L’Asie centrale se positionne en coulisses comme une plaque tournante possible des métaux critiques. Entre accords scientifiques, plans industriels et promesses d’investissements européens, la région tisse une stratégie visant à transformer ses réserves en valeur ajoutée industrielle, notamment pour le tungstène et d’autres métaux rares, sous l’œil attentif de partenaires européens et asiatiques.
Un maillage recherche-industrie pour transformer les gisements en métaux
La récente visite des commissaires européens Jozef Síkela et Marta Kos à Tachkent a marqué une accélération visible des initiatives autour des métaux critiques en Asie centrale, avec des partenariats de recherche et des annonces économiques qui lient capacités locales et technologies européennes. La Commission et plusieurs acteurs privés ont confirmé des engagements et des chiffres précis, comme un paquet d’environ 2,5 milliards d’euros destiné aux projets sur les matières premières critiques.
L’alliance entre le centre SOLVOMET de l’université KU Leuven et l’Uzbekistan Technological Metals Complex (TMK) illustre le nouvel axe technique pris par la région. Solvomet KU Leuven a en effet signé son tout premier accord de services avec TMK, traduisant une coopération visant la récupération de rhénium et le développement de procédés hydrométallurgiques pour les éléments de terres rares. Ce rapprochement montre que la conversion des ressources géologiques en métaux utilisables passe désormais par des transferts de savoir-faire et des unités pilotes, ce qui augmente les chances d’industrialiser localement des chaînes de valeur plutôt que d’exporter des matières premières brutes.
L’accent mis sur l’hydrométallurgie répond à la nécessité d’extraire des métaux critiques à moindre coût environnemental et avec une meilleure efficacité. TMK a d’ailleurs déclaré piloter plus de 100 projets couvrant plus de 25 types de métaux critiques, ce qui atteste d’une stratégie diversifiée centrée sur la transformation locale. De fait, la présence de centres de recherche européens comme SOLVOMET permet d’introduire des procédés visant à valoriser des coproduits rares — par exemple le rhénium — et à optimiser l’extraction de composants utilisés dans les aimants, batteries et catalyseurs, secteurs lourds consommateurs de métaux critiques.
Géopolitique des métaux : concurrence et coopération en Asie centrale
L’activisme diplomatique autour des métaux rares prend une dimension géopolitique prononcée. D’un côté, l’Union européenne a prévu d’allouer environ 2,5 milliards d’euros à des projets de matières premières critiques en Asie centrale, intégrant ces investissements dans sa stratégie Global Gateway pour sécuriser des approvisionnements stratégiques. De l’autre, Pékin multiplie les propositions d’alliances internationales axées sur les « green minerals ». Le Premier ministre chinois a proposé la création d’une alliance internationale pour développer les terres rares et autres métaux verts, positionnant la Chine comme acteur à la fois concurrent et partenaire potentiel.
Cette double dynamique — coopération européenne et initiatives chinoises — contraint les pays d’Asie centrale à jongler entre offres d’investissements et exigences de contrôle souverain sur leurs ressources en métaux. Le Kazakhstan, par exemple, a récemment accéléré des capacités de transformation du tungstène, poussant l’UE à réévaluer sa feuille de route pour sécuriser les approvisionnements régionaux .
Pour les pays de la région, y compris l’Ouzbékistan, l’enjeu est clair : attirer des capitaux et des technologies sans perdre la capacité de capter la valeur ajoutée industrielle liée aux métaux extraits sur leur sol.
Le tungstène, un levier majeur pour l’Ouzbékistan
Le tungstène constitue un cas d’école des ambitions régionales. TMK avance une projection selon laquelle la part de l’Ouzbékistan sur le marché mondial du tungstène pourrait atteindre 5,1% dans la fenêtre 2025–2030, résultat de projets de mise en valeur et de nouvelles capacités de traitement. Si cette projection se matérialise, l’Ouzbékistan deviendrait un fournisseur important de tungstène — métal essentiel pour les outils industriels, l’aéronautique et certaines applications militaires — renforçant l’architecture d’approvisionnement européenne et mondiale en métaux stratégiques.
Au-delà des parts de marché, les retombées économiques locales sont aussi scrutées : création d’emplois qualifiés, développement d’unités de raffinage et montée en gamme des exportations. Les autorités locales et TMK misent sur la transformation sur place pour capter une plus grande valeur et réduire la dépendance aux exportations de minerai brut. Par ailleurs, la région abrite d’autres ressources clés — notamment l’uranium dont le Kazakhstan représente près de 40% de la production mondiale (donnée rappelée dans des synthèses récentes) — ce qui rend la stratégie régionale multi-métaux et attractive pour les investisseurs souhaitant sécuriser un portefeuille diversifié de métaux.
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