures à 3 milliards de soums (environ 240.000 euros), puis de 15% entre 3 et 5 milliards, de 20% entre 5 et 10 milliards, et enfin de 25% au-delà de 10 milliards de soums, avec un plafond de remboursement fixé à 4 milliards de soums par film.

Cette grille place l’Ouzbékistan dans une position concurrentielle réelle face aux destinations traditionnelles. Certes inférieure aux 50 à 60% proposés par l’Arabie Saoudite ou aux 40% de l’Azerbaïdjan, elle rivalise néanmoins avec les 30% de l’État de New York ou de l’Allemagne — et ce, avec des coûts de production sensiblement plus bas. La République tchèque et l’Afrique du Sud, qui montent jusqu’à 35%, ne font plus figure de références imbattables. Le détail du dispositif confirme une ambition clairement tournée vers les productions à grands budgets.

Country Placement : quand le tourisme épouse la diplomatie culturelle

Au-delà des incitations financières, l’Ouzbékistan développe une stratégie de Country Placement d’une sophistication croissante. Entrée en vigueur le 1er mars 2026, cette approche vise à financer des projets mettant en valeur l’attractivité touristique et le patrimoine historico-culturel du pays, y compris lorsque les tournages s’effectuent en studio, avec recours aux effets spéciaux.

L’intérêt manifesté par plusieurs producteurs de renom témoigne de la pertinence de ce pari. Le producteur français Quentin Closan, de la société Okino Films, envisage d’adapter le scénario de son film de science-fiction pour tourner dans la région de Surkhandarya. Plus emblématique encore, les documentaristes italiens Alessandro Beltrame et Alessia Valenti, habitués des productions pour Amazon Prime, projettent de descendre dans la grotte de Boybulok — la plus profonde d’Asie centrale — pour un documentaire attendu en 2027.

Une présence renforcée sur la scène cinématographique internationale

La quatrième participation consécutive de l’Ouzbékistan au Festival de Cannes marque une montée en puissance qui ne doit plus rien au hasard. Le pavillon national a accueilli plus de cent représentants de sociétés de production et de distribution venus d’Europe, des États-Unis, du Canada, d’Australie et d’Asie — une affluence qui dit l’intérêt grandissant pour cette destination émergente du cinéma mondial.

Les contacts noués dépassent largement le cadre traditionnel du long-métrage. Des producteurs français, italiens, espagnols, britanniques, australiens, japonais, canadiens, américains et sud-est asiatiques ont manifesté leur intérêt pour des projets aussi divers que des films publicitaires, des contenus télévisuels et même des productions destinées aux réseaux sociaux. Le spectre s’élargit bien au-delà du septième art traditionnel. À ce sujet, on pourra lire notre analyse sur pourquoi le cinéma redevient un acte de résistance culturelle.

Les enjeux géopolitiques d’une stratégie culturelle

Cette offensive cinématographique prend tout son sens dans un contexte géopolitique où l’Asie centrale est redevenue un enjeu de premier plan entre les grandes puissances. Fort de ses 35 millions d’habitants et de sa position stratégique sur la nouvelle Route de la Soie, l’Ouzbékistan s’emploie à diversifier ses partenariats internationaux, cherchant à s’affranchir de la dépendance exclusive à Moscou et à Pékin.

La stratégie ouzbèke s’inspire directement des succès enregistrés par la Turquie, l’Arabie saoudite, Malte ou le Maroc, dont les délégués ont partagé leur expérience lors du festival. Ces destinations ont démontré comment les incitations fiscales peuvent muer un territoire en véritable hub de production internationale, tout en consolidant son image de marque à l’échelle planétaire. L’engagement de producteurs gravitant dans l’orbite de plateformes telles qu’HBO Max et Netflix — à l’image du Japonais Yusuke Kamata — ou encore l’intérêt du directeur exécutif britannique Tristan Lorraine pour un ambitieux projet aéronautique, attestent de la crédibilité désormais acquise par cette initiative. On retrouve d’ailleurs ces questions de financement et d’influence culturelle au cœur du débat sur l’audiovisuel public et ses contradictions.

Des défis considérables pour une ambition démesurée ?

Malgré ces signaux encourageants, l’Ouzbékistan demeure confronté à des défis structurels de taille. Les infrastructures de production restent encore embryonnaires, la barrière linguistique n’est pas négligeable, et le cadre juridique encadrant les tournages internationaux est toujours en cours d’élaboration. Plus fondamentalement, le pays doit composer avec une image internationale encore marquée par des décennies d’autoritarisme — un héritage que nul système de rebate, aussi généreux soit-il, ne saurait effacer d’un simple décret.

L’enjeu dépasse pourtant de loin le seul domaine cinématographique. En misant sur le soft power culturel, Tachkent ambitionne de redéfinir sa place dans l’échiquier géopolitique mondial. Une stratégie audacieuse qui pourrait, à terme, transformer ce pays d’Asie centrale en destination incontournable du cinéma international — à condition de surmonter les obstacles qui jalonnent encore la route vers cette reconnaissance si ardemment convoitée.

Par Païsiy Ukhanov
Le 05/22/2026

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